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Alexandre Sokourov. Cinéaste russe : «Les films historiques doivent exister»

24 janvier 2021 à 10 h 02 min

Rencontre avec l’une des figures de proue du cinéma russe contemporain passionné par l’Histoire et auréolé d’une reconnaissance internationale.

– Vous avez participé au 42e Festival international du film du Caire en tant que président du Jury. Quelles impressions vous ont laissé les films que vous avez visionnés dans le cadre de la sélection officielle ?

En me basant sur le programme que j’ai vu, j’ai perçu qu’il s’agit d’un cinéma qui s’intéresse à la vie des personnes, des individus, qui porte sur la vie dans son aspect le plus authentique, la famille, le destin d’un jeune homme…Dans aucun des films présentés, on ne retrouve ces événements extraordinaires que l’on retrouve si souvent au cinéma.

Tout cela est lié avec le destin humain, avec le destin des gens simples et ordinaires. Mais c’est peut-être le choix de la commission du festival car, chaque année, il y a des centaines de films produits dans le monde et il faut savoir choisir ce qui doit être aussi intéressant pour le spectateur local.

Et pour celui-ci, la vie de famille, le destin d’un réfugié ou le destin d’un jeune homme sont très intéressants. On sait, en plus, que nous sommes entourés par la politique, et dans la politique contemporaine, il y a beaucoup de choses implacables et dures, beaucoup de provocations et d’utilisation de la force.

Mais dans aucun des films de ce festival, et j’en suis très heureux, il n’y avait cet hymne à la violence ou de l’admiration pour la violence. Cela m’a beaucoup plu dans le programme de ce festival et il me semble que le mérite en revient bien sûr à son directeur (Ndlr : Mohamed Hefzy) que nous aimons tous beaucoup parce que nous voyons comment le festival a changé depuis sa venue.

Nous aimerions en tant que membres du jury et peut être même, dans ce cas-là, au nom des membres du jury, nous aimerions donc qu’en Egypte on fasse tout pour le maintenir en tant que directeur ensoutenant le festival parce que c’est une manifestation qui unit tout un continent, il n’existe rien de semblable

– Il s’agit de votre première venue dans un pays arabe. Le festival a permis au public cairote de découvrir ou redécouvrir vos œuvres hors compétition. Quel genre de lien espériez vous créer à travers cette place qui vous a été dédiée ?

Oui, c’est la première fois que je viens dans un pays arabe. Mais il est difficile pour moi de juger de la relation avec le public du Caire qui m’est inconnu puisque c’est la première fois que je viens en Égypte. Mais j’ai eu l’impression que mes films semblent assez difficiles pour le public et cela me désole beaucoup parce qu’en réalité ces films ne sont pas compliqués. Ils sont très historiques, très ouverts, et j’aurai aimé que le public local ne s’intéresse pas seulement à l’histoire de l’Egypte mais aussi à l’histoire de l’Europe, à l’histoire du monde. Mais c’est un problème commun au public mondial.

– Vous avez animé en outre, une Master class à travers laquelle vous avez évoqué longuement cette passion pour l’Histoire, qu’elle soit malheureuse comme dans Moloch ou Taurus, ou bien célébrée comme dans L’Arche russe. Comment le cinéaste peut-il trouver sa voie dans l’Histoire comme matière pour fabriquer ses films?

Oui bien sûr, les films historiques doivent exister parce que nous ne devons sous aucun prétexte oublier ce que nous avons derrière nous et ce que nous avons traversé, parce que c’est sur cette base que l’on construit la vie contemporaine et la vie future.

– Souvent les films liés à l’Histoire chez de brillants réalisateurs russes – notamment ceux qui racontent l’époque soviétique –, résonnent comme des répliques des réalités arabes. On ne peut s’empêcher d’établir des liens, du moins dans la fiction. Qu’en pensez vous ?

Aujourd’hui, la Russie participe davantage à la vie du Moyen-Orient que durant l’époque soviétique, et certainement pas moins. Auparavant, les forces armées russes n’intervenaient pas dans les problèmes du Moyen-Orient, alors qu’aujourd’hui en Syrie, il y a déjà notre base.

Mais le problème c’est : est-ce que la politique russe est bien comprise au Moyen-Orient, est ce que les citoyens et les politiques comprennent la politique russe ?

Par exemple, la Russie a toujours soutenu l’Egypte et la soutient encore, je veux dire économiquement, mais je ne vois pas une relation spéciale, je ne vois pas de reconnaissance particulière envers la Russie pour ce soutien. Mais cela c’est d’un point de vue politique et économique. Du point de vue de la culture, ici tout est plus compliqué.

– Comment cela ?

La culture a beaucoup changé. Auparavant, la culture européenne était du côté du peuple, des peuples, allemand, français, italiens, par exemple ; le cinéma n’était pas commercial, alors qu’aujourd’hui le cinéma européen et,de plus en plus souvent le cinéma russe,ont un but commercial.

