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Roman Dépossession de Rachid Boudjedra : Quand une œuvre de fiction donne à méditer sur l’histoire des colonisations

06 octobre 2018 à 0 h 00 min

Dans son roman Dépossession, Rachid Boudjedra met en perspective la question de la colonisation en donnant une place fondamentale à deux œuvres appartenant à des époques différentes : une miniature d’Al Wacity du XIIe siècle représentant la prise de Gibraltar — prononciation adoptée pour «Djebel Tarik» du nom du premier conquérant de la péninsule ibérique —, prise qui eut lieu durant la nuit du 27 au 28 avril 711 et «La Place du gouvernement à Alger» d’Albert Marquet (1927), dont le premier plan est occupé par la mosquée Djedida.

Si la plus récente et celle qui marque encore les mémoires algériennes est la colonisation française, la confrontation des deux représentations amène le narrateur à réfléchir aussi à la conquête de l’Espagne.

La prise de Gibraltar est le véritable début d’Al Andalus, c’est-à-dire des territoires de l’Espagne sous domination musulmane entre 711 et 1492, date de la chute du royaume de Grenade. Cette mise en parallèle dans une œuvre de fiction est-elle un cadre de pensée qui pourrait satisfaire un historien du fait colonial ? Le romancier a-t-il raison de considérer Al Andalus comme une société coloniale ? Au moment où le dernier royaume musulman s’effondre en 1492 et où la conquête du Nouveau Monde par le Portugal et l’Espagne commence, quels auront été les apports sur les plans politique et culturel de l’Espagne médiévale, cet espace où à la fois auront coexisté et se seront affrontés musulmans et chrétiens ?

Al Andalus, une société coloniale ?

Le détour par l’histoire de l’Afrique romaine suggéré dans son roman par Boudjedra est éclairant ; en effet, il s’agit d’une société coloniale selon l’historien de l’Antiquité, Philippe Leveau : «La société africaine correspond aux critères d’une société coloniale : implantation d’un groupe d’immigrants venus de la puissance dominante, dépendance politique (le statut provincial), appropriation des terres avec utilisation de la main-d’œuvre bon marché, transformation des structures socio-politiques du pays dominé en fonction d’intérêts et de modèles étrangers».

Ce point de vue ne fait pas l’unanimité, d’autres historiens mettant au contraire l’accent sur la conception intégratrice du droit romain, tout homme libre pouvant acquérir la citoyenneté romaine à partir de l’édit de Caracalla en 212. Pour autant, elle a le mérite non seulement de soulever une véritable question mais de mettre en évidence des critères qui peuvent s’appliquer à toutes les sociétés coloniales. Certes, si l’on considère la politique menée au VIIIe siècle, on retrouve des traits de société coloniale dans les territoires sous domination musulmane : Arabes et Berbères constituent un une minorité qui exerce le pouvoir, s’approprie les terres conquises, impose le paiement de tributs, transforme des églises en mosquées.

Mais de manière très pragmatique — afin de préserver la richesse du royaume wisigoth —, même si cette période a été entachée de massacres, le statut de Dhimmi protège les chrétiens et les juifs autochtones moyennant un tribut élevé. Dans l’Espagne médiévale, les mozarabes, c’est-à-dire les chrétiens sous domination musulmane et les mudéjares, musulmans sous domination chrétienne sont soumis à des règles juridiques similaires : ils sont juridiquement protégés mais soumis à un tribut. Au moment de la Reconquista, c’est aussi grâce au paiement d’un tribut annuel, signe d’acceptation du pouvoir castillan que pourra d’ailleurs se développer à partir de 1238 le royaume de Grenade, qui sera le dernier royaume musulman d’Espagne. Muhammad ibn Yūsuf ibn Nasr se déclare vassal de Ferdinand III de Castille ; certes, le royaume paie un tribut annuel mais il devient une terre prospère.

Il accueille les musulmans des terres du nord de l’Espagne qui fuient la Reconquista. C’est ainsi que s’est construit le mythe d’une Andalousie tolérante, qui se fonde quand même sur une réalité désignée par des historiens comme Convivencia. Parmi les proches du calife ommeyade de Cordoue Abderamane III, on compte un médecin juif et l’évêque de Cordoue. Même si la situation politique se durcit à partir de la fin du califat de Cordoue (1031) et de la fin des taifas, notamment avec, d’une part, l’arrivée des Almoravides en 1086 et au siècle suivant celle des Almohades et, d’autre part, la progression de la Reconquista lancée par les royaumes chrétiens du Nord, toutefois les échanges entre les communautés demeurent dans la vie quotidienne et dans la vie artistique et intellectuelle. Le terme Convivencia évoque ces interactions dont les traces sont encore visibles, plus qu’une simple coexistence entre les religions du Livre.

Hybridations culturelles

La présence des trois communautés sur une même terre donne lieu à un paysage artistique original extrêmement riche. Certes, au gré des péripéties de l’histoire, des églises sont transformées en mos-quées ou l’inverse, mais le sud de l’Espagne médiévale abrite certains des plus beaux monuments de l’art islamique : notamment les monuments ommeyades de Cordoue, ce qui subsiste de l’époque islamique de l’Alcazar de Séville et naturellement l’Alhambra, un ensemble fortifié édifié par le premier souverain nasride que ses successeurs ne cesseront d’embellir ; l’un d’eux crée le Generalife, un palais d’été qui, grâce à la maîtrise du système de distribution d’eau, évoque l’image du Paradis selon le Coran, un jardin avec des eaux vives. Au XIVe siècle, la décoration des palais de l’Alhambra atteint un point de richesse ornementale et de précision qui force l’admiration tant l’art de la composition ornementale, celui des entrelacs et arabesques, l’art du stuc sont précis.

