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dimanche, 23 septembre, 2018
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Rachid Taha a été enterré hier à Zahana : L’attachant troubadour

15 septembre 2018 à 0 h 10 min

six jours près, il aurait bouclé ses soixante ans, lui qui avait vu le jour le 18 septembre 1958 à Zahana, près de Sig, dans une famille originaire de Sidi Aïch, côté père, et de Mascara, côté mère.

Si l’on ignore cela, on ne peut comprendre Rachid Taha dont l’enfance fut celle de la Guerre de Libération, dans le village du premier combattant guillotiné, Ahmed Zabana, lequel a inspiré le nom du lieu après l’indépendance. L’artiste a toujours porté au fond de lui cette Algérie de l’oppression, de la résistance, puis de l’enthousiasme inouï de l’indépendance. Là est le noyau de sa personnalité, nourrie à la base du terroir et du patrimoine les plus profonds et marquée par le souvenir d’un oncle martyr.

AUX ORIGINES…

Il a dix ans pile quand sa famille est aspirée par la centrifugeuse de l’émigration. Et pile en pleine ébullition soixante-huitarde. Mais il ne verra pas les barricades de Paris. Aller simple aux limites de l’Alsace et de la Lorraine, dans le bourg de Sainte-Marie-aux-Mines, dont la dernière partie du nom explique la présence d’une petite communauté algérienne, là où l’on faisait remonter l’argent (le minerai) des entrailles de la terre.

Puis, direction les Vosges, à Lépanges-sur-Vologne, célèbre pour ses carrières et la triste affaire Gregory. L’adolescent qui a déjà vécu comme un déracinement le départ en France et supporte mal un statut d’étranger signalé par ses apparences et ressenti déjà comme éternel, lâche la bride aux démons de l’âge ingrat. En dehors du football et de ses premières passions musicales, c’est la révolte contre l’école. Ses parents le confient à une institution de Sœurs chargées de le transformer en comptable sérieux

. Dans ce passage austère, il s’arrange pour écouter Oum Keltoum et essaie d’apprendre à lire et parler l’arabe classique, un peu comme des antidotes aux syndromes de l’émigration. En 2007, à la faveur de son succès, Libération reprendra ses mots prononcés en 2000 : «Sans tomber dans le cliché de l’exil, il faut savoir que l’immigration reste une douleur, source d’instabilité fondée sur le mythe familial du retour.»

A ce propos, il a raconté ailleurs une anecdote à la fois amusante et terrible. En effet, sa famille conservait scrupuleusement tous les emballages des équipements ménagers qu’elle achetait, et ce, en vue de ce retour. Les cartons et plastiques avaient pris une place considérable dans la petite maison mais personne n’osait les jeter. Du déchirement, il dira dans les mêmes colonnes : «Comparé à ceux qui sont arrivés à l’âge adulte ou qui sont nés en France, je crois avoir une énergie différente, peut-être due à l’impression d’avoir grandi et mûri plus vite…

Comme si, chez moi, la douleur était devenue une forme de privilège, car source de créativité. Si j’étais resté là-bas, rien ne dit même que j’aurais fait de la musique.» Par la suite, à demi comptable et pleinement polyvalent, il multiplie les petits boulots, dont celui, court mais marquant, de vendeur de livres à domicile. Il aurait pu écrire un roman là-dessus, à la Henry Miller peut-être, tant ses aventures au seuil des maisons de la France profonde étaient révélatrices de cette dernière comme de notre bonhomme. Rabrouements et vexations teintés ou imbibés de racisme mais aussi générosités, belles rencontres et plus si affinités… Il était intarissable là-dessus.

Puis, il s’installe à Rillieux-la-Pape, dans la banlieue lyonnaise. Il travaille à l’usine Thermix, créée pendant la Première Guerre mondiale par un des frères Lumière, Louis, qui, en dehors du cinéma, avait inventé un antigel pour les avions. Rachid Taha participe à la vie syndicale. Il va rencontrer les frères Amini, Mohamed et Mokhtar, qui le prennent un jour en stop. Communauté de destins, naissance d’une amitié fraternelle, partage de passions et d’idées et «de la musique avant toute chose». Nous sommes au tout début des eighties.

