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Les métiers du livre otages de la volonté politique

Quand le SILA devient le cache-misère du drame livresque

03 décembre 2019 à 9 h 00 min

Beaucoup d’éditeurs agonisants ne voient plus dans le Salon international du livre d’Alger (SILA) qu’un sursis désespéré, une brindille illusoire à laquelle on s’accroche pour sauver sa peau d’un naufrage inexorable.

Tomber de rideau sur le 24e Sila, un drame en un seul acte. Trop mince la feuille de vigne cette année. Trop mince pour cacher la dépression du livre et le désastre de la culture en Algérie. N’ayons pas peur des mots, le SILA n’est que le cache-misère de l’état du livre, et celui de l’édition en Algérie.

Beaucoup d’éditeurs agonisants ne voient plus dans ce salon qu’un sursis désespéré, une brindille illusoire à laquelle on s’accroche pour sauver sa peau d’un naufrage inexorable.

Dès la fin de la fête de la Safex, les éditeurs réduits pour la plupart à un état végétatif, y compris les plus solides, reviennent à l’âpre réalité de la crise du livre. «Cette situation est essentiellement caractérisée par un dépôt de bilan massif d’éditeurs, une transmutation fulgurante de librairies en commerce de tout genre et d’une reconversion implacable d’imprimeries du livre en imprimeries d’emballage, de boîtes et de packaging», s’alarme l’ONEL dans un communiqué coup de gueule publié en août dernier. Et l’avenir est encore plus sombre pour le secteur.

En plus de la réduction du pouvoir d’achat des ménages algériens, de la faiblesse de la lecture et de consommation du livre et d’autres éléments de la crise économique mondiale qui impacte le marché local, à l’image du prix du papier, l’Etat Bouteflika a eu des attitudes contradictoires dont les conséquences disent la messe de l’activité livresque.

Jouant au Dr Jekyll et Mister Hyde, l’Etat a tantôt créé les conditions de la relance du secteur, et tantôt annihilé toutes les chances d’un redressement. Explication : au bout d’un long combat et des sollicitations des professionnels du livre, la loi n° 2015-13 du 15 juillet 2015 relative aux activités et au marché du livre avait été enfin votée.

Ce texte contient un certain nombre d’objectifs qui concourent à l’essor de la lecture, du livre et de l’infrastructure qui en assure la production et diffusion. En dépit de quelques réserves, des éditeurs et libraires ont applaudi cette loi qui ambitionne, entre autres, de susciter chez les jeunes, dès la petite enfance, l’éveil à la lecture et former le citoyen-lecteur de demain.

8 millions de lecteurs potentiels

Pour ce faire, l’article 42 stipule : «La lecture de livres et la lecture publique doivent être généralisées, aux différents cycles, dans les établissements d’éducation et d’enseignement.» Voilà qui garantit un avenir prometteur pour les professionnels sachant que les trois paliers scolaires forment un marché de huit millions de lecteurs potentiels.

En outre, le projet vise à augmenter l’accessibilité territoriale et économique du livre, en encourageant l’implantation d’un réseau de librairies dans toutes les régions du pays. Cet objectif doit se réaliser à travers deux mesures : la première est l’obligation faite aux institutions d’effectuer leurs achats dans les librairies situées dans la wilaya d’implantation (Art. 27). La seconde se traduit par l’instauration du prix unique du livre, assurant l’égalité des citoyens devant le livre.

Azeddine Guerfi, libraire et patron des éditions Chihab s’en réjouit : «Il y a obligation à toutes les institutions d’acheter chez le libraire de leur circonscription, l’accessibilité au livre sera partout en Algérie au même prix, et surtout la lecture sera obligation dans les classes scolaires. Imaginez que l’enfant lise un seul livre par trimestre, nous aurons un marché de 24 millions d’ouvrages. L’enfant apprend à consacrer un peu de temps à la lecture, en classe et à la maison, et ensuite il va acheter ce livre chez le libraire du coin, n’est-ce pas merveilleux !»

