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Nadia Agsous (*). Autrice de L’ombre d’un doute** : Au cœur du roman La question de la transmission de l’identité collective historique

02 mars 2021 à 10 h 00 min

-On peut supposer que L’ombre d’un doute, roman fictif et métaphorique, nous ramène à l’Algérie, à la volonté de son peuple de s’approprier son histoire, de s’affranchir du poids des archaïsmes, des superstitions et des mystifications, thèmes cardinaux de votre roman ? Tout comme le legs d’un patrimoine millénaire ?

L’ombre d’un doute peut être appréhendé comme la métaphore de l’Algérie, de son passé glorifié et sacralisé à outrance, et de son ouverture sur une ère nouvelle. J’ai voulu ce roman optimiste et non pessimiste. C’est pourquoi, le récit est narré selon une dynamique ascendante. L’ouverture suggérée à la fin est porteuse de renouveau et d’espoir. Le roman est parsemé d’éléments qui ont marqué mon imaginaire, suscité des questionnements, forgé ma personnalité, enrichi mes valeurs et re-configuré ma vision du monde. L’ombre d’un doute pose la question de la transmission de l’identité collective historique. Que transmettons-nous aux jeunes générations ? Comment s’opère cette transmission ? Comment nous, adultes, accompagnons-nous ces jeunes dans l’appropriation des valeurs de l’identité collective historique que nous leurs léguons ? Le roman pose aussi la question de la réception de l’identité collective historique par les jeunes générations. Quel usage font-elles de ce que nous leur léguons ?

-Comment ce patrimoine symbolique est-il exploité pour aller de l’avant ?

Qui est Sidi Akadoum ? «Etre absent, sans visage et pourtant omniprésent dans l’histoire collective» et qui va régner sur Bent’Joy ?
Sidi Akadoum est l’un des personnages principaux du roman. C’est un homme exceptionnel et mystérieux. Tout au long du récit, il est présenté comme un être à la personnalité double. Il brille par son intelligence à la fois fulgurante et sournoise. C’est un esprit d’une vaste culture. C’est un orateur hors du commun. Il manie le verbe à la perfection. Il sait parler aux cœurs et panser les blessures vives. Au fil des ans, il a acquis une solide réputation qui a traversé les siècles. Il est le seul personnage absent physiquement dans le récit mais ô combien omniprésent symboliquement. Lorsqu’il arrive dans la ville, à l’aube d’un été en 1602, il est décrit comme un homme humble, accessible, prompt à aider les nécessiteux. Il parvient à s’imposer comme un modèle et un interlocuteur auprès de la population bent’Joyienne livrée à elle-même, des nobles et auprès de sa Majesté le Prince. En quelques mois à peine, il devient son premier Vizir.

A ce stade, il est présenté comme un sauveur, un héros, un homme politique de grande envergure. Puis au fur et à mesure de l’avancement du récit, il va changer de visage. Il parvient à renverser la monarchie avec brio avec l’aide de ses nombreux adeptes qu’il a endoctrinés. On va peu à peu découvrir sa vraie nature et les motifs de son installation à Bent’Joy qui se laisse séduire et dominer par cet homme qui cachait dans la grotte du Rocher flou, un livre et un miroir, deux instruments d’endoctrinement et de domination des masses. Sidi Akadoum est parvenu à s’imposer grâce aux Bent’Joyiens qui l’ont porté aux nues et l’ont accompagné dans l’enfermement de Bent’Joy dans les rets de la philosophie obscurantiste et aliénante de son livre qu’il hérita de ses ancêtres du désert (des extraits parsèment le roman).

-Autre personnage important, le narrateur, est-ce le peuple qui se rebelle pour s’affranchir de l’histoire mystifiée, du passé figé ?

Le protagoniste a le rôle de personnage-narrateur. Il est un précieux témoin. C’est lui qui raconte sa ville. Il inscrit sa narration dans un va-et-vient entre présent et passé et vice-versa. C’est un narrateur omniscient. Il sait tout ce qui se passe, car c’est un jeune homme curieux et avide de savoir. Il est très intelligent et retient de l’histoire de Bent’Joy les éléments qui vont servir sa quête et la mission qu’il s’est assignée  : celle de raconter comment sa ville a été ensevelie dans les sables mouvants de la décadence d’un passé vieux de plusieurs siècles, comment il s’est purifié des spectres du passé et comment Bent’Joy s’engage sur la voie du renouveau.

C’est un fils qui va défier l’autorité de sa mère. Il va lui tenir tête avec beaucoup d’affection. Et il va lui échapper, se libérer de son emprise et se frayer son propre chemin. Le personnage-narrateur est un jeune qui aspire à une vie meilleure dans une ville nettoyée «de ses brindilles mortes», délivrée «de ses imposteurs et de ses fossoyeurs». S’il émerge comme un libérateur, il est également présenté comme un rassembleur. Il adopte une attitude inclusive en fréquentant toutes les personnes susceptibles de lui livrer des informations pour démasquer le véritable visage de Sidi Akadoum. Il se lance dans une tentative de désacralisation de Sidi Akadoum, et qu’est-ce la désacralisation sinon dé-sanctifier, démystifier et dépouiller une personne ou un objet de son caractère divin pour le rendre critiquable. Rien n’est plus sacré que la vie humaine. Le protagoniste pourrait être assimilé à ces jeunes, filles et garçons, qui ont joué un rôle dans le déclenchement du hirak. La scène qui décrit sa mère et son père manifestant, main dans la main, aux côtés d’autres personnes, est représentative du caractère pacifique et fraternel de la révolution du sourire exprimé notamment à travers le slogan « Khawa Khawa ».

-Pourquoi le personnage de la mère est-il si important?

La mère du protagoniste est l’une des ferventes gardiennes de la mémoire de Sidi Akadoum. C’est elle qui organise les commémorations qui célèbrent la mémoire de cet homme «Saint de tous les saints». Elle légitime son pouvoir symbolique. Elle reproduit ses valeurs. Elle a une forte personnalité et a un rôle de leader auprès de ses paires. Dans les sociétés patriarcales, les femmes ont la fonction de gardiennes des traditions. Elles ont le rôle de préserver l’ ordre social en reproduisant les valeurs et les coutumes à l’identique. C’est ce rôle que cette mère joue tout au long du récit. Mais on va voir que rien n’est gravé dans le marbre.

-L’homme du silence et de l’inertie ?

Si la mère est très dynamique, le père est, quant à lui, inactif. C’est «un homme du silence et de l’inertie», car contrairement à son épouse, il ne joue aucun rôle dans la transmission de la mémoire Sidi Akadoumienne. Mais là encore, son positionnement qui se caractérise par l’indifférence, va changer. Il va rentrer dans l’arène et creuser sa place dans la nouvelle ère.

-L’Aube 1602 ! Que représente cette date sur laquelle vous revenez à plusieurs reprises ?

L’an 1602 est une date épinglée dans la mémoire collective bent’joyienne. C’est une date mémorielle, car elle correspond à l’arrivée de Sidi Akadoum dans la ville. Elle revêt un double sens. Elle est ouverture, opportunité et bonheur, pour celles et ceux qui adulent cet homme. Elle est enfermement, dictature, exil, déchirement, errance, déchéance et obscurité, pour le groupe des opposants à Sidi Akadoum. Le protagoniste écoute, observe, note, pour se faire sa propre idée. Cette date est importante car Bent’Joy assiste à la naissance de la prophétie de l’Aube 1602 tissée par les araignées laborieuses du royaume. Ce texte poétique qui narre l’histoire de la tragédie bent’joyienne sous forme de légende met en scène deux personnages qui ont un rôle symbolique dans la mythologie bent’Joyienne. Ang’Ava, la messagère des jours bénis, qui vit à l’intérieur d’un palmier nain, et la femme à la voix rocailleuse, habitée par la folie blanche.

L’une est un esprit bienfaiteur qui veille sur la ville, et l’autre qui joue le rôle de troubadour est chargée par Ang’Ava de propager la légende qui démystifie Sidi Akadoum mettant à nu ses desseins politiques et le caractère maléfique de sa personne. Tous les matins, à l’aube, elle grimpe sur la colline et se met à déverser un chapelet de mots qui dévoilent les intentions nuisibles de Sidi Akadoum et accusent les bent’Joyiens de complicité. La légende à un rôle de contre-pouvoir. Elle a pour but de contrecarrer la version officielle qui a tendance à glorifier voire à diviniser Sidi Akadoum.

-Et «la femme de toutes les attentes» ?

«La femme de toutes les attentes» est une phrase qui a un double sens. C’est la femme de qui on attend absolument tout. Dans nos sociétés, on a tendance à tout attendre des femmes. Par ailleurs, c’est la femme que tout le monde attend mais qui ne vient pas. A l’image de Godot de Samuel Becket.

-Quelle image ou idée souhaiteriez-vous que le lecteur retienne de Bent’Joy et de ses habitants ?

Le monde hérité de Sidi Akadoum est menacé. Il est sur le point de mourir. Une ère nouvelle s’ouvre pour Bent’Joy, «toujours belle et désormais rebelle». A l’image de l’Algérie.

 

Propos recueillis par   Nadjia Bouzeghrane

 

 

 

Extraits

«Ce jour-là, nous étions une poignée. Le lendemain, nous serions plusieurs. Ensemble, nous réveillerions notre ville de sa léthargie. Nous la nettoierions de ses brindilles mortes. Nous la délivrerions de ses imposteurs. Nous empêcherions ses fossoyeurs de l’ensevelir dans les sables mouvants de la décadence du passé. Nous consoliderions ses fondations. Nous entretiendrions sa beauté, et nous nourririons sa mémoire. Parmi la foule qui grossissait à vue d’œil, j’aperçus ma mère. Elle marchait fièrement aux côtés de ses amies qui portaient de longues robes vaporeuses. Ah, ma mère, sacrée bout de femme ! Elle avait enfin consenti à avancer dans le sens de l’histoire. Derrière elle, je vis mon père. Accompagné de ses copains, il brandit le tissu blanc de la paix. Ah, mon père ! Cet homme du silence et de l’inertie s’était enfin décidé d’entrer dans l’arène et de creuser sa place dans la nouvelle ère qui s’offrait à nous.»
Le groupe d’hommes rejoignit les femmes ; main dans la main, ils cheminaient, paisibles, sur la voie du renouveau. (pages 144 – 145)

 

* Nadia Agsous est journaliste et chroniqueuse littéraire. Elle a publié deux ouvrages : Réminiscences, un texte en prose et en vers agrémenté de dessins de Hamsi Boubekeur (éditions Marsa, 2012), et Des hommes et leurs mondes. Entretiens avec Smaïn Laacher, sociologue (éditiions Dalmen, 2014).

** L’ombre d’un doute (éditions Frantz Fanon, décembre 2020) est son premier roman.


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