Ce qu’on appelle la deuxième génération de l’émigration émerge, soucieuse de s’affirmer et battant en brèche le mythe du retour malgré les lourdes invitations du giscardisme et moyennant une prime de départ. Les trois compères vont créer le groupe Carte de Séjour. J’ai eu le plaisir de les rencontrer à cette époque de manière fortuite, en les aidant, avec des jeunes de la cité Taz de Vaulx-en-Velin, à porter leur matériel bien humble vers la salle d’une autre banlieue. Ils avaient alors la foi des Beatles dans leur préhistoire de Liverpool et des gags de logistique dignes de Buster Keaton. Là-dessus, un besoin astronomique de s’exprimer.

Ils n’étaient pas simplement un groupe – dont le nom était déjà un programme – mais l’incarnation musicale vivante de cette deuxième génération qui, en dépit de ses inquiétudes et doutes, n’avait pas été encore gangrenée par le désespoir et la morbidité et avançait des revendications intelligibles, formulait un projet de vie dans cette France où la majorité de ses membres étaient nés mais que leurs parents avaient «choisie» comme une escale économique et non existentielle.

BRAISES ET RENOMMÉE

Carte de Séjour connut une renommée fulgurante, ses chansons se diffusant tel un feu de paille sur les premières braises de banlieues. A Lyon, le groupe est en plein dans l’épicentre du mouvement qui va donner lieu, fin 1983, à la Marche pour l’égalité et contre le racisme sur un parcours de 1500 km jusqu’à Paris.

Tout commence l’été avec les affrontements entre la police et des jeunes de la cité des Minguettes de Vénissieux. En toile de fond, un lourd contexte : meurtres d’Algériens, brutalités policières, premiers succès électoraux du Front national… Le groupe de musique n’est pas directement impliqué dans le mouvement. Rachid Taha, qui en est le chanteur et le leader, tient à conserver son indépendance d’artiste. Ce principe, il l’a toujours suivi, développant son engagement politique hors des encartages partisans.

Et, plus qu’un principe, c’est un mode de vie pour lui. Il n’en sera que plus efficace et influent. Le groupe accompagne la montée en puissance d’une mobilisation qui sera par la suite récupérée, notamment par SOS Racisme sous la houlette du PS. En plus de la musique, Rachid Taha fait feu de tout bois.

Il participe, aux côtés de Djida Tazdaït, à la création de l’association et du journal Zaâma d’Banlieue. Il ouvre une boîte de nuit à la Croix-Rousse à Lyon, «Le Refoulé», pour les indésirables, «Noirs et Arabes», interdits d’entrée dans les autres boîtes de la ville. On retrouve dans cette enseigne tout le sens de l’humour que l’artiste a transformé en arme de diffusion massive.

Le répertoire de Carte de Séjour est révélateur à la fois d’une époque et de ses tendances. Après un super 45 tours en 1982, intitulé simplement Carte de Séjour, le premier album, Rhoromanie (1984) remporte un succès phénoménal en France avec des percées intéressantes dans le reste du monde, et ce, en dépit du quasi black-out des radios et télés françaises généralistes. A cette époque, seul Jacques Martin accueillera le groupe dans son émission. Avec l’album Deux et demi (1986), les audiences s’envolent, particulièrement portées par la reprise de Douce France de Charles Trenet par Rachid Taha.

La chanson comme le spot expriment bien toute la subtilité de l’artiste et son sens de la dérision. Rappelant aux Français qu’ils avaient été étrangers en leur propre pays sous l’occupation nazie, affirmant que l’on pouvait aimer un pays même si ses parents n’en étaient pas issus, c’est autant un réquisitoire – en creux – de l’exclusion et du racisme qu’un hymne à la fraternité proclamée. La chanson suscite une polémique. Quelques Algériens y voient stupidement une allégeance à l’ancienne métropole coloniale mais finissent par comprendre quand des ténors du racisme s’en prennent à Rachid Taha.

Sans amertume, il racontera en 2013 à L’Humanité : «Nous avons remis Trenet au goût du jour mais notre version l’a choqué.» Le groupe ira jusqu’à offrir le disque à tous les députés français. Mais, dans sa saga contre l’ostracisme, Carte de Séjour n’omet pas de relever les contradictions et les archaïsmes de l’émigration. La chanson Zoubida, par exemple, dénonce le sort des jeunes filles émigrées emmenées au pays pour les vacances et mariées sur place sans leur consentement. Icône d’une époque, le groupe poursuivra son envol jusqu’à la fin de celle-ci. En effet, c’est en 1989, sur les ruines encore fraîches du Mur de Berlin que le groupe donnera son ultime concert et, au début d’une consécration internationale, se séparera.

