Noureddine Ferroukhi, cet être lumineux | El Watan
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Noureddine Ferroukhi, cet être lumineux

05 avril 2019 à 10 h 00 min

Mercredi dernier, à Marseille, le grand peintre algérien décédait, laissant une œuvre originale et forte fondée sur un désir de vérité.

Ce mercredi lourd et empesé par la météo et, plus encore, par ce que vit le pays, sentait déjà le spleen. Il a fallu qu’il outrepasse sa morne ambiance pour nous amener l’annonce en matinée du décès de l’artiste Noureddine Ferroukhi. Disons-le d’emblée et sans l’exagération d’une posture funéraire : l’Algérie, ce pays incroyable, notre chère Algérie donc, qui vit des moments de grande histoire, vient de perdre l’un de ses peintres les plus talentueux, encore que l’adjectif soit peut-être déplacé dans son cas car, s’il avait assurément du talent, il peignait surtout avec sa passion. En apprenant la triste nouvelle, j’ai pensé presqu’aussitôt à son confrère, Abdelwahab Mokrani (1956-2004).

C’est que tous deux ont été des êtres écorchés, portant tout au long de leur vie de terribles remous intérieurs, et que dans leur création, tous deux privilégiaient l’expression sur la technique (bien qu’ils maîtrisaient parfaitement celle-ci). Dans une évocation de Mokrani, le poète Amin Khène écrivait : «Avec Kateb, Issiakhem, Lacheraf, El Anka, Khadda, Djaout et quelques autres, Mokrani fait partie de cette petite bande cheyenne éparse dans l’espace et dans le temps, d’artistes, de poètes, d’êtres rares en Algérie, qui, pourtant, par un sublime paradoxe, sont des représentants entièrement légitimes et extrêmement précieux de l’âme de l’Algérie, terre, rêve, lumière, douleur et sang ; ceux dont il faut espérer qu’ils finiront par ‘‘gagner la guerre’’ après en avoir perdu chaque bataille !».

Bien que Ferroukhi ne soit pas cité dans cet aréopage de personnages, tous disparus alors, son parcours lui permet désormais d’y figurer. Dans son attachement profond au pays, il a pu voir, au contraire des précités, comment l’Algérie a commencé à se reprendre (dans tous les sens du verbe) à travers le mouvement populaire en cours.

De son lit d’hôpital, il a suivi avec le plus d’attention possible les marches du vendredi et les autres actes de la protestation pacifique et constater comment «l’âme de l’Algérie» resplendissait à nouveau. Il a perçu cet énorme bouleversement avec un mélange inouï de joie et d’amertume. Joie de ressentir la force d’un vent de liberté dont il avait toujours rêvé et pour lequel il avait œuvré par son art. Amertume de ne pouvoir y participer directement et d’espérer profiter de ses fruits attendus. Noureddine Ferroukhi s’en est allé au moment où l’asphalte grise des villes et villages d’Algérie se couvrent des couleurs qu’il s’est efforcé tout au long de sa vie de célébrer dans ses œuvres avec ce que je considère comme du «génie chromatique».

Né en 1959 dans la belle Miliana, au sein d’une famille connue pour son patriotisme et sa culture, il a grandi à Alger où ses inclinations le mèneront plus tard à enseigner l’histoire de l’art à l’Ecole supérieure des Beaux-arts d’Alger. Auparavant, il y avait étudié, réalisant même un double cursus en céramique et en peinture. Il avait obtenu aussi à l’Ecole du Louvre un diplôme en muséologie, suivi d’un autre en conservation d’art moderne et contemporain à l’Ecole nationale du Patrimoine de Paris. Enfin, à la Sorbonne, il a passé successivement une maîtrise puis un DEA en histoire de l’art.

Cette soif d’apprendre mêlée à la passion de transmettre a nourri sa vocation pédagogique qu’il n’a jamais regrettée tout en admettant qu’elle ne lui avait pas permis de se consacrer davantage à son travail d’artiste. A la longue cependant, il a trouvé dans la reconnaissance de ses étudiants et étudiantes assez de consolation pour s’en accommoder. Ayant participé à de nombreuses expositions collectives en Algérie et dans le monde, on lui compte, sauf erreur, à peine cinq expositions personnelles. A son métier d’enseignant venaient s’ajouter d’autres activités : producteur-animateur de l’émission «Ballad’art» à la chaîne 3 de la Radio algérienne, président du comité algérien de l’Association internationale des Arts plastiques (Unesco), commissaire d’expositions…

Notons ici qu’il a été en 2001 l’un des fondateurs du groupe d’artistes Essebaghine. Certes, tout cela a pesé mais, en vérité, c’est son choix artistique fondamental qui l’a empêché de nous montrer davantage de créations. Il faisait partie de ces peintres, de plus en plus rares aujourd’hui, qui s’impliquent totalement dans leurs œuvres, à un degré qui confine à la tragédie personnelle, non pas par désir de se mettre en avant, mais parce qu’il ne pouvait concevoir d’art que dans l’expression libre et difficile de ses propres tourments. Un peu sur le registre d’un Aragon clamant que «lhomme crie où son fer le ronge».

Il ne gérait pas sa carrière d’artiste mais la vivait, douloureusement, entre ses élans esthétiques et les préjugés les plus nocifs de la société qui devient un enfer lorsqu’elle s’immisce dans l’intimité des individus. Il ne cherchait le beau que dans ce qu’il peut avoir de vrai, couvrant durant trente ans des cahiers où, en dessins et en textes, son encre mêlait vécu, visions et fantasmes. Il avait exposé quelques-uns de ces carnets lors de sa dernière exposition personnelle, «Brin d’amour», en 2016 à la Galerie Yasmine d’Alger (douze ans après la précédente !) et révélé alors un trésor créatif qui venait s’ajouter à l’univers fantastique de ses toiles.

La maladie le talonnait déjà et il avait profité d’une rémission pour offrir un véritable feu d’artifice artistique, prouvant qu’il était devenu un grand peintre. Il m’avait déclaré : «En fait, je me suis mis à nu en quelque sorte parce que j’ai touché le fond… Je pense, sans aucune prétention, être arrivé maintenant à formuler les mots en images, avoir abouti à quelque chose, je ne sais pas quoi encore, quelque chose qui est là.»

Quant à la critique Evelyne Artaud, elle écrivait à son propos : «Aimer, aimer, ce qui procède d’un ordre nécessaire au désordre, aimer la vie dans ce qu’elle a de fragile et de léger, de profond et d’intense, de tragique et d’élégant, d’obscène et de pudique.» Ce qui était «là» était bien l’amour dans sa dimension cosmique, ce sentiment qu’il a sublimé et diffusé à un point où les médecins et le personnel du service des soins palliatifs de la clinique Sainte Elisabeth de Marseille ont vécu avec une tristesse particulière la fin de cet être lumineux. Il avait soixante ans. Tout juste l’âge où Picasso déclarait : «On met longtemps à devenir jeune». Noureddine Ferroukhi le restera éternellement.


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