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Nouvel Ouvrage de Ammara Bekkouche édité par le CRASC : Une réflexion originale sur comment cultiver l’urbain à Oran

04 août 2020 à 9 h 15 min

L’ouvrage de Ammara Bekkouche, intitulé Cultiver l’urbain, où résident les paradoxes ?, édité par le Crasc, est en réalité consacré entièrement à la ville d’Oran.

Cependant, c’est l’approche privilégiée par l’auteure qui le distingue des autres productions. Le livre est de ce fait un concentré du parcours et des expériences de cette architecte qui a d’abord activé en tant que fonctionnaire de l’Etat avant de revenir à l’université pour enseigner et poursuivre des études doctorales en urbanisme, puis de s’intéresser à la question des espaces verts urbains.

La réflexion mésologique (une science des milieux qui étudie de manière interdisciplinaire et transdisciplinaire la relation des êtres vivants en général et des êtres humains en particulier avec leur environnement) appliquée au site d’Oran est le fruit indirect d’un projet de recherche sur l’urbanisme écologique que l’auteure a soumis à l’Institut des études avancées de Nantes en 2016 en le centrant sur l’Algérie et Oran en particulier.

Elle se base sur les travaux d’Auguste Berque dont la grande question : «Comment, sans revenir au passé, ne plus tuer le paysage» trouve un écho intéressant à Oran, un lieu singulier dont l’évolution a bel et bien été marquée par le paradoxe urbain/rural dont elle analyse entre autres les transformations à travers les périodes historiques d’avant, pendant et après la colonisation. Mers el Kébir, le Murdjadjo et surtout le Ravin et la Source de Ras el Ain en sont les sites emblématiques analysés à la lumière des théories «berquiennes. «La mésologie, en tant que nouvel outil de prospection, m’a permis de revenir sur certains points restés en suspend concernant des terrains investis depuis plus d’une trentaine d’années sur la relation qu’entretient la ville avec ses espaces verts», explique Ammara Bekkouche en introduction.

L’ouvrage est composé de seulement trois chapitres qui résument toute la problématique. D’abord, le site et la ville pour planter le cadre physique du lieu. Le deuxième chapitre est consacré à l’eau dans la ville et le troisième à la place de l’arbre. Pour la description, l’ouvrage de René Lespes (réédité) est l’une des références prises en compte en plus des descriptions attestées par les voyageurs et les chroniqueurs de la période musulmane, des occupants espagnols, etc. appuyées par des représentations picturales réalisées au fil du temps.

Partant de l’occupation du site en contrebas du Djebel Murdjadjo, l’auteure analyse chaque étape de son évolution et les paradoxes qui ont abouti à sa fragilité en dehors des risques naturels, c’est-à-dire sismiques où ceux liés à la caractéristique du littoral. Avant la colonisation, «choix des emplacements des différentes activités montre que les lieux d’implantation des constructions en amont ont de tout temps préservé les terres fertiles en aval».

Mais est-il encore noté, «le détournement de l’eau de la source de Ras el Ain, l’urbanisation partielle de la zone maraîchère et potagère du ravin éponyme modifieront les sens des valeurs affectives et matérielles de plusieurs exploitations artisanales à caractère agraire proprement méditerranéen». Les jardins à la française se substituent aux jardins vivriers. Les opérations d’expropriation graduelle des autochtones de leurs petites exploitations agricoles bénéficient en partie et dans un premier temps aux petits colons originaires d’Espagne. Au fur et à mesure que la ville européenne s’étend, on procède de la même manière à la construction des édifices cultuels sur les points stratégiques comme manifestation ostentatoire du pouvoir colonial.

L’auteure va plus loin dans cette logique pour laisser entendre qu’en architecture, le style Jonnart (imagerie néo-mauresque) s’est approprié le symbolisme reconnaissable du minaret pour ériger la gare, le casino Belvédère et même la brasserie d’Oran (BAO). La base navale de Mers El Kébir qui répond à la logique de partage du monde par les puissants en concurrence avec les britanniques à Gibraltar et en Alexandrie a eu, en plus, comme conséquence définitive de priver les habitants d’un accès permanent à la grande bleue renforçant ainsi, à cause de son relief, l’idée d’une ville qui tourne le dos à la mer.

A l’indépendance, les lieux de cultes sont en majorité récupérés et, pour l’auteure, la construction de la mosquée au sommet du mont Murdjadjo suit cette logique de l’autorité retrouvée.