Cela entraîne un manque de confiance envers le réalisateur, les gens comprennent que grâce aux bénéfices perçus, le réalisateur peut les tromper. Mais, heureusement, le cinéma russe ne pêche pas à vouloir mettre en avant à l’Ouest des échantillons commerciaux.

Nous avons de bons films d’auteurs. Si vous allez voir à l’étranger un film russe, ce sera toujours un film d’auteur et j’aime beaucoup le cinéma de mes compatriotes, un travail qui est très souvent remarqué aussi bien dans les festivals que dans la distribution en salles.

Mais les relations culturelles entre les Européens et le Moyen-Orient ou l’Egypte ne seront jamais simples, parce qu’en plus il y a le contexte religieux et que les activités islamistes sont très présentes. Ce lien n’est pas simple.

– On ne peut s’empêcher en votre présence d’évoquer Tarkovskiaussi et votre relation fusionnelle à travers votre passion pour le cinéma…

Qu’est ce que je peux vous raconter sur Tarkovski (rires) ? Vous le connaissez vous-mêmes…

– Vous l’avez connu, il est très admiré, il est normal que je vous pose cette question…

Oui, oui, c’est un très bon exemple. Mais qu’est ce que je pourrai rajouter encore à ce qui est déjà connu. C’est un cinéaste unique, un auteur unique, et il est réellement unique. Malheureusement Dieu lui a donné une vie courte et, aujourd’hui, il nous manque beaucoup.

– La passion de Sokourov pour les musées n’est pas un secret. Vous avez sûrement visité le Musée du Caire ? Qu’en est-il de cette rencontre avec l’une des civilisations qui a marqué le monde ancien et moderne ?

Je l’ai bien sûr visité et il m’a laissé une très forte impression que je ne pourrais jamais oublier. C’est un musée très particulier et je pense qu’il n’y a pas d’autre musée comme celui là dans le monde parce qu’il est entièrement dédié à la mort, c’est à dire tout ce que nous ne devons justement jamais oublier, nous les vivants.

C’est un édifice magnifique avec une architecture très bien pensée et cela aurait été génial s’il pouvait être restauré et ne pas le fermer pour qu’il puisse continuer à jouer son rôle culturel

– Cette visite vous a-t-elle inspiré d’éventuels projets cinématographiques?

Non, je n’ai pas eu de nouvelles idées mais mon cœur s’est régulièrement arrêté quand j’étais là-bas. Mon cœur ne battait pas,il s’arrêtait.

– Ma dernière question concerne la censure, quand elle prend place dans la vie du cinéaste, comment peut il la surmonter ?

Dans cette situation quand le cinéaste est soumis à la censure il reste sans force. Rien que ce matin j’ai reçu la nouvelle que le Ministère de la Culture russe a interdit la projection d’un film documentaire réalisée par mon élève.

C’est un film documentaire qui se passe en Ingouchie (Tchétchénie) et, pour le moment, je ne sais pas quoi faire pour aider mon élève.

D’après la Constitution, d’après la Loi russe, la censure est interdite en Russie. Mais, malheureusement,elle est encore pratiquée. Et des temps difficiles viendront en Russie si l’on continue à enfreindre la Constitution.

NOTES

Lors du 42e Festival international du film du Caire, qui s’est tenu en dépit de la pandémie (2-10 décembre 2020), Alexandre Sokourov ne pouvait passer inaperçu en tant que Président du Jury. Pour sa première visite d’un pays arabe, il était accompagné des étudiants de sa propre école de cinéma créée en 2010 à l’Université de Naltchik.

Il nous a accordé cette interview à l’hôtel Mariott de Zamalek, témoignage architectural de la fastueuse époque khédive, un cadre qui convenait bien au grand cinéaste russe dont les œuvres sont centrées sur l’Histoire, une passion partagée avec le public égyptien.

Né en 1951, ce fils d’un officier soviétique a étudié l’histoire à l’Université de Nijni-Novgorod avant d’entrer au prestigieux VGIK (Institut central du cinéma de l’URSS) où il fut l’élève d’Andreï Tarkovski qui l’a fortement influencé.

Ses premières créations sont censurées mais, à la fin de l’ère soviétique, il commence à jouir d’une certaine liberté qui lui permet de montrer son talent où se mêlent la sensibilité historique, une inspiration mystique et le désir d’innovation artistique. Avec Mère et fils (1996), vient la notoriété internationale renforcée par Père et fils et Alexandra, sélectionnés au Festival de Cannes.

Trois œuvres le consacrent comme cinéaste de l’histoire : Moloch sur Adolf Hitler, Taurus sur Lénine, Le Soleil sur l’empereur japonais Hirohito.

Puis ce sera L’Arche russe, tourné en un seul plan-séquence de 96 mn au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, et Faust, d’après l’œuvre de Goethe, récompensé en 2011 par le Lion d’Or de la Mostra de Venise. On lui doit depuis 1978, seize longs métrages de fiction et une trentaine de documentaires.

– Traduction de l’interview : Sandra Sabrina Triki 


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