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Oraison vivante pour Nasser Medjkane : Ah ! Vieux frère voyant !

04 janvier 2020 à 9 h 15 min

Ah ! Vieux frère, qu’il me coûte de devoir parler de toi au passé quand j’aurais voulu écrire ici un nouvel article sur tes œuvres ! Qu’il me coûte de devenir malgré moi ton chroniqueur nécrologique quand j’ai pris à l’origine la plume pour parler de la vie et la défendre ! Qu’il nous coûte à tous de perdre un des plus grands photographes du pays mais aussi un spécimen d’Algérien pétri d’élégance, de gentillesse et de générosité dans une rare combinaison de ces qualités !

Ah ! Vieux frère, tu étais si beau que ceux et surtout celles qui te regardaient pouvaient se demander comment tu avais choisi de te positionner derrière l’objectif et non devant ! Tu avais le physique d’un jeune premier, mais trop de pudeur pour embrasser une carrière de comédien. Et tu savais que toute beauté n’existe que par le regard porté sur elle et le sens qu’elle peut avoir. C’est donc ton regard que tu as investi, non pas seulement comme un art et un métier mais comme une façon de vivre, toujours en instance de découverte.

Ah ! Vieux frère, tu nous l’as tant offert ce regard et la rétrospective de tes photographies que je souhaite ardemment pourrait montrer comment ton œil de lynx, sensible et pertinent, ressentait tout et pressentait l’essentiel de ce qui adviendrait. Tu n’étais pas devin mais «voyant» et le moindre de tes clichés – pour qui se donne la peine de le regarder en réfléchissant un peu – contient à lui seul la singulière pulsation du pays tout entier, son âme même. Ta photographie était aussi de la poésie et de la philosophie qui extirpait des signes profonds du quotidien le plus banal.

Ah ! Vieux frère, je me souviens de ta première et modeste exposition dans le hall de la salle El Mougar en 1982. Tu m’avais demandé d’écrire un texte de présentation et je l’avais ressenti autant comme un honneur qu’une marque d’amitié.

C’était une période pionnière où, avec Amirouche, Kamel Khalfallah et Halim Zenati, tu formais une sorte de quatuor inspiré des grands courants de la photographie contemporaine avec le souci d’apprendre à nos compatriotes comment construire leur image gommée par plus de 2000 ans d’une histoire heurtée et iconoclaste.

Ah ! Vieux frère, ces balades en ville et ces incursions dans le pays que nous avons pu faire ensemble, chacun prêt à dégainer son appareil photo ou son carnet de notes, pour capter un fait ou une atmosphère, saisir notre société dans ses turpitudes visibles comme ses grandeurs cachées. Et, à chaque fois, des discussions sans fin où se croisaient émotions, idées et rêves. Et même quand nous allions chacun de son côté, c’était aussi motif à évoquer et échanger.

Ah ! Vieux frère, me revient ce reportage à Béjaïa dont je ne sais quelle bénédiction divine avait décidé qu’il soit parfait, lumineux, fourmillant de situations étonnantes, plus exaltant qu’une virée au bout du monde. Nous dormions dans l’improbable Hôtel d’Alger de la rue du Vieillard, nous déjeunions au restaurant La Brise de mer où à l’Auberge du Palmier, la ville appartenait à nos regards croisés. Le soir, nous parcourions les pages du Livre du Dedans de Jallal Eddine Errumi dans un invraisemblable mixage de journalisme et de spiritualité.

Ah ! Vieux frère, il y avait aussi dans tout ça la communion de nos enfances dont nous n’avions pas besoin de parler, chacun comprenant l’autre, non pas dans l’inventaire des douleurs lointaines mais dans la volonté alchimique de transformer l’adversité en énergie renouvelable. Et, là-dessus, la merveilleuse osmose de nos familles et l’étrange fait que nos enfants, sans que nous ne les ayons poussés ni surtout forcés, aient suivi des voies que nous avions plus ou moins envisagées pour nous parmi les rêves tombés du train de la vie.