ON THE ROAD

Dès lors, Rachid Taha fera cavalier seul. Il est déjà assez connu et, comme les peintres classiques qui ne pouvaient pas ne pas aller en Italie, il doit se rendre aux «States», contrée du rock et du blues. Il s’installe donc aux Etats-Unis en 1989, enchaînant aussitôt avec sa carrière en solo. Il rencontre des musiciens, passe dans les studios, s’imprègne de nouvelles sonorités et techniques, explore les tendances électro et techno, se lie avec de grands noms et collabore parfois avec eux, tels Brian Eno, Damon Albarn, Steve Hillage… qui ne tarissent pas d’éloges à son égard. Plusieurs commentateurs affirment qu’à partir de ce moment, «il change complètement de style». Peut-être faudrait-il parler d’une évolution plutôt que d’une rupture, car tout ce qu’il produira alors était en germe dans sa période Carte de Séjour.

Il a surtout envie de deux choses : s’affirmer en tant qu’artiste individuel et s’affirmer en dehors de la France. Quand il sort Barbès en 1991, le public se rend compte qu’il a changé effectivement mais a conservé ce qui marque fondamentalement toute sa création : un univers thématique lié à sa culture d’origine et des musiques qui lient le patrimoine traditionnel algérien aux genres les plus contemporains. Bien que grand amateur de chansons à texte (Léo Ferré était sa référence suprême) et friand de bonne littérature, Rachid Taha n’a jamais été un parolier transcendant. Plutôt sommaire dans ses textes, cherchant surtout la formule qui claque, il parvient cependant à faire passer admirablement ses messages.

Mais c’est surtout en tant que musicien qu’il dévoile tout son talent. Quand en 1993, il sort Voilà, voilà dans l’album qui porte son nom, le succès, d’abord anglo-saxon, devient planétaire. L’année 1998 est celle du spectacle «1, 2, 3 Soleils» avec Khaled et Faudel. A la faveur de ce projet, il réinvestit (car il l’a toujours fait) le patrimoine musical algérien. En même temps que «Abdelkader», il présente sa version de Ya Rayah (Ô le partant), sublime chanson du chanteur chaabi Dahmane El Harrachi. Il en fait un tube mondial et, ce faisant, propulse une découverte du genre chaabi au-delà des frontières.

Il va creuser davantage cette voie avec ses deux albums Diwan, somptueuse réinterprétation du terroir musical où il mêle de façon émérite rock, raï, bedoui, techno, blues… Il aura contribué de manière remarquable à l’internationalisation des musiques d’Algérie, prouvant, après l’aventure du raï hors de ses frontières, que leur gisement artistique est inépuisable, même si l’on doit s’inquiéter que la création réellement nouvelle demeure limitée.

Cet engouement magnifié vers les racines musicales n’est pas sans relation avec son statut de père, depuis 1985, avec la naissance de son fils, Lyes. Le chanteur s’affirme comme un lien entre le pays d’origine et le pays d’adoption, déclarant notamment : «C’est la volonté de transmettre une mémoire à mes enfants. Ces chansons, je les ai redécouvertes dans les bars, avec les Scopitone, quand j’habitais en Alsace. Les Scopitone, c’était très important pour les immigrés.

Ces petits films n’étaient tournés qu’en France, mais tout le monde pensait qu’ils étaient tournés au bled.» Signalons en 2004, son album Tékitoi qui connaît un succès notoire aux USA et en Europe. On y trouve la reprise de Rock the Casbah, chanson du célèbre groupe britannique The Clash. Chose rare, sinon unique dans l’histoire de la musique, Mick Jones, le leader du groupe, déclarera qu’il préférait la version de Taha à la sienne et, ensemble, ils l’ont interprétée plusieurs fois.

DÉCEPTIONS ET CONVICTIONS

Après la rencontre de Lyon, j’ai croisé Rachid à quelques reprises, notamment au restaurant des Quatre Frères et autres recoins de Belleville, Ménilmontant et Les Lilas où il habitait. Il avait toujours cette allure d’enfant âgé, caressant ses cicatrices sous un rire tonique. Parler du pays, il en était toujours assoiffé et lorsqu’il rencontrait un compatriote qui y vivait, il le bombardait de questions nombreuses et précises.