Jusqu’à la chute de Grenade, l’influence des arts de l’islam est très forte et constitue en Europe l’originalité du patrimoine espagnol. Les arts témoignent des interactions entre les communautés, qu’il s’agisse du style mozarabe ou des arts mudéjar. Le style mozarabe qui s’épanouit au Xe siècle se caractérise dans ses débuts par l’emploi de l’arc outrepassé, comme on peut le voir dans les églises de San Miguel de Escalada, ou encore celle de de Santiago. L’art mudéjar se développa surtout entre les XIIe et XIVe siècles, mais imprégna durablement l’art en Espagne. L’architecture mudéjar conserve les arcs outrepassés, les arcs polylobés et les encadrements rectangulaires des ommeyades, la sebka de l’époque almohade ou les arcs à muqarnas caractéristiques de l’architecture nasride, les plâtres de la décoration (arts dont l’influence est encore sensible au Portugal dans le style manuelin).

Parmi les autres arts mudéjar, la faïence à reflets métalliques (illustrée par exemple par le fameux vase de Grenade qui a fini sa vie à Stockholm et dont les pérégrinations ont été publiées dans une étude récente dont nous ferons un compte rendu prochainement) est à l’origine de magnifiques pièces.
La fin d’Al Andalus et la colonisation du Nouveau Monde

Comme foyer de traduction, l’Espagne médiévale joue un rôle fondamental : les œuvres des philo-sophes grecs avaient été traduites en syriaque et en arabe dès le VIe siècle ; au IXe siècle, après la fondation de Baghdad, le calife encourage la traduction des philosophes grecs, notamment d’Aristote, d’œuvres de Platon et de Plutarque. Dans l’Espagne médiévale, les textes furent traduits en latin en même temps que les œuvres des philosophes arabes du IXe au XIIe siècles (Al Kindi, Al Farabi, Avicenne, Averroès). Bien que certains aient cherché récemment à minorer le rôle de ces apports à la pensée scolastique, ils n’en ont pas moins été fondamentaux pour la vie intellectuelle comme l’enseigne l’histoire de la philosophie, des mathématiques ou de la médecine au Moyen-Age ; il faut, au contraire, souligner que l’on doit ces traductions à des chrétiens, à des juifs et, dans la vie diplomatique, à des musulmans. A partir du XIIIe siècle, la création des universités fait de l’Espagne médiévale un des lieux les plus actifs de l’Europe.

Elles succèdent le plus souvent à des lieux d’effervescence intellectuelle ; ainsi, l’université de Tolède, où des traducteurs de tout l’Occident viennent chercher les manuscrits arabes, doit sa fortune à son passé ; lieu de savoir notamment sous l’émirat d’Al Mamun au XIe siècle, elle comporte des bibliothèques arabes qu’Alphonse VI conservera après le prise de la ville en 1084 ; se voulant l’empereur des deux religions (emperador de las dos religiones), il protège la communauté intellectuelle composée des représentants des trois religions du Livre. Des traducteurs chrétiens transcrivent en latin les ouvrages arabes, ce qui vaut à la ville une réputation immense d’autant qu’Alphonse X le Sage (1252-1284) s’entoure de savants, d’écrivains et de poètes des trois origines. Mais ce qui est à rebours fascinant aussi, c’est de considérer la fin d’Al Andalus où l’année 1492 voit se produire deux événements qui changent la face du monde : la chute de Grenade, dernier royaume musulman, qui s’accompagne de l’expulsion des juifs, d’une part, et le début de la conquête du Nouveau Monde, d’autre part.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’en pleine Inquisition, alors que juifs et musulmans sont forcés de se convertir et de s’exiler, apportant leurs savoirs et leur savoir-faire dans les pays d’Afrique du Nord, un dominicain (appartenant donc à l’ordre qui menait l’Inquisition), à la charnière d’une époque révolue et de la modernité naissante, formule à l’université de Salamanque, là même où Christophe Colomb avait exposé son projet, la première théorie des relations internationales : Francisco de Vitoria (1492-1546) prône une égale reconnaissance des Etats, petits ou grands, reconnaît la culture et la terre des Indiens, mais en même temps justifie au nom du droit à commercer avec tous les peuples la mise sous tutelle de ceux qui ne seraient pas en mesure de le faire.

Vitoria a été le protecteur des Indiens et a inspiré à Charles Quint une législation protectrice. Son ami Bartolomé de Las Casas a tenu lors de la controverse de Valladolid une position similaire. On ne peut que souligner le paradoxe de cette conscience aiguë de la nécessité d’une éthique dans les relations internationales avec en toile de fond la barbarie de l’Inquisition, dans l’Ancien monde, les expulsions des juifs puis des Morisques, et dans le Nouveau Monde les brutalités et les pillages de la colonisation espagnole et portugaise.

Les Noirs ne bénéficièrent pas des lois qui devaient s’appliquer aux Indiens ; l’idée de la légitimité de la mise sous tutelle d’un Etat par un autre plus «avancé» au nom de la liberté du commerce fut réactualisée à partir du XIXe siècle pour justifier les empires coloniaux. Revisiter les sept siècles d’Al Andalus, c’est donc revoir l’histoire — en terre d’Europe — complexe des rapports et des non-rapports entre musulmans et chrétiens, les échanges intellectuels, les traces des conquérants, les hybridations artistiques, et sur le plan politique, des formes de coexistence pragmatique qui ont donné lieu au mythe d’un âge d’or de la tolérance, tant que le rapport de forces était à peu près égal, mais qui se sont effondrées avec la chute de Grenade.


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