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Mahiout Mohamed, photographe, poète : «Mes voyages m’ont permis de porter un regard vertical sur différents territoires éloignés les uns des autres»

09 août 2020 à 9 h 30 min

-Vous participez à une exposition sur la photographie moderne algérienne «Narratives from Algeria», en Suisse. Dans la présentation faite par les organisateurs, il est précisé que l’événement, qui rassemble plus de 30 exposants, permet de donner un aperçu de la photographie contemporaine algérienne «dans sa pluralité, sa richesse et sa diversité, alors qu’elle fait l’objet, à l’heure actuelle, d’une diffusion internationale limitée». Pourriez-vous nous en parler davantage ?

Deux noms sont derrière cette belle initiative : Abdo Shenan, membre du «Collectif 220» qui rassemble des photographes algériens inspirés par le pays et la société, et Danaé Panchaud du Photoforum Pasquart qui abrite cette exposition à Bienne (Suisse). Une trentaine de photographes, en effet, y participent avec une centaine de projets retenus par les organisateurs. La plupart de ces photographes vivent et travaillent en Algérie, d’autres sillonnent le monde ou s’installent dans d’autres pays. Leur travail est intrinsèquement et nécessairement lié à l’Algérie. D’autres encore ont une relation cordiale avec le pays, voire une inspiration de culture algérienne. Dans le contexte sanitaire actuel, il a été difficile de faire voyager les artistes et leurs œuvres. Une sténographie a été conçue en prenant compte du nombre considérable de participants, de projets et de photographies par conséquent. A l’accrochage des tirages d’œuvres, les organisateurs ont donc opté pour la projection numérique de ces dernières.

Cette méthode facilite aux visiteurs l’accès aux œuvres et leur épargne de parcourir des galeries interminables. Les photographies sont ainsi mises en valeur par le fait même que le visiteur puisse s’asseoir devant chaque projection et y consacrer le temps nécessaire. L’espace de la galerie initialement consacré aux œuvres monumentales permet de projeter les photographies en grand format. Il s’agit, en somme, d’un important panorama de l’activité photographique actuelle en Algérie, qui renseigne sur le regard que portent les Algériens sur leur pays, sur le monde et sur ce que le pays, sa société et sa culture peuvent inspirer. La diversité des œuvres, leur individualité distinguée par esthétiquement ou thématiquement a été remarquée dès l’abord par les organisateurs, qui n’ont pas manqué de le faire savoir. Bien que, pour des raisons d’accessibilité sans doute ou simplement d’organisation, trois grandes catégories ont été mises en avant : l’identité, le politique et le quotidien.

-Vous prenez part à l’exposition avec des photographies aériennes réalisées dans plusieurs pays, dont l’Algérie. Le travail du prospecteur aérien, le père jésuite Antoine Poidebard et de ses successeurs archéologues, vous a inspiré. Comment est né ce projet ?

Ce projet réalisé pendant les dix dernières années présente des photographies dont les clichés ont été pris lors de voyages effectués tout au long de cette période. Ces voyages n’étaient pas initialement organisés dans ce but, mais m’ont permis de porter un regard vertical sur différents territoires éloignés les uns des autres, dont les échos sont pourtant incessants. A titre d’exemple, en survolant la côte est australienne, j’ai aperçu des tracés sur le sol qui rappellent les motifs de la peinture aborigène, mais aussi ceux des tapisseries berbères et africaines… C’est éventuellement sur ce point qu’un rapprochement peut se faire avec l’idée de l’archéologie aérienne. Cette discipline scientifique a vu le jour «accidentellement» dans les années 20, puisque les vols d’Antoine Poidebard, alors observateur aérien en Syrie, n’y étaient pas destinés. Il avait simplement remarqué qu’au couchant, la lumière laissait apparaître des reliefs qui n’étaient pas visibles en d’autres moments de la journée. Plus tard, l’archéologue britannique de la Royal Air Force Kenneth St Joseph va remarquer des différences de teintes sur le sol, témoignant de l’activité humaine. Il appellera ça les «Soil Mark».