En 2006, il était retourné sur les lieux de sa prime enfance. Plus de quinze ans sans revoir l’Algérie à l’égard de laquelle il nourrissait quelques rancœurs et qu’il qualifiait de «pays des fantasmes et des mirages qui, avec toutes ses potentialités, ses richesses, n’a pas su garder son peuple». Mais ses critiques étaient celles d’un amoureux déçu. Quand un journaliste le taquinera sur sa fibre patriotique, il aura cette réponse révélatrice de ses états d’âme sur la question ainsi que de ses illusions de jeunesse : «Ah ! Si ! Je me souviens, vers 1977, je voulais aider à construire le pays. L’Algérie était à la pointe du socialisme. Avec d’autres, on voulait travailler dans des sortes de kolkhozes à la soviétique. J’ai même pensé à m’engager dans l’armée.

Et puis, on a vite déchanté.» Rachid Taha est resté longtemps titulaire exclusif d’un passeport vert et ce n’est que vers 2006 qu’il aurait demandé la nationalité française. De même, alors qu’il était très libre dans ses attitudes et propos, cultivant l’impertinence et l’anticonformisme, il savait faire la part des choses, révélant un jour qu’il n’avait jamais osé fumer devant son père, et ajoutant : «A quoi ça servirait de le choquer, meskine ? Etre traditionnel, au final, c’est juste être respectueux et élégant.»

En fait, il réservait son impertinence à ses passions et convictions, et notamment à l’encontre du racisme. En relisant aujourd’hui ses déclarations, on mesure à la fois la profondeur de son ressentiment à l’égard de la société française et son sens corrosif de l’humour, le tout servi avec un art accompli de la rhétorique et la rude tendresse qu’il portait à fleur de peau. Il aimait pleinement sa communauté mais rejetait le communautarisme, ouvert et tolérant à l’égard de tous. Cela dit, florilège de quelques-unes des sorties rachidiennes où l’ironie rayonne…

Alors qu’on l’interrogeait sur ses origines, il répondit : «Je suis né en Algérie, à l’époque où c’était l’Algérie française. En fait, je suis un peu un Algérien d’origine française !» A propos des dernières générations issues de l’émigration : «Cette exclusion a engendré le repli. Ils ont ‘‘algérianisé’’ nos enfants. Dans ma génération, il ne nous était jamais venu l’idée de se trimballer avec un drapeau algérien. Aujourd’hui, des gamins nés ici, qui ne savent même pas ce que c’est que l’Algérie, arborent en toute occasion ce drapeau. Ils les ont non seulement ‘‘algérianisés’’,  mais ils les ont aussi islamisés. Nos gamins sont poussés dans les bras des radicaux. Prenons l’exemple de la burqa.

Pourquoi en faire une telle affaire, alors que cela concerne tout au plus 2000 femmes en France, la plupart étant des converties ?» Et, pour enfoncer le clou, il ajoutait : «Quand les banlieusards vont à Paris, ils vont sur les Champs-Elysées, comme les touristes chinois. C’est pour eux un autre monde.» Ou encore, dans un entretien à Paris Match en 2013 : «Quand un artiste arabe tape sa femme, c’est l’ignominie sur Terre.

Quand un artiste français tue la sienne, on lui trouve des circonstances atténuantes. C’est de la xénophobie.» Avec son sens de la repartie et son tempérament de débatteur, il aurait pu devenir un redoutable homme politique. Mais il a préféré exprimer ses idées et sentiments avec ce qu’il savait faire de plus beau. En 2016, heureusement, les Victoires de la musique ont récompensé l’ensemble de son œuvre. Il avait parlé d’un projet d’album à partir du répertoire d’Oum Keltoum, qui voisinait dans son panthéon musical avec Cheikha Remitti, Led Zepellin, Cheïkh Hasnaoui, Elvis Presley, El Anka, les Talking Heads, Djillali Aïn Tedless et tant d’autres.

Il en préparait, dit-on, un autre qui aurait commencé par une chanson intitulée Je suis africain. C’était un troubadour attachant qui laisse d’innombrables fans au Maghreb, en France, en Grande-Bretagne, aux USA, au Mexique, en Espagne, en Irlande, etc. «Troubadour» : ancien mot français issu, par le truchement de l’Andalousie musulmane, du mot «tarab», musique en arabe.

Je le revois, jeune homme habité, dans cette banlieue lyonnaise en effervescence, alors que Carte de Séjour avait failli se nommer 404, comme la mythique voiture. Je le revois sur une pochette vintage, façon bedoui, chèche sur la tête pour la chanson Ah mon amour ! portée par des gasbas. Et, surtout, je le vois rire, de ce rire qui ressemblait à une colère transmutée, à un appel de l’autre et à une chanson toujours à venir.  

 

 

 

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