Ah ! Vieux frère, le temps en général et celui de notre Algérie surtout ont fait que nous n’avons pas pu prendre tout le temps de notre fraternité ! Comme je m’en veux car je te savais plus réservé que moi. Comme je t’en veux car tu savais que je craignais de te déranger. Comme je nous en veux de tant d’attentions indues, ridicules même, qui me poussent à crier aux lecteurs et lectrices : dites à ceux qui vous sont chers combien vous les aimez, n’hésitez pas à les bousculer pour ce qu’il y a de plus beau dans l’humain.

Ah ! Vieux frère, je parle en mon nom mais j’espère traduire ici ce que tous ceux et toutes celles qui t’ont approché ont ressenti, toi dont je n’ai jamais perçu, y compris chez des médisants, la moindre pique (et ce n’est pas parole de circonstance !). Je pense à ceux et celles qui t’ont côtoyé, les disparus comme Abdelkrim Djillali, Hamid Kechad, Omar Benmerzoug, ou…, les présents comme Samia Khorsi, Areski Tahar, Sid-Ahmed Semiane, Chawki Amari, Saleha Larab, Mustapha et Akila Goudjil, Sid-Ali Djenidi, Anis Djaad, et j’en oublie forcément.

Ah ! Vieux frère d’existence, de rires fous et de doctes pensées, sans accroc jamais entre nous, tu as poussé seul la porte du Nouvel An, de ce cinquième de XXIe siècle, en cette Algérie qui frémit et se cherche, bouge et espère, cette Algérie qui t’habitait sans théorie ni discours et finira par te reconnaître à ta juste valeur, quitte à froisser ton incroyable humilité. Et je pense enfin à ta vénérable tante d’El Harrach qui t’avait élevé avec ta grand-mère, à ton éternelle compagne et à la prunelle de vos yeux, Meriem, sur lesquelles nous veillerons. Salut, mon si jeune vieux !

 

Par Ameziane Ferhani

 

 

 

Biographie :

Né en 1956 à Alger qu’il n’a jamais quittée, Nasser Kamar-Eddine Medjkane a été un photographe émérite qui a débuté à la fin des années 70′. En 1982, une première exposition à la salle El Mougar révèle son talent et l’originalité d’une vision sensible de notre société qui lui a valu en 1986 le Prix national du Journalisme.
Au titre de photographe de presse, œuvrant pour plusieurs titres au fil des ans, il a couvert l’actualité du pays, y compris dans ses moments les plus sombres. Ce parcours à la fois journalistique et artistique a été ponctué par quelques expositions remarquables : «Nasser Medjkane, 12 ans de photojournalisme» (FNAC, Paris, 2003) ; «Rencontres africaines de la photographie» (Bamako, 2006) ; «Panorama de la photographie algérienne» (Palais de la Culture, Alger, 2005, organisé par Abdelkrim Djilali) et «Regards des photographes arabes contemporains» (MaMa, Alger, 2008).
L’année 2006 marque un tournant dans sa carrière quand Tariq Teguia lui propose de devenir son directeur de la photographie sur le long métrage Roma oula n’touma. Avec le même réalisateur, il enchaîne sur Inland (2008) et Révolution Zendj (2013). Ces expériences le positionnent rapidement parmi les meilleurs chefs opérateurs du cinéma algérien et il est dès lors sollicité par plusieurs réalisateurs et réalisatrices : Narimane Mari, Abdenour Zahzah, Bahia Bencheïkh-el-Fegoun, Meriem Achour Bouakkaz, Abdellah Aggoune, Viviane Candas, Amel Blidi…
Il assure avec Sid Ahmed Semiane la photographie de l’album collectif de nouvelles, Alger, quand la ville dort (Barzakh, 2010). Il nous a quittés à la toute fin de l’année 2019 et a été inhumé jeudi 2 janvier au cimetière du Clos Salembier (El Madania).



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