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Réflexion sur le parcours du chanteur Idir : La terre et le terroir

12 mai 2020 à 9 h 27 min

Devenu à ses débuts le chanteur algérien le plus universel, pourquoi s’est-il retiré dans la décennie suivante ? Comment s’inscrit-il dans l’histoire culturelle de notre pays ?

 

La première des rares fois où je l’ai rencontré, out of record dans son café parisien, je lui avais dit en plaisantant que je comprenais le choix de ses études universitaires. Lancée sur le coup, l’idée a pris à la longue une certaine consistance. D’un côté, la géologie, soit la terre.

De l’autre, le chant, soit le terroir. Les deux se nourrissaient mutuellement chez cet homme qui, dans sa vie comme dans son œuvre, fonctionnait à l’harmonie. La terre c’était le territoire, l’Algérie, mais aussi la planète car, au-delà de son ancrage, il avait un esprit réellement universel.

Le terroir était son socle humain et culturel, la richesse d’un patrimoine ancestral, sa tradition familiale, en somme, tout ce qui a irrigué son inspiration. L’histoire de l’art montre que l’universalité se gagne volontiers en allant au plus profond du local. Idir l’a confirmé en propulsant l’écho de ses chants aux confins du monde.

A vava Inouva (1976, année de l’album*), sur un texte du grand poète Ben Mohamed, fut une fusée artistique traversant les ondes de la planète à la vitesse du son. Près de trente ans après, je me trouvais au Festival de Cannes, énervé pas une consœur chinoise qui affirmait ne pas connaître l’Algérie.

Presque une figure imposée pour le voyageur algérien durant lequel il mesure la médiocrité ou l’inexistence de la communication internationale de son pays. Nigeria ? No, Al-ge-ria, the biggest african country quand même! Cela avec le doigt pointé sur mon badge. Finalement, je dessinais une carte sur une serviette en papier de la caféte presse.

L’air confus, elle descendit de son tabouret et se mit à chanter A vava Inouva ! Des paroles en kabyle avec l’accent pékinois, cela vaut le coup d’oreille. Mais elle connaissait le texte mieux que moi et chantait juste. Les journalistes présents l’écoutaient, certains fredonnant avec elle et ils l’applaudirent. Elle avait appris cette chanson dans la chorale de son lycée. J’avais pensé alors à l’acteur Sid-Ali Kouiret qui aimait entonner une chanson chinoise interprétée à la fin des années 50 à Pékin, lors d’une tournée de la Troupe artistique du FLN.

OVERDOSE DE PRESTIGE ?

Traduite dans une quinzaine de langues, programmée par les radios des cinq continents, reprise par plusieurs interprètes, A vava Inouva valut à Idir de devenir, à ses débuts, le chanteur algérien le plus universel de tous les temps. Selon une légende répandue, Nouara, qui devait interpréter cette chanson-culte au concert radiophonique de lancement, se serait décommandée en dernière minute et Idir avait dû prendre le micro. Si, tel qu’on le raconte, Nouara n’avait pas eu un ennui de santé, le nom d’Idir serait peut-être resté inscrit au verso des pochettes de disques sous la mention «Musique de…».

C’est sans doute une injustice que les compositeurs et paroliers s’effacent devant les chanteurs ou encore qu’une starlette de cinéma puisse être plus visible qu’un réalisateur de génie. Mais c’est ainsi que fonctionne l’industrie culturelle qui met les interprètes au sommet du podium et les créateurs à son pied. Plongé brutalement dans ce monde alors qu’il venait d’achever son service national, Idir a connu une période intense, enregistrant et donnant des concerts, promouvant son répertoire enrichi de pièces magnifiques. Puis, il y eut cette période de retrait, couvrant quasiment la décennie 80.

Dans l’interview que nous n’avons jamais pu programmer, je comptais lui demander si son succès, aussi soudain que phénoménal, n’avait pas provoqué un choc en lui. Etait-ce le fait de cette soudaine et immense notoriété, telle une overdose de prestige pour un être humble et discret, de la trempe modeste d’un Tahar Djaout ? Etait-ce sinon, ou de plus, la crainte de ne pouvoir faire mieux, lui que l’on savait perfectionniste, éprouvant peut-être l’angoisse bien connue des créateurs qui ont réussi d’entrée un coup de maître, nombreux étant à ne pas s’en remettre ? Il faudrait une étude biographique fouillée de sa vie et de sa carrière pour répondre à ces questions.

Quand il «réapparaît» au début des années 90, ce sera surtout avec des reprises ou des duos avec des artistes du monde entier qu’il n’a aucun mal à convaincre tant son aura a durablement rayonné. De belles prestations donc mais peu de créations alors. Le poids et la richesse de son répertoire se concentrent dans ses premières années.

