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mardi, 07 avril, 2020
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Oulahlou. Interprète de musique kabyle : «L’Algérie de demain ne sera plus comme avant»

08 décembre 2019 à 9 h 30 min

Après avoir été l’hymne du Printemps noir de Kabylie, sa chanson Pouvoir assassin, qui a été enfin traduite en derdja algérienne, est devenue l’un des slogans les plus repris lors des marches du hirak.

Oulahlou, l’autre rebelle de la Kabylie, s’exprime à cœur ouvert et à bâtons rompus, pour la première fois depuis longtemps. Il revient sur son statut d’artiste engagé, sa démarche artistique, sa philosophie de vie et donne sa vision de l’actuelle révolution citoyenne, tout en promettant un nouvel album pour bientôt pour ses nombreux fans qui l’attendent avec impatience.

Propos recueillis par  Djamel Alilat

 

-Oulahlou, chanteur engagé, est le grand absent du hirak. Paradoxalement, dans la rue et dans toutes les marches, il est très présent à travers ses chansons, notamment Pouvoir assassin, traduite en arabe et chantée à travers pratiquement tout le territoire national. Comment expliquez-vous cette présence-absence à cette révolution ?

Je pense que la plus belle chose qui puisse arriver à un artiste chanteur est de voir l’une de ses œuvres reprises par la rue. Cette chanson que j’ai composée, il y a près de 20 ans, est toujours d’actualité. Elle a fait son petit bonhomme de chemin et continue toujours de le faire. Cela flatte ma sensibilité artistique et ma vision d’artiste que «Pouvoir assassin» soit reprise à travers tout l’Algérie, sinon je pense que la présence de l’artiste, c’est cela précisément. Ce n’est pas la présence physique aux marches qui compte mais plutôt le rôle symbolique qu’il joue à travers les idées qu’il porte ou met en avant dans ses œuvres.

-L’Algérie traverse depuis quelque temps une période exceptionnelle depuis le 22 février. Que vous inspire cette révolution, justement vous qui ne vous êtes pas exprimé publiquement sur le sujet ?

Je pense que même si je ne me suis pas exprimé sur le sujet, mes chansons parlent pour moi. Sans prétention aucune, je crois que j’ai un peu devancé les événements, car c’est ce que je chante sans aucune ambiguïté depuis 20 ans que l’on voit aujourd’hui. C’est peut-être aussi cela le rôle de la chanson engagée d’être à l’avant-garde. Ces mêmes revendications que soulèvent les Algériens aujourd’hui dans la rue, je les chante en chœur avec mon public depuis des années et ces mêmes émotions collectives que l’on vit dans la rue aujourd’hui, on les vivait dans les galas et les concerts. Nos positions sont connues. Nous voulons tous un vrai changement.

Au départ du mouvement j’étais un peu sceptique, mais quand j’ai entendu la foule crier le slogan «Madania matchi askaria», j’ai adhéré complètement et sans réserve. Cette fois-ci il y a une vraie prise de conscience qu’il faut un changement radical et qu’on doit arriver à écarter les militaires pour se choisir pour la première fois de notre histoire un président civil et qu’il y ait après une vraie alternance au pouvoir. C’est la base même de la démocratie.

-Sinon, en vérité, vous pensez quoi de la situation actuelle qui est vraiment inédite dans notre pays ? Ce hirak, est-ce vraiment une révolution ?

Effectivement, c’est une situation inédite. Je pense que le peuple algérien est en train de naître. Nous avons toujours eu la guerre de Libération comme repère historique officiel mais cette fois-ci, il y a une autre naissance et vraie prise de conscience. Aucun des artifices de propagande et de répression utilisés traditionnellement par le pouvoir n’a donné des résultats pour faire fléchir le peuple. Il y a eu un rapprochement de vues entre Algériens. Il y a eu un très grand bond qualitatif et l’Algérie de demain ne sera plus jamais la même.

Il y aura certainement beaucoup d’acquis à l’avenir. C’est indiscutable. Les grands sujets de société que l’on ne pouvait même pas aborder, comme la nature du régime, la corruption, la liberté d’expression, la place de la femme ou bien encore thamazight, sont devenus des évidences pour toute la société. Cette prise de conscience est un vrai miracle et un exemple pour le monde entier que ces populations qui luttent pacifiquement depuis neuf mois.