Dans cette partie de l’ouvrage Ammara Bekkouche analyse les aménagements post coloniaux du site avec l’obsession du retard à rattraper donc d’une vision qui consiste à répondre à l’urgence, une planification paradoxale qui fait qu’en même temps que la ville continue à s’étendre, son centre se précarise, s’affaisse et s’effondre. Une situation accentuée par le risque sismique pris en compte dès les premières années de la colonisation avec des orientations sur les caractéristiques de la construction. Le premier gratte-ciel d’Oran n’est que de 8 étages en 1928. Le développement technologique a fini par lever certaines contraintes en faisant appel notamment aux compétences japonaises pour la construction, dans les années 1990, des 6000 logements du prolongement du front de mer et, auparavant de l’université l’USTO-Mohamed Boudiaf.

Plus tard, on a érigé des tours de plus en plus hautes (jusqu’à 30 étages), mais l’auteure suggère aux aménageurs et aux décideurs d’opter pour «l’esprit d’une modernité qui ne se réduirait pas à la construction de tours en verre climatisées». Les erreurs du passé qui ont consisté grâce à l’apport de la technologie de combler des ravins et des lits d’oueds pour construire des quartiers entiers ont eu pour conséquences des affaissements qui se poursuivent aujourd’hui.

Jusqu’à une date relativement récente, des parcelles étaient encore cultivées sur les appontements du Ravin Blanc à l’est de la ville. Là aussi, l’urbanisation effrénée en a décidé autrement. «Durant plus d’un siècle (de colonisation), des aménagements d’Oran se sont effectués en partie contre son site naturel et sa population d’origine» et, de manière générale, l’étalement urbain s’est fait au détriment de l’espace nourricier. Avec un climat semi-aride la problématique de l’eau a été essentielle à Oran dont les ressources propres ne sont pas exploitées ou même détruites.

Alors que pendant des siècles les autochtones, d’avant la colonisation, se sont ingéniés à mettre en place des systèmes d’exploitation rationnelle avec développement de tout un ensemble de pratiques liées à l’eau telles que l’irrigation, les moulins, les activités féminines auprès des sources, etc. Le développement de la ville survenu après n’a pas eu pour souci de préserver au moins cette ressource qu’il a au contraire dilapidée. «Un désastre à conjecturer comme étant le résultat d’une décomposition, reflet d’une société qui a rompu le lien avec son milieu». Le paradoxe fait que le premier centre urbain d’Oran c’est-à-dire Ras El Aïn soit marginalisé stigmatisé et relégué durant la colonisation au statut de «village indigène».

La marginalisation se poursuit de nos jours. Cité dans l’ouvrage, un passage signé Guy de Maupassant parlant globalement de la présence française en Algérie résume bien la situation : «Dès les premiers pas, on est gêné par la sensation du progrès mal appliqué à ce pays. C’est nous qui avons l’air de barbares au milieu de ces barbares brutes, il est vrai mais qui sont chez eux et à qui les siècles ont appris des coutumes dont nous semblons n’avoir pas encore compris le sens.

Nos mœurs imposées, nos maisons parisiennes choquent sur ce sol (…) Tout ce que nous faisons semble un contresens, un défi à ce pays, non pas tant à ses habitants premiers qu’à la terre elle-même.» Un premier facteur de gaspillage de l’eau concerne l’édification de la manufacture de tabac Bastos au point bas de l’oued Erhi.

L’Algérie indépendante multiplie les solutions alternatives (barrages, forages, dessalement, etc.) pour fournir de l’eau à la ville, mais l’auteure pense que d’autres alternatives moins industrielles telles la récupération des eaux de pluie sont intéressantes à mettre en place. Le constat est qu’«alors que pour la société traditionnelle, l’eau de pluie était désirée, conjurée célébrée, elle est pour la société moderne une gêne et une menace en milieu urbain.» Ailleurs, se basant sur une contribution (la bibliographie est particulièrement riche), elle déplore l’absence d’une anthropologie de l’eau, «faille à combler pour une exploration scientifique et culturelle associée à celle des hydrologues, ingénieurs et autres professionnels de l’eau».

La même méthode d’analyse est appliquée à l’arbre urbain et les transformations subies à travers les époques passant d’un intérêt accordé à l’arbre fruitier pour allier esthétique et valeur nourricière à l’arbre ornemental (platane et ficus notamment) avec introduction du palmier pour donner une couleur locale. De manière générale, la problématique de l’arbre dans l’espace urbain n’a pas été résolue après l’indépendance.

Ce sont plus récemment les soucis liés à l’environnement exprimés dans le monde qui poussent les décideurs à prendre des initiatives avec souvent des échecs comme celui cité de la transplantation d’arbres adultes. Le jardin citadin méditerranéen initié en 2015 est un exemple de la volonté de verdir l’espace urbain mais beaucoup reste à faire comme le retour à l’agriculture urbaine avec les moyens modernes.

Cultiver l’urbain, où résident les paradoxes ?
Éditions CRASC, 2019, 143 p



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