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Rencontre littéraire virtuelle avec la poétesse Keltoum Deffous : «Je suis une balle perdue, tirée dans un champ de bataille»

17 mai 2020 à 9 h 32 min

Dans le cadre de notre nouveau concept «SahraCAP», le club estudiantin a convié pour sa deuxième rencontre littéraire virtuelle, vendredi soir, la poétesse et romancière algérienne d’expression française, Keltoum Deffous.

Keltoum Deffous est une femme prolixe maniant élégamment la langue de Molière. Elle est l’auteure d’une dizaine de recueils de poésie, dont six primés en France.

Tout au long du temps qui lui a été imparti, elle est revenue avec force et détail sur son parcours et surtout sur sa passion pour la poésie. Keltoum Deffous est native de Lemhasnia, colline qui surplombe le barrage de  Beni Haroun,  dans la wilaya de Mila.

Issue d’une famille de paysans, elle est la première femme de sa famille à poursuivre ses études de lettres à Constantine. D’emblée, la poétesse affirme que très souvent elle se dit qu’elle est tombée dans une fusillade.

Elle porte en elle une douleur qui fait qu’elle doit écrire. Elle porte en elle une déchirure qui l’a poussée à écrire à travers des vers. Elle rappelle que le poème Les fusillés de mes collines a été inspiré du poète français René Guy Cadou. Ce dernier, dans son livre intitulé Les fusillés de Châteaubriant, publié par les éditions Seghers 1946, relate qu’en octobre 1941, trois camions bâchés roulaient vers la Sablière de Châteaubriant, transportant les 27 otages qui seront fusillés quelques instants plus tard.

Notre interlocutrice note que le hasard a fait que durant la guerre de Libération nationale, tous les hommes de sa famille ont été fusillés par les soldats français, un matin du 2 juillet 1956. «Cet événement, note-t-telle, a attiré mon attention et je me suis dis, je n’ai pas assisté à la fusillade de mes grands-parents mais je la porte en moi. C’est pour cela que quand je veux me définir, je me dis que je suis une balle perdue.

Je n’ai pas assisté à la guerre mais je la porte en moi. J’ai senti que j’étais cette balle perdue de cette armée coloniale avec laquelle j’ai envie de semer la paix. J’ai envie de chanter la poésie. On ne rend pas la violence par la violence. On ne rend pas la haine par la haine. Il faut toujours, aimer, semer la paix et pardonner. C’est ce qui me pousse à écrire de la poésie.» Dans sa poésie, elle a été influencée au départ par les écritures de Mouloud Féraoun. Son premier livre a été Le fils du pauvre dans lequel elle se retrouvait.

«Je suis  une rebelle, argue-t-elle, et je le chante. Je suis une féministe et je ne le cache pas. La rébellion a une cause. Ce n’est pas une rébellion pour faire plaisir. Ma rébellion a une cause, celle des femmes opprimées qui ont besoin d’avoir leurs droits. Je ne peux pas ne pas écrire sur ces causes-là. Le premier poème que j’ai appris à l’école, c’est Liberté de Paul Eluard. La poésie m’a sauvée et vous essayez de sauver les autres à travers cette même poésie.» Keltoum Deffous est convaincue que le monde sans la poésie serait triste. «Actuellement, je pense que le monde est assez malheureux devant cette crise sanitaire et ce confinement.

Même sur les réseaux sociaux, tout le monde s’est réfugié dans la lecture de la poésie car c’est une façon de nous évader en rêvant.» Elle révèle au passage qu’elle est en train de finaliser un recueil de poésie sur le confinement et sur les valeurs humaines. «L’humanité se retrouve dans une mauvaise passe. Tous les hommes de la planète doivent prendre conscience que nous sommes des citoyens du monde et que nous avons qu’une seule terre que nous devons la protéger. Ce virus nous a mis sur un pied d’égalité.

Il n’a pas fait de ségrégation de racial, de religions ou encore de situations économiques. Je pense que c’est une très bonne leçon pour l’humanité», dit- elle. D’autres sources d’inspiration poussent la poétesse à écrire. Il faut dire que son cheval de bataille reste les droits des femmes. Dans certaines de ses publications, à l’image de La colline des rois berbères et Rêve de toute femme, le lecteur est convié à découvrir des femmes authentiques, venant de la paysannerie.

Elle a grandi avec ses grands-mères qui ne savaient ni lire ni écrire, mais qui lui ont inculqué de grandes valeurs. «Quoi que je fasse, quoique j’écrive, je n’arriverai jamais à leur dire que je les aime comme je le veux réellement. C’est pour cela que je me dis que la terre de mon poème, c’est la paysannerie algérienne.» Au moment d’agencer ses sonnets, la poétesse ne pense pas à ses futurs lecteurs. Il y a des moments où elle écrit un poème et ne sait pas de quoi elle va parler.

Quand elle le termine, elle le relis et s’étonne du contenu. Elle ne limite pas sa poésie à la rime, au nombre de pieds et à la rythmique. Son sonnet est libre. Sa poésie est une inspiration qui vient d’un réel donné. «Je vois quelque chose, et ça me touche, sur le coup, je ne dis rien mais après ça vient sous forme de poésie. A chaque fois que je termine mon poème, je me dis est-ce que la femme algérienne va se retrouver dans mon poème.» Keltoum Deffous a toujours écrit de la prose mais avoue qu’elle a toujours rêvé d’écrire un roman.

Elle est convaincue qu’elle n’est pas une spécialiste du roman. Elle raconte des histoires. «Je fais des récits mais je n’arrive jamais à commencer un roman et le terminer. J’écris de petits textes qui sont séparés. C’est après, telle une couturière qui rassemble son patron, que je relie mes textes les uns aux autres. Pourtant je suis de formation littérature française», éclaire-t-elle. Quels sont les conseils que pourrait donner Keltoum Deffous aux poètes en herbe ? Elle leur recommande d’écrire car l’écriture délivre.

La poésie n’est pas seulement dans un poème.  «La poésie, c’est l’émerveillement de rien. La poésie, est partout. Vous regardez par la fenêtre, une petite herbe sauvage, une petite fleur des champs. Tout est poésie. Je pense avoir commencé par l’émerveillement dans les bras de la nature. Même en classe, j’entendais les chants de mes grands-mères.

Malgré la tragédie de la guerre de Libération nationale, elles faisaient leur tâche ménagères tout en chantant. Les chants de nos aînées sont de très belles leçons. Je viens d’une famille dont les femmes sont des poétesses. Et je pense que j’ai dans mes gènes cette poésie.» Keltoum Deffous reste quelque peu frustrée.

Elle produit mais ses livres ne sont pas publiés en Algérie. Malheureusement, ses douze recueils de poésie sont répertoriés au niveau de la Bibliothèque nationale française. «Et pourtant cela parle de notre patrimoine et de notre culture. En Algérie, on n’encourage pas les artistes, les écrivains, les poètes… J’ai été primée six fois en France. Quand vous frappez chez un éditeur algérien, il est réticent.

Il vous dit que la poésie ne fait pas rentrer de l’argent. L’industrie du livre est un problème universel mais je pense qu’il y a une responsabilité des gens qui détiennent le secteur de la culture» se désole-t-elle.



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