-Justement, votre dernier album remonte à l’élection présidentielle pour le 4e mandat de Bouteflika en 2013 Votith f el miyeth awentsid yahyu (Votez pour un mort-vivant). Cela fait quand même beaucoup de temps que vous n’avez rien produit. Où en êtes-vous dans vos projets de composition ?

J’ai adopté la même démarche depuis que j’ai entamé mon parcours artistique. Je profite de mes moments d’inspiration pour écrire et composer selon les humeurs, les événements et les circonstances. Donc, je reste dans la même démarche.

Je ne fais pas de chanson de circonstance pour autant et je ne m’exprime que si j’ai quelque chose de pertinent à dire. J’ai entamé un nouvel album et je suis en train de faire des maquettes pour une quinzaine de chansons à l’heure actuelle, tout en essayant de rester fidèle à mes idées, à mon style et à moi-même. J’espère que le produit sera à la hauteur des attentes du public. Aux alentours de Yennayer, il y aura donc des dates en France et au Canada et un nouvel album.

-Oulahlou reste un artiste underground, très proche du peuple, qui se produit en dehors des circuits officiels et qui fait toujours l’objet d’un boycott officiel en bonne et due forme…

Cela me convient très bien ! (Rires) Moi j’ai toujours eu un élan de liberté dans mon cœur et dans ma tête et je me vois mal aller chanter dans des endroits ou l’on va m’interdire de m’exprimer à ma façon. Par contre, dans les galas populaires, c’est cette liberté de ton et de parole que les gens recherchent et ils apprécient cette impertinence et cette petite touche de subversion et de provocation.

Tout prend son sens. Le public est libre et l’artiste aussi. Il y a une communion entre les deux. Quand tu entames une chanson et que des milliers de personnes chantent en chœur avec toi, ça donne la chair de poule, en même temps, ton combat prend tout son sens. Je l’ai toujours dit et je le répète encore : c’est le meilleur cadeau qu’un artiste puisse recevoir. Arriver à cette symbiose avec le public avec une seule guitare sur scène en plaquant un accord ou deux, c’est magique. L’art prend tout son sens. La chanson kabyle engagée a toujours fonctionné de cette manière.

Le texte et le message priment sur tout. La symbolique de lutte, de résistance, de cause commune prend tout son sens. C’est comme cela qu’on résiste. Quand on s’exprime en commun, le moi collectif, la conscience collective sont accentués. Les grands artistes kabyles ont toujours été dans cette optique d’une vision collective, d’une histoire et d’une cause communes. Ceci dit, si je parle de la Kabylie, c’est sans exclure quiconque ou quelque partie.

-Justement, la plupart de vos chansons ont dépassé les frontières de cette Kabylie pour toucher pratiquement tout l’Afrique du Nord, notamment ses régions berbérophones. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Je pense que l’artiste doit élargir ses horizons et approfondir ses visions. Cela dit, je ne pourrais pas expliquer ce phénomène. Cette petite chanson que l’on compose chez soi, dans son petit village et qui va finir par avoir cette lointaine dimension pour être reprise dans le Rif marocain, le Sud tunisien ou le Djebel Nefoussa libyen. C’est peut-être à cause de son authenticité ou de sa symbolique. En tout cas, moi je ne fais aucun effort à part celui d’être vrai avec moi-même que cela soit dans la mélodie que dans le texte. C’est peut-être ce que les gens captent en toi. Et ça fait plaisir… (rires).

Tout l’enjeu est là. Comment sublimer des airs qui expriment l’âme kabyle ou berbère. Des mélodies qui sont à nous et qui ne nous interpellent pas parce qu’elles viennent des USA ou d’Europe. Il m’arrive de faire des exercices de style, mais en général j’essaie de rester fidèle à cette démarche d’authenticité en accentuant nos propres sensibilités, tout en se différenciant des autres styles.

Mes mélodies paraissent très simples, mais je peux vous assurer que je fais de très grands efforts. Ce sont des petites subtilités, que cela soit dans le chant comme dans la composition, et qui font toute la différence. Avec le temps, j’ai pris conscience que je suis un chanteur de scène et quand je compose une chanson, je dois ressentir cette émotion particulière de partage avec le public, sinon, ça n’a pas de sens.

Ma démarche est de faire des chansons sans tomber dans les schémas traditionnels. Des chansons que l’on peut chanter sur scène ou à la plage, comme on peut l’écouter avec tout un orchestre mais toujours avec la même charge émotionnelle. Je suis un mélomane qui écoute de tout et c’est peut-être cela qui donne du caractère à ce que je fais.

