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L’école des femmes : Mobilisations féminines

27 avril 2019 à 9 h 00 min

Quand une femme regarde une autre femme et fait d’un parcours d’universitaire la traversée d’un siècle, ce ne sont pas seulement les intimes de la personne qui forment le public du film, mais toutes celles et tous ceux qui ont le sentiment que le présent, celui du face-à-face, s’explique par l’histoire.

Hejer Charf est une cinéaste tunisienne qui fraie son chemin dans un genre particulier, celui du cinéma d’auteur, qui suppose à