Pour ma part, je n’ai pas la prétention de m’adonner à un exercice scientifique, mais simplement donner forme par une posture proche de celle des archéologues aériens à une réalisation artistique qui traduit l’étonnement que suscite le premier regard sur ces zones survolées et les tracés qui s’y reflètent. C’est aussi une manière de questionner les rapports de l’homme à la terre par l’empreinte qu’il y laisse, ou par ce que la terre lui inspire. La question de la transcendance et de l’immanence s’impose. C’est aussi une manière de célébrer le démiurge et sa création par le regard qui, cette fois, ne va pas vers le haut, mais du haut vers le bas. Aussi, j’ai nommé ce projet «Seing sur Terre» (Seing signifie en ancien français signature).

-Les cultures autochtones vous intéressent aussi au-delà du simple aspect esthétique. Tamurt (pays en tamazight ) est l’alpha et l’oméga de tout ce travail…

Le mot féminin «tamurt», en Berbère, est sémantiquement intéressant. Il peut désigner à la fois le pays, la patrie, ou encore la terre, le sol. Le masculin de ce mot sera «amur» qui signifie la part. Pour relier les deux, je pense à la part ou la parcelle du territoire sur laquelle l’humain porte son influence et s’inspire. C’est aussi, et par extension, le cadrage qui délimite mon expression photographique. Et c’est peut-être dans cette mesure qu’on peut retenir l’idée de «cultures autochtones» qui marquent des espaces, les contiennent et en font leurs contenants, mais dont la verticalité du regard montre autant la variété que les ressemblances.

-La technique que vous avez adoptée, guère commode, présente-t-elle néanmoins quelques avantages ?

Ces photographies ne sont pas figuratives. A moins de se mettre dans l’esprit d’un constructeur de puzzle, et de s’évertuer à identifier chaque forme et nuance, les contrastes sont travaillés de manière à mettre en valeur les tracés qui marquent le sol plutôt que d’éventuels reliefs et paysages. Le choix du noir et blanc est aussi volontaire. La couleur aide non seulement à l’identification, mais précipite aussi l’émotion dans laquelle on peut vite se complaire, tandis que le noir et blanc provoque l’étonnement qui, à son tour, appelle au questionnement. A voir ces photographies, on se demande d’abord ce que c’est. Lorsqu’on aura précisé le sujet, on se demande comment et pourquoi… Les tirages ont été exposés à la galerie de l’Harmattan à l’occasion d’un événement individuel et un autre collectif, puis à l’Hôtel de ville de Paris pour le Maghreb des Livres 2019. Ces tirages sont réalisés sur papier aquarelle «fine art» avec une encre à base de pigments de charbon qui donne une importante profondeur au noir. La texture du papier permet un rendu scriptural qui insiste sur le tracé plutôt que la représentation figurative.

-La photographie ne peut être dissociée de votre écriture poétique…

Ce projet, «Seing sur Terre», présente des photographies de voyage, puisque c’est dans ce contexte qu’elles ont été prises. Tout comme la poésie qui est un voyage par et dans les mots, la photographie a sa poétique qui peut aussi s’inspirer de ces derniers, et y porter influence. On peut dire que les images poétiques et la poétique de l’image sont indissociables.

-Des projets en perspective ? Eventuellement un beau livre agrémenté de vos poèmes…

Le livre est à présent au stade de projet. La poésie peut être un agrément, mais surtout un gréement pour la poétique photographique. C’est un projet solide qu’il faudra penser et auquel il faudra donner le temps pour atteindre sa maturité. Le projet «Seing sur Terre» sera exposé les 1er et 2 octobre prochain à l’occasion d’un colloque universitaire transdisciplinaire portant sur les sciences humaines et la crise climatique. Le colloque se tiendra entre l’Université de Cergy-Pontoise (France) et la Maison du parc naturel régional du Vexin. Le projet a aussi été retenu pour le Off de la Biennale 2020 de Dakar au Sénégal.

Entretien réalisé par Nadir Iddir

 

BIO EXPRESS

De concert avec ses recherches universitaires, ses pratiques artistiques sont au carrefour de deux genres : l’écriture poétique et la photographie. Mohamed Mahiout propage ses vers dans plusieurs lieux dans le monde (Algérie, Canada, France, Brésil…) en publiant dans des revues comme Mot Dit (Ottawa) et Bacchanales (Rhône-Alpes), ou encore des anthologies comme Quand l’amandier refleurira (Paris) et Diwan du jasmin meurtri (Alger), agencées respectivement par Samira Negrouche et Abdelmadjid Kaouah.



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