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Milan rend hommage à l’artiste-peintre Mohamed Issiakhem : Retour sur une riche rétrospective

19 janvier 2019 à 10 h 00 min

Une exposition en hommage à Mohamed Issiakhem a été organisée à Milan (Italie) le mois dernier, à l’initiative de Ignazio Galli, chirurgien italien ayant exercé et s’étant installé à Alger de 1963 jusqu’au début de la décennie noire.

L’information est rapportée par Benamar Mediene, universitaire associé à cette initiative, qui a signé le texte du catalogue édité à l’occasion. Lui-même peintre à ses heures perdues, le médecin italien s’est lié d’amitié avec l’artiste algérien, qu’il a par ailleurs soigné et accompagné jusqu’à sa mort en 1985.

Pour le sociologue algérien, le choix de la ville de Milan n’est pas fortuit, car cette ville a déjà et dès 1958 accueilli Mohamed Issiakhem, qui était alors accompagné par son grand ami, presque son alter ego, Kateb Yacine (instigateur du voyage), et un musicien, Hrikass, selon lui.

A cette époque-là les plus grands intellectuels italiens, écrivains, cinéastes, etc., comme Pier Paolo Pasolini, Alberto Moravia, Elsa Morante, Salvatore Quasimodo, qui sera prix Nobel (1959), etc., avaient déjà pris position pour l’indépendance de l’Algérie et ils avaient donc invité Kateb Yacine et Mohamed Issiakhem. «C’était, explique-t-il, l’Italie solidaire et les révolutionnaires, parmi eux, l’éditeur Giangiacomo Feltrinelli, qui avaient pour modèle l’Algérie en lutte contre la puissance coloniale, pour le socialisme, pour la libération des paysans, etc.»

C’est par ailleurs dans ce contexte et dans la même ville de Milan qu’a été peinte en 1960 la monumentale œuvre collective au destin si singulier intitulée «Grand tableau collectif antifasciste», signée Roberto Crippa, Enrico Baj, Gianni Dova, Antonio Recalcati, Erro (Islandais), Jaques Lebel (Français, initiateur de l’idée) Wilfrido Lam (Cubain), une œuvre dénonciatrice et elle est également considérée comme un message de soutien aux Algériens, notamment en réaction à la torture subie par la militante Djamila Bouhired.

Le lieu est donc tout indiqué pour un tel événement, symbole de reconnaissance pour un grand peintre ayant lui-même et à sa manière porté haut les couleurs du militantisme artistique. «Ils (les membres de l’association Galli) voulaient vraiment organiser cette exposition mais, au départ, confie Benamar Mediene, ils ne savaient pas trop où.

Il y avait des possibilités de le faire dans de petites villes, mais quand je lui ai dit : ‘’Ignazio ! Sais-tu que Mamed (diminutif familier) a déjà séjourné à Milan ? ‘’L’idée a tout de suite pris et ça a marché du premier coup, après qu’ils eurent aussi mobilisé les intellectuels italiens autour de cette événement». Il n’ y avait pas beaucoup d’Algériens, mais à l’inauguration, la réception a été marquée par la présence de l’ambassadeur d’Algérie en Italie, ainsi par celle du consul général d’Algérie à Milan.

Le vernissage a eu lieu à partir de 18h et, sortant du travail, beaucoup d’Italiens sont venus découvrir ce peintre, poser des questions et récolter des informations sur lui et sur son œuvre.

«Au cours du travail préparatoire pour l’exposition, il était intéressant de découvrir les liens que Milan a eus avec l’Algérie et comment Mohamed Issiakhem, avec d’autres artistes, ont trouvé un terrain fertile pour parler de leur terre, de la lutte de libération de son peuple et comment Milan les a acceptés», note Silvio Galli, neveu du chirurgien et président de l’association Ignazio Galli. Celui-ci s’est exprimé dans le texte introductif à cet événement culturel qu’on a intitulé «Les couleurs de l’amitié : Issiakhem : main coupée imaginaire en feu».

La municipalité de Milan ayant été partie prenante, son conseiller pour la culture, Filipo Del Corno, enchaîne : «C’est la première fois qu’est proposée en Italie une exposition rétrospective d’Issiakhem de cette importance : une occasion significative pour les citoyens milanais de comprendre et connaître une période importante de l’histoire contemporaine de la Méditerranée.»