-Est-ce qu’il y a une démarche de recherche musicale derrière ?

Non. Il y a une démarche d’efforts pas de recherches au sens propre du mot. C’est un effort un peu intellectuel mais beaucoup plus sentimental. Si je fais une chanson qui ne me touche pas moi-même, cela ne va assurément rien donner. Si, au contraire, elle me fait vibrer à chaque fois que je la chante, c’est qu’il y a quelque chose dedans. Elle doit véhiculer la même émotion à chaque fois que je l’interprète.

-Parallèlement à votre démarche artistique, vous semblez avoir une philosophie de vie qui prône un retour à la terre, aux valeurs ancestrales de partage et d’humanité. Vous vivez au village, produisez-vous vos propres légumes, œufs, huile…..

Avec l’âge, on se rend compte que le monde moderne nous empêche de vivre l’essentiel. Les valeurs de la terre, de partage, de l’amour, de la paix, de la solidarité disparaissent au profit de l’individualisme, du matérialisme, de l’argent, la richesse… C’est ce que j’essaie de retrouver. «Nukni d arraw n tmurt» (Nous sommes les enfants de la terre). Nous ne vivons pas dans de grandes villes mais dans des petites localités, des petits villages.

Ce mode de vie nous convient beaucoup mieux. C’est un rapport très intime de l’homme avec la terre. Cette tendance est mondiale. En plus de manger sain et bio, je ne me sens pas obligé de manger des bananes qui ont fait plusieurs milliers de kilomètres dans des conditions que je n’ose même pas imaginer. Je peux cueillir un fruit de saison dans mon jardin et l’apprécier beaucoup plus.

C’est aussi une réponse personnelle à la modernisation débridée, presque sauvage que subissent les villages kabyles avec tous les corollaires que cela suppose : pollution, dépersonnalisation, violence sociale, etc.

Je ne dirais pas réponse mais résistance. J’essaie de défier le pseudo monde moderne avec mes modestes petits moyens. J’utilise le gaz et l’électricité, certes, mais je me chauffe également au feu de bois en réutilisant le bois d’élagage de mes oliviers. Le bouleversement mondial a chamboulé nos habitudes et nos modes de vie sur tous les plans et je suppose que j’ai pris conscience par rapport à cela. Si tout un chacun diminue sa part de pollution plastique, sonore ou lumineuse, le monde ne s’en portera que mieux. Cela demande beaucoup d’efforts, certes, mais c’est positif.

-Si nous devions résumer un peu, je dirais qu’à la résistance culturelle que vous prônez en tant qu’artiste engagé, pour sauvegarder la langue et la culture berbères, vous rajoutez une part de résistance économique et sociale pour un mode vie à l’échelle humaine…

C’est tout à fait ça. Quand on prend conscience que la civilisation humaine peut s’effondrer du jour au lendemain, car, en réalité, il suffit d’un vent solaire un peu plus fort pour perturber tous les réseaux électriques et créer un «big bug» planétaire qui va mettre à l’arrêt tous les circuits commerciaux. C’est tout à fait envisageable. Nous sommes en train de détruire ce que la nature a mis des milliards d’années à construire. Donc, retrouver cette dimension humaine est pour moi primordial. A l’anniversaire de mon fils, plutôt que d’acheter une tarte qu’on va consommer en famille, nous avons fait un couscous qu’on a partagé dans thajmaat du village. C’est juste un petit exemple pour illustrer les valeurs de partage dont je parlais plus haut.

-Ces valeurs de partage, dont vous parlez, y a-t-il moyen de les appliquer à votre démarche artistique ? On n’a pas vu beaucoup Oulahlou s’associer à des œuvres collectives ou des duos avec des artistes qui lui sont proches…

Je suis vraiment partant, à condition que cela ne soit pas une valeur marchande et à condition de trouver des gens qui sont dans le même trio que moi et avec lesquels partager ou créer des œuvres ou défendre des causes communes.

Cela serait avec plaisir, mais du moment que tout est devenu commercial, cela ne m’intéresse pas de rentrer dans ce circuit. Je ne suis pas à vendre et je n’ai rien à vendre. Un artiste, après tout, ce n’est pas le nombre de disques vendus comme on essaie de nous le faire croire. Je fais des chansons pour mon public et il me le rend très bien. Je n’essaie de ressembler à personne. Je continue tranquillement mon petit bonhomme de chemin.

 

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