UNE AUTRE DIMENSION

Aujourd’hui, on le qualifie souvent de «chantre de la chanson kabyle moderne». Cette vision n’est pas fausse. Cependant, elle réduit sans doute sa dimension. Par ailleurs, plusieurs critiques musicaux l’on situé comme l’un des fondateurs de la «World Music». Cela rend justice à son audience internationale mais l’inscrit sous un label confus et somme toute commercial parce qu’il prétend à la naissance d’un genre à part entière quand il ne fait que refléter l’accroissement des emprunts et influences entre les différentes musiques du monde, ce qui existait depuis la Mésopotamie ou avant. A nos yeux, Idir est un des précurseurs de la chanson moderne algérienne. Dans les années 50 et à l’indépendance, ce rôle-phare avait été essentiellement tenu par Missoum Amraoui, frère du grand dramaturge brechtien Hadj Omar.

Il avait posé les jalons d’une expression moderne en composant et accompagnant plusieurs des grandes voix des années 60. Une décennie après l’indépendance, Idir a joué ce rôle-là d’une autre manière. Bien qu’il ait parfois composé pour d’autres, il n’encadrait pas leurs démarches artistiques mais il a été, par l’exemple, un influenceur décisif, un défricheur de chant.

Il a ouvert la voie à une kyrielle de chanteurs et de groupes d’expression kabyle mais a marqué aussi l’ensemble de la nouvelle chanson algérienne, tous genres et langues confondues. D’autres l’ont tenté dans les années 70, tels les Turkish Blend ou T34, inspirés de la pop et du rock quand Idir a surtout accommodé ses créations à la mouvance folk.

Mais au-delà des influences, ce qui le distingue, c’est son intransigeance mélodique, une sorte de modernité authentique. Il accepte les arrangements et instrumentations modernes mais garde en général une ligne créatrice profondément ancrée dans le patrimoine musical de la Kabylie, les achwiqs, les idhabalen ou encore les airs de flûte de berger. Les textes de ses chansons participent à cet univers, ce fameux terroir dont il est issu et qu’il veut défendre et sublimer.

Aujourd’hui encore, cette combinaison entre textes liés au patrimoine et musique moderne est une des marques de la scène musicale contemporaine algérienne. Elle est portée par de nombreux chanteurs et chanteuses ainsi que des groupes, bien que très souvent tentés par des reprises d’anciennetés «revisitées». Le haut niveau de créativité artistique des chansons d’Idir explique aussi pourquoi il a tant de fans, en Algérie et à l’étranger, parmi des mélomanes qui ne connaissent pas un mot de kabyle.

UN BESOIN VITAL

La sociologie de l’art nous apprend que toute expression nouvelle est liée, directement ou indirectement, à des contextes historiques précis. La naissance du chaâbi (pas seulement dans son épicentre algérois comme l’a signalé Abdelmadjid Merdaci pour Constantine) a correspondu à un moment de la colonisation, notamment pour la main-d’œuvre déracinée de ses terres et économiquement déportée dans les villes.

Ce genre a accompagné le mouvement national tandis que le travail d’un Missoum (voir l’excellent ouvrage de Rachid Mokhtari sur lui) s’inscrivait dans la guerre d’indépendance.

Idir et tous ceux qui sont apparus ensuite dans la nouvelle chanson d’expression kabyle ont catalysé la revendication culturelle amazighe, annonçant en quelque sorte le «Printemps berbère» de 1980.

De même, on peut constater dans les années suivantes que l’extension nationale du raï (avant d’être internationale) à partir de son origine oranienne, a exprimé le spleen et la colère des jeunesses urbaines qui a donné lieu à une série d’émeutes et leur paroxysme d’octobre 1988. Enfin, le mouvement populaire né en février 2019 s’est lui aussi caractérisé par des chansons revendicatrices qui l’ont précédé ou suivi.

A l’exception de quelques chercheurs, nous manquons cruellement d’une sociologie et d’une sociologie culturelle en particulier. Cela dit, si les dirigeants algériens écoutaient plus de musique, ils auraient peut-être été plus à même d’assurer la fonction principale de la gouvernance : prévoir.

Il n’est heureusement pas le seul mais, dans l’ancrage des expressions musicales algériennes dans l’évolution du pays et de sa société, Idir a placé haut la barre du point de vue de l’excellence artistique.

Son perfectionnisme, pointilleux selon les musiciens ayant travaillé avec lui, indiquait sa conviction: le message ne suffit pas. Il ne peut être profondément perçu que s’il s’accompagne d’un travail créatif justement profond. En art, la vérité ne peut se passer de la beauté. Enfin, dernière hypothèse à propos de son silence décennal suivi d’un manque de nouvelles créations.

Il résulte peut-être de son exil. Pour produire, certains créateurs ont un besoin vital de leur terre et de leur terroir. Il leur faut sentir pour faire ressentir. Il était de ceux-là. Avec une dignité et une sagesse remarquables.

 

Par Ameziane Ferhani

 

(*) Le Pr Mohamed Lahlou nous apprend que c’est à la Fête des Cerises de Larbaa Nath Irathen en 1973 que la chanson fut pour la première fois dévoilée publiquement par le duo Idir et Nacira (voir El Watan 06/05/20     https://www.elwatan.com/edition/contributions/idir-quatre-lettres-et-un-grand-destin-06-05-2020  ).


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