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres comme dit l’adage, car votée et publiée sur le Journal officiel, cette loi n’a jamais été appliquée. A croire que des forces du mal agissent dans l’ombre et orientent l’action des gouvernements pour empêcher les Algériens de lire et de s’émanciper par la lecture. Cette loi a été conçue du temps de Khalida Toumi, mais elle n’a été votée qu’à l’arrivée de Azeddine Mihoubi au ministère de la Culture.

Ce dernier, aujourd’hui candidat à la magistrature suprême, arrive en mai 2015, soit deux mois avant la promulgation de la loi13-15. Il reste quatre années à ce poste sans lever une seule fois le petit doigt pour «libérer» les textes d’application de cette loi ni celle encore plus vieille concernant l’exonération de la TVA sur le papier destiné à l’impression du livre, contenue dans la LFC 2010.

Entre-temps, la situation empire. «Il n’y a aucune volonté politique de réaliser ces objectifs, les mécanismes sont faciles à réaliser, mais le livre n’est pas une question prioritaire de l’Etat algérien. L’Etat a créé le centre national du livre, un organisme important, mais à ce jour, il n’est pas en activité», regrette Karim Chikh, directeur des éditions Apic.

Coup de grâce

A Mihoubi, on doit aussi le passage sous son nez du décret exécutif n° 17-330 du 15 novembre 2017 fixant les modalités et les conditions d’obtention d’agrément et d’homologation des moyens et supports pédagogiques de l’importation du livre. Cédant sur son autorité et sa souveraineté sur la décision liée au secteur de la Culture, Mihoubi a laissé sa collègue de l’Education pendre et faire passer ce décret décrié par un nombre de professionnels.

Ce décret a «réglementé» l’impression, l’édition, l’importation et la commercialisation des moyens de base, comme le manuel scolaire, ainsi que les moyens complémentaires, entre autres, les manuels des élèves, les guides d’enseignants. Il est motivé par le souci de placer des garde-fous, pour protéger les écoliers algériens des dérives contenues dans des supports produits ou importées par des opérateurs sans scrupules ou peu regardant sur le contenu. Mais ce décret a été rédigé de façon à laisser beaucoup de liberté d’interprétation aux agents censés l’exécuter.

Etonnamment, les rédacteurs du décret ont glissé aussi les dictionnaires, et surtout les romans, les contes et les recueils. Et c’est là où les lectures divergent, y compris au sein des professionnels du livre. Interrogés par El Watan, Amar Ingrachen, directeur des éditions Frantz Fanon, et Karim Chikh, directeur des éditions Apic, indiquent que le décret concerne exclusivement les livres et plus généralement les supports destinés aux programmes d’enseignement officiels.

En revanche, le directeur des éditions Chihab affirme lui que le texte ouvre la porte à la dérive, car il n’existe aucune précision qui limite les restrictions aux supports destinés aux programmes scolaires.

D’ailleurs, témoigne-t-il, des livres de jeunesse, édités par Chihab et imprimés à l’étranger, ont été bloqués par les services des Douanes sur la base de ce décret, alors qu’ils n’étaient même pas destinés aux écoliers. Notre interlocuteur crie à la «censure», et à moins d’un amendement de ce décret pour lever les ambiguïtés, ce sera le coup de grâce aux métiers du livre et même à la création.

Imaginez que l’éditeur de Rachid Boudjedra soit obligé de soumettre au ministère de l’Education le manuscrit du nouveau roman de son auteur, avant sa publication ! Avec le risque d’être rejeté !

L’Etat Bouteflika, liberticide et incompétent, a condamné le livre, et à moins d’une révolution salutaire, la fin de l’édition et de la librairie est toute proche.

Pour l’ONEL, «ce sont là des prémices dont la conclusion menace l’avenir du pays, annonce la disparition pure et simple de la particularité de notre société et, par là même, prépare la dissolution de notre identité algérienne dans le vortex de la mondialisation».


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