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lundi, 18 mars, 2019
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Maghreb-Orient des Livres : Est-il permis de rêver ?

15 février 2019 à 11 h 22 min

C’est le défunt écrivain algérien Rachid Mimouni qui a eu l’idée initiale, en pleine décennie noire, de créer le Maghreb des Livres (MdL) à Paris.

Pour ceux qui estimaient au pifomètre que l’événement avait drainé moins de monde que d’habitude (7200 visiteurs l’an dernier), les Gilets jaunes ont eu bon dos. En fait, même pour le samedi traditionnel de jacquerie contemporaine, leur action était diluée dans la vastitude de Paris et, du côté du 1er arrondissement de la ville, les seuls Gilets jaunes visibles étaient ceux de trois travailleurs dévolus à l’entretien d’une chaussée.

Mais au-delà des statistiques de fréquentation qui n’ont jamais été, il est vrai, une priorité de l’organisateur – l’association Coup de Soleil – il s’agissait d’un moment précieux, notamment marqué par la table ronde «historique» du samedi 9 février intitulée «Maghreb des Livres, un quart de siècle !

Et maintenant ?». Au cours de cette rencontre qui a rempli l’auditorium, Georges Morin, président de l’association, a relaté la naissance de la manifestation en rendant un hommage appuyé au défunt écrivain algérien Rachid Mimouni. C’est ce dernier, en effet, qui l’a poussé, en pleine décennie noire, à créer le Maghreb des Livres et il se souvient même des propos de l’écrivain : «Pourquoi ne fais-tu pas plus que ces petites rencontres ?»

L’écrivain faisait allusion aux conférences et cafés littéraires que Coup de Soleil avait déjà organisés. Et c’est encore lui qui avait emmené Morin au Centre national du livre (CNL), lequel a accepté de soutenir et d’accueillir la nouvelle manifestation en ses locaux. Après une première édition modeste en 1994 (une demi-journée), le MdL a connu une période nomade de mairie en mairie (d’arrondissement) attirant quelque 2000 visiteurs à chaque fois.

Coup de Soleil

Jusqu’à ce que le socialiste Pierre Delanoé, maire de Paris, propose de l’accueillir dans le prestigieux édifice de l’Hôtel de Ville. C’était juste après les attentats du 11 septembre à New-York et le début d’un déploiement sécuritaire qui avait même entraîné le préfet de police de la ville à s’opposer à la tenu d’une telle manifestation.

Delanoé a passé outre et, depuis, le MdL a conservé cet hébergement de luxe qui permet de pallier en partie à la modicité des moyens de l’association, ses subventions étant de plus en plus limitées selon son président. Si l’épisode des deux tours de Manhattan est bien éloigné, son fantôme, tragiquement ravivé par les attentats perpétrés par la suite à Paris, semble peser encore. On peut le constater par exemple dans la pauvreté des supports de promotion in situ.

Quand on a vu les grandes toiles colorées dressées sur la façade de l’Hôtel de Ville il y a quelques années, on est étonné de ne trouver qu’un petit panneau indicateur accroché aux grilles de protection. Sans doute aussi un effet de la contraction des budgets mais, il n’empêche, cela donne une impression de discrétion souhaitée. Avec une communication quasi confidentielle, le MdL demeure essentiellement un événement entre habitués avec parfois l’allure d’une rencontre d’anciens élèves d’une école se retrouvant rituellement.

A contrario, il est possible aussi d’admirer qu’en dépit d’une communication réservée, il puisse attirer autant de monde dans une ville où des événements culturels programmés dans plus de trois mois sont déjà affichés dans le métro. Et si les cheveux du public blanchissent d’une édition à l’autre, la surprise a consisté en l’émergence constatée de jeunes visiteurs français ou maghrébins qui suggèrent l’éventuel renouvellement de la fréquentation.

«Wast Eddar»

Lors de la table ronde «Maghreb des Livres, un quart de siècle ! Et maintenant ?», son animateur, Rachid Ahrab, ancien présentateur TV, a souligné combien il associait la manifestation à la notion de proximité : entre auteurs, entre auteurs et lecteurs, entre émigrés et autres. Il est vrai que les comportements, ici, ne sont pas ceux que l’on retrouve dans les salons du livre classiques où les croisements de statuts et de genres sont diminués par le formatage organisationnel.

Pour Georges Morin, la grande librairie et le café, qui occupent le centre des espaces, constituent un véritable «wast eddar» tant dans la disposition que dans l’ambiance. L’écrivain maroco-néerlandais Fouad Laroui a mis en valeur la possibilité précieuse d’une rencontre périodique entre écrivains maghrébins : «Je suis originaire d’Oujda et ma ville a toujours évolué dans sa proximité avec l’Algérie. Depuis la fermeture de la frontière, cela a cessé et l’image de ce point frontalier où les membres d’une même famille s’interpellent de loin me touche tellement. Que dire alors de mes pairs algériens ? Si je peux les rencontrer, c’est grâce au Maghreb des Livres.»