De l’ambassade d’Algérie, Imad Selatnia, chargé d’affaires, fait remarquer pour sa part que «cette exposition est un exemple parmi tant d’autres de la solidarité et de l’amitié tissées à travers les deux peuples, à des périodes diverses de leur histoire et rappelle que l’art constitue un moyen de transcender les appartenances et les cultures».

Dans ses pensées, résumées pour l’occasion, le peintre algérien donne quelques clés pour la compréhension de son œuvre, mais exprime également des positions très tranchées sur la place de l’artiste dans la société. «Je considère, disait-il, qu’un pays sans artistes est un pays mort, j’espère que nous sommes vivants, que notre pays est vivant, qu’il a besoin de ses artistes, que notre société a besoin d’artistes». Ailleurs, il s’érige néanmoins aussi contre la tentation d’orienter leur travail en considérant qu’orienter c’est limiter : «Laissons donc les artistes faire, laissons naître les œuvres.»

Des œuvres, l’artiste algérien en a produites énormément et le «feu de son imaginaire» débordant, qui a fini par consumer son être, ne s’est jamais éteint. Il est l’un des fondateurs de la peinture moderne algérienne, représentant une génération d’artistes nés autour de 1930, un hasard de l’histoire, car cette date évoque la célébration avec faste du centenaire de la colonisation française en Algérie, mais annonce en même temps le déclin proche du rêve impérial qui va finir par s’effilocher avec les indépendances.

S’appuyant sur les filiations que le peintre s’invente dans ses discussions lors des soirées mémorables entre amis, celui-ci, étant lui-même féru d’histoire de l’art, Benamar Médiene établit dans sa contribution des parallèles avec d’autres figures artistiques internationales et retient principalement ceux qui ont eux aussi, à un moment de leur vie, eu rendez-vous avec un destin singulier qui a façonné leur raison d’être comme Van Gogh ou Hokusai : «L’artiste hollandais s’était tiré une balle sous le cœur un 27 juillet 1890.

Le 27 juillet 1943, Issiakhem jouait à un jeu dangereux, il dégoupillait une grenade qui décima sa famille et le mutila. En 1889, Van Gogh fut interné à l’asile psychiatrique d’Arles, en 1956 Issiakhem fut admis en psychothérapie à la clinique Laborde de Cheverny (…) » Plus loin : «Le Japonais et l’Algérien sont les rescapés d’une catastrophe tombée du ciel. Enfant, Hokosai se promenant dans la forêt par un temps d’orage avait été frappé par la foudre, il perdit connaissance et fut considéré comme mort.

Réveillé après un long coma, il avait demandé un pinceau, du papier et des couleurs et ainsi il naissait à la peinture. Issiakhem, rescapé de l’explosion, le bras arraché, (…), il trouve dans la peinture le moyen de la résilience et de la rédemption, donc, comme Hokosai, une autre possibilité de vivre.»

De la même manière, citée dans la même contribution, «Frida Kahlo, la Mexicaine, rescapée d’un accident de tram, infirme à vie [qui] peignait aussi contre le désarroi et la panique, contre la mort et la douleur». Une détermination hors du commun caractérise Issiakhem avant et après l’indépendance, et ce n’est sans doute pas rien s’il a été en 1949 le premier Algérien à avoir exposé son autoportrait à la galerie Carnot à Alger.

En 1953, avec Choukri Mesli, ils étaient les seuls à être admis à l’Ecole nationale supérieure des Beaux-arts de Paris. Il était également l’un des rares en 1960 à bénéficier d’une bourse d’études en Espagne, qui lui a permis de séjourner dans la Casa Velasquez et visiter les lieux historiques peints par Goya. Rentré au pays en 1962, il a continué à travailler avec acharnement, y compris durant les périodes de pénurie de matériel.

«Il travaillait drapé dans son burnous, tel un berger frileux, debout devant sa toile-palette (ou palette-tableau ?), choisissant dans l’infini univers des signes et des couleurs, l’unique ligne, l’unique couleur qui lui permettaient d’aboutir à la transcription fidèle de la souffrance qu’il voilait ensuite par ses géniales transparences», disait de lui Ignazio Galli, dans un témoignage datant de janvier 1987, c’est-à-dire à peine un peu plus d’un an après sa mort (1er décembre 1985), et publié dans la revue Parcours Maghrébins.

