Momo, Apollinaire et les autres : Le verbe ou la pierre ? | El Watan
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Momo, Apollinaire et les autres : Le verbe ou la pierre ?

03 mai 2020 à 9 h 14 min

Un jour que je me trouvais dans un pays d’Europe de l’Est, au milieu des années quatre-vingt du siècle dernier, un asiatique, se disant spécialiste des questions archéologiques et architecturales, s’évertua, sans aucune gêne, à évoquer la Casbah d’Alger et son histoire pluriséculaire.

Comme il remarqua que ses propos n’avaient pas retenu mon attention, alors que nous étions devant un parterre d’intellectuels venus de différents horizons, il me fit face, sans la moindre décence, et continua à parler d’un sujet dont il ne connaissait que dalle. Écœuré par son ignorance crasse en la matière, je fus amené à le chapitrer devant l’hilarité de toute l’assistance : «Monsieur, lui dis-je, auriez-vous par hasard la prétention de connaître ma mère mieux que moi ?».Ce vantard aurait sûrement poursuivi son discours à l’infini si je ne l’avais pas arrêté à temps et avec une certaine brusquerie, il le fallait.

Le soir, à la faveur du calme de ma chambre d’hôtel, je me fis fort de me soustraire à l’emprise des paroles mensongères et désobligeantes entendues à propos de la Casbah. Et me voilà à convoquer ma mémoire visuelle et sonore des lieux où les miens ont vécu, dans cette vieille et généreuse matrice : la rue de Thèbes, dès leur arrivée de haute kabylie, en 1915 ; l’impasse Hannibal, domicile de ma tante, à partir de 1923 et la rue du Nil, «zenkat El-Mastoul», demeure, dès 1935, de mon oncle Mohamed, le grand navigateur qui connaissait les ports du globe comme le fond de sa poche. J’en fus bien heureux, car le tendre, en moi, a toujours triomphé de ce qui est dur. En effet, le verbe, grâce à Dieu, n’a cessé, dans mes tréfonds, de me tenir compagnie.

La littérature, cette grande fenêtre ouverte sur toutes les saisons de la vie, m’a permis, non seulement, de m’oxygéner et de me ressourcer à ma guise et à volonté, mais aussi, de considérer le monde par mon propre prisme. Oui, j’ai toujours vu le verbe, dans toute sa splendeur, voyager à l’instar de ces corps célestes voguant vers l’infini.

La pierre, quant à elle, sur laquelle l’homme a tablé pour garantir quelque éternité à ses faits et gestes dans l’ici-bas, n’a, à mes yeux, qu’un caractère éphémère ; en dépit de tous les faux-semblants sur sa dureté et sa résistance. Je crois que tous les monuments archéologiques n’ont pas la même consistance, quand bien même ils se caparaçonnent dans de la pierre.

On le voit au fil du temps : l’Acropole en Grèce est un amas de pierres à la merci des changements climatiques et des émanations d’oxyde de carbone, le Sphinx de Gizeh, en Egypte, est de plus en plus malade de son âge avancé, la Casbah d’Alger, quant à elle, s’effiloche chaque jour et la liste d’exemples est très longue. Les décisions prises, périodiquement, par l’Unesco, en faveur des hauts-lieux de l’histoire, n’apportent pas grand-chose. Bien au contraire, elles favorisent, peut-être, à drainer des masses de touristes, non pas en mal de connaissance de l’histoire, mais pour répondre à quelque penchant fantasmagorique, sinon consumériste. Du reste, qui a les moyens de se rendre chez les Aztèques ou chez les Mayas, en Amérique Latine, pour ne citer que ces deux exemples ?

Notre Casbah, que nous contournons chaque jour pour ne pas recevoir une «gifle historique» bien méritée, est à vau-l’eau. Dans quelque temps, ce site sera rasé par les prédateurs pour y bâtir des villas surplombant la baie d’Alger, ou, dans le meilleur des cas, des bâtiments-dortoirs! La forêt de Baïnem, autrefois, poumon de la ville d’El-Djezaïr, a, jusque là, échappé, miraculeusement, à ces mêmes prédateurs. Il va sans dire que les espaces verts n’ont plus d’existence chez nous, et, tenons-nous bien, on oublie jusqu’à ouvrir de nouveaux cimetières comme si nous avions passé quelque contrat avec le Ciel pour vivre indéfiniment.

Ce ne sont pas, à mon humble avis, les bustes à l’effigie de Socrate, de Platon ou d’Aristote et autres célébrités qui maintiennent encore leur présence dans les esprits, c’est plutôt le verbe, c’est-à-dire, leurs œuvres écrites, en premier lieu. Oui, les conditions idoines de préservation sont dans le verbe, ainsi que dans les études et les recherches universitaires. Faut-il donc continuer à donner la primauté à la pierre ? On a vu ce qu’ont fait les retardataires de toute une révolution scientifique de «Bamian», en Afghanistan.

Une charge de dynamite et s’en était fini de ce monument historique. On a vu aussi, dans des coupures vidéographiques et photographiques, ce qu’a fait la sauvagerie de l’aviation militaire américaine des restes de Babylone, de Samara, des mosquées de Baghdâd et de tout l’Irak. Heureusement qu’il y a l’épopée de «Gilgamesh», les tablettes sumériennes, les poèmes d’El Moutanabbi et d’autres grands maîtres du verbe. Avant cela, il a été donné aux Algériens de lire, dans certains traités historiques, plus ou moins équitables, ce qu’il était advenu des mosquées d’Alger au lendemain de l’invasion française en 1830. Oui, ces lieux de culte ont été transformés en écuries militaires ! On ne peut, de ce fait, trouver quelque excuse à ces actes profondément sauvages, car on ne peut, en aucun cas, et sous aucune justification socio-historique, se dédouaner de l’histoire humaine.

La mentalité de la terre brulée a toujours occupé une place de choix dans l’esprit des conquérants, depuis la Reconquista en Espagne et la destruction des peuples amérindiens. Du reste, on est en droit de s’étonner pourquoi les recherches portant sur la biochimie du cerveau et de la biologie moléculaire n’ont pas été orientées, jusqu’ici, pour nous éclairer sur ce besoin viscéral chez l’homme de tout détruire, de voler, ou encore, de jumeler les éléments du Mal. Un jour, il ne restera plus rien de ces joyaux historiques de l’humanité. Londres a longtemps subi les affres des missiles V2 des nazis. Hitler a failli raser Paris durant la Seconde guerre mondiale. La vieille ville allemande de Dresde a été effacée sous les bombes dévastatrices des Alliés. Au comble du raffinement de la civilisation occidentale, Hiroshima et Nagasaki témoignent toujours des méfaits du champignon nucléaire.

Que peut donc l’ingéniosité des maîtres-d’œuvre contre le tsunami de la sauvagerie humaine quand elle se manifeste à chaque tournant de l’histoire ? La rue des Abderrames a été violentée en 1957 par les hommes du sinistre Massu. La vénérable mosquée d’El-Qods, n’a-t-elle pas fait l’objet de maintes attaques sionistes ? N’est-il donc pas grand temps d’abandonner certaines croyances et de se jeter à l’eau, quitte à patauger sans autre but que celui de préserver un tant soit peu de ce qui reste de l’identité humaine ? Si la Casbah existe encore dans les mémoires de ceux qui l’ont connue en premier lieu, c’est grâce au verbe.

Répétons le haut et fort : la pierre passe tout d’abord via le verbe. On pourrait même dire que sans celui-ci, elle n’aurait jamais eu d’existence. Un monument est avant tout un concept, et ce dernier génère un poème, une statue, une œuvre picturale, un roman, etc. On ne compose pas une symphonie avant d’en avoir conçu l’idée. On ne trace pas la maquette d’une ville avant de l’avoir mise dans des mots, oui, dans des mots. Une ville est bâtie, comme nous l’avons expérimentée, pour des raisons religieuses, stratégiques ou pour des besoins purement urbanistiques. Elle est tout d’abord un ensemble de vocables et de verbes. Même l’anéantissement de cette ville prend ce même chemin. C’est le verbe qui a sauvé Paris des mains de Hitler.

C’est lui qui a permis de sauver Londres des missiles V2 de ce dernier, et c’est lui aussi qui a aidé à garder, dans les mémoires Nagasaki et Hiroshima grâce en partie au scénario de la romancière Marguerite Duras et la superbe direction artistique du réalisateur Alain Resnais. Si le pont Mirabeau, à Paris, à Dieu ne plaise, venait à disparaître, il demeurera dans la mémoire de chaque amoureux de la littérature, dans le fameux poème de Guillaume Apollinaire. Celui de Brooklyn, à New York, vivrait dans la fameuse nouvelle de Tom Wolfe Only the Dead know Brooklyn, le Machu Picchu du Pérou, dans quelques fragments poétiques de Pablo Neruda. La Casbah, quant à elle, continuera, sûrement, à vivre dans les litanies d’El-Anka, dans les poèmes de Mustapha Toumi et autres bardes.

Nous dirons même qu’elle continuera son bout de chemin au travers de Ya bahdjati, ce cri pathétique lancé par le poète-comédien, Himoud Brahimi, dit Momo, à partir de la digue nord de l’Amirauté d’Alger, dans le film Tahia ya Didou de Mohamed Zinet. Je n’oublierai pas le recueil de nouvelles de mon ami, Saïd Mokdad, Casbah, j’écris ton nom…, ni les voix de Meriem Fekaï, de Hadj M’rizek, de Omar Ezzahi, de Abdelkader Chaou et de tant d’autres qui ont toujours fait fusion avec notre généreuse Casbah. Le verbe est là, on ne saurait trop le répéter, et c’est pourquoi Dieu a «appris à l’homme tous les mots».

 

Par Merzac Bagtache


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