Pour le poète tunisien Tahar Bekri qui a rendu hommage à la mémoire de Sebti, Alloula et Djaout, le mérite du MdL réside dans sa fonction de vitrine : «Je suis étonné par la vitalité et la dynamique de la littérature maghrébine que cette manifestation montre bien». Son compatriote, le romancier Yamen Manaï, après avoir souligné que la littérature hexagonale (entendez française) était souvent nombriliste, dépressive et emplie de grisaille, a insisté sur la circulation des livres maghrébins entre les pays de la région, laquelle demeure encore difficile sinon impossible.

Le romancier et chroniqueur de presse Kamel Daoud a lancé un appel aux écrivains maghrébins édités à l’étranger pour «conserver leurs droits d’auteurs pour le Maghreb» et permettre ainsi à leurs œuvres, par le biais des éditeurs locaux, d’être accessibles à leurs lectorats maghrébins. Il a ajouté : «Le Maghreb dépend de nous et plus de nos aînés. Nous devons reconstruire son lectorat.»

Belles rencontres

Comme de coutume, le MdL a donné lieu à de belles rencontres, celles programmées autour de thèmes ou d’auteurs divers mais surtout celles nées d’un foisonnement de discussions entre personnes ou groupes. Ce «off» de la manifestation, partie immergée de son «in», est peut-être le plus important ici et il est arrivé plus d’une fois qu’il débouche sur des projets d’édition ou d’initiatives culturelles.

Pour la franco-suisse Sophie Collex, auteur de L’Enfant de Mers El Kebir et de Nuits incandescentes, le MdL est un endroit dont elle tient à souligner tout le bienfait aussi bien pour sa jeune carrière littéraire que pour elle-même. Sa présence désormais régulière à la manifestation lui permet de renouer avec un univers culturel auquel elle se sent fortement rattaché et qui lui a même donné l’occasion d’un ouvrage à quatre mains avec l’écrivain algérien Djillali Bencheikh, Terre de ma mère, un regard croisé sur leurs souvenirs d’enfance.

Dans l’offre diversifiée d’ouvrages de la grande librairie éphémère du Maghreb des Livres, nous avons pu noter la qualité éditoriale et graphique des éditions tunisoises Elyzad qui présentaient notamment Leïla Sebbar et Yasmina Khlat, la sublime actrice libanaise du film du défunt Farouk Beloufa, Nahla, qui très vite a laissé ses talents de comédienne pour la littérature où elle excelle.

Lectorat

Le MdL est centré sur la littérature mais on oublie souvent d’évoquer la part qu’il accorde aux autres genres éditoriaux comme les essais, historiques surtout, les témoignages, les ouvrages sociologiques, etc. Une dimension qui attire les universitaires mais aussi le lectorat. Dans ce cadre, les revues scientifiques trouvent là une belle estrade de promotion.

On y distinguait notamment Ikosim, revue d’archéologie de l’association algérienne Aspaa et la revue Naqd dirigée par l’historien Daho Djerbal, dont l’excellence leur a valu un grand succès. Pour Farida Benouis, présidente de l’Aspaa, la participation a été «plus qu’honorable» avec des ventes appréciables et «des contacts intéressants et surtout prometteurs de belles conférences dont nous pourrons profiter à Alger dans les mois à venir». Lors du salon est parvenu le communiqué des éditions Koukou d’Alger qui annonçait son boycott de la manifestation.

Pour Georges Morin, il s’agit d’un simple malentendu sur les modalités de la manifestation qu’il se promet d’éclaircir prochainement d’autant qu’à plusieurs reprises, sans que la situation n’aille jusqu’au retrait, certaines incompréhensions seraient apparues avec les éditeurs du Maghreb. Dans l’attente, nous ne pouvons que souligner que le MdL est une manifestation française qui a lieu en France. Son président affirme : «On se bat pour survivre, nous ne sommes pas très aidés» et rappelle que le principal objectif de l’association Coup de Soleil est de lutter contre le racisme et toute forme d’exclusion.

La véritable aberration est que le Maghreb n’ait pu enfanter d’une rencontre similaire et que la simple circulation des ouvrages d’un pays à l’autre soit un obstacle insurmontable. Est-il permis de rêver que le MdL poursuive sa carrière d’un quart de siècle à Paris pendant que naîtrait une rencontre littéraire maghrébine itinérante au Maghreb, d’autant que cela permettrait d’y inclure les créations en arabe et désormais aussi en tamazight ?  

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