La femme tient une place prépondérante dans l’œuvre de cet artiste, qui a avoué avoir pris conscience de l’importance de cette autre moitié de l’humanité grâce aux figures féminines du mouvement national, à l’instar de Djamila Bouhired, Djamila Boupacha, Djamila Bouazza, Jaqueline Guerrouj, Danielle Minne (connue aussi sous le nom de Djamila Amrane-Minne), etc.

«Avec les paysages, les costumes et les couleurs d’Algérie, Issiakhem fabrique sa palette, peint la femme dans ce qu’elle a d’universel et d’intime, sans verser dans le folklore ni dans la platitude des dictées académiques, ni dans le mélodrame ou dans la rhétorique d’un féminisme factice». S’exprimant lui-même sur le sujet, il avait déclaré : «La femme est plus positive, plus concrète, plus réaliste que l’homme. Elle est plus objective, plus logique, plus saine. L’homme a mal compris, mal assimilé la modernité.

Et ça me fais peur !» Cet idéal féminin marque son œuvre avec des personnages qui sont présentés tels que «ce n’est pas la libido qui parle, ce n’est pas le féminin sexué, ce n’est pas le désir ; la femme représentée n’est pas belle au sens de la plastique ou des canons de la beauté selon l’idée qu’on se fait aujourd’hui, mais il y a quand même toujours quelque chose, une espèce de séduction qui se dégage, car il avait cette capacité de tout mettre dans le regard», déclare Benamar Mediene, parlant du peintre qu’il a connu, comme en témoignent les photographies, mais aussi les tableaux accrochés dans son appartement à Oran.

Autant que Kateb Yacine, Issiakhem aimait aussi séjourner dans cette ville de l’ouest du pays où il avait un pied à terre car, déjà dans les années 1950, son père avait acquis une maison à l’entrée de Choupot, même s’il n’y avait pas vécu.

Le père, soupçonné de donner de l’argent à la Révolution, a été expulsé, et son frère, faisant partie du réseau Benalla, a été arrêté. Une partie de son œuvre est inspirée par l’univers littéraire de son ami Kateb et c’est à tel point, se remémore le sociologue, qu’ «il pouvait, en une soirée et de manière tout à fait impromptue, déclamer des passages entiers de Nedjma».

Cela lui donnait sans doute plus de crédibilité pour donner corps aux personnages de ce roman qu’il a dessinés et peints, car se sentant sans doute proche des déchirements et de la folie qui les habitent. Dans la vie réelle.

Il était lui-même extravagant, mais il faut prendre le mot dans sa signification latine pour les notions de dehors et d’errance, précise encore l’universitaire, expliquant que ce n’était pas un excentrique, ce n’était pas un exhibitionniste ni un provocateur, mais quelqu’un qui refuse d’être tenu ou ligoté par un ordre.

«Il était doté d’une puissance de séduction considérable, mais il y a quelque chose de ‘’radioactif’’ dans cette séduction. Issiakhem court sans savoir où il va, il court tout le temps, même si c’est vers sa perte, même si c’est pour tomber dans les ténèbres, il y va et il t’entraîne avec lui !» Son destin a basculé en 1943 à cause de la maudite grenade, mais son talent n’est sans doute pas réductible à cette tragédie et son inspiration peut très bien avoir aussi emprunté d’autres ressorts.

Enfant issu d’une famille relativement aisée pour l’époque, les années 1930/1940, Mohamed a passé son enfance à Relizane, où son père, originaire de Kabylie, s’est installé. Il était scout et dans sa scolarité, il se distinguait dans les épreuves d’athlétisme, mais surtout déjà dans les concours de dessin.

Il était aussi, rappelle-t-on, un graphiste hors pair et la qualité des illustrations de timbres (le 1er Festival culturel panafricain de 1969), ou de billets de banque (le billet de 5 DA datant de 1970) qu’il a réalisés restent remarquables.

«On dirait une image de synthèse, alors que c’est fait entièrement à la main !» Sinon, datant de plus de 30 ans, la conclusion de la contribution parue dans Parcours Maghrébin de Liliane Galli, la femme du chirurgien italien, amis du couple Nadia et Mohamed Issiakhem, résonne encore et résume bien l’esprit de l’exposition : «Prenons garde à ne pas enterrer Issiakhem une seconde fois.»

Le voyage milanais des œuvres du peintre algérien est une occasion pour lui rendre hommage, mais c’est aussi une occasion de montrer d’autres œuvres de peintres de sa génération, y compris celles réalisées par l’ami italien par qui cet événement a été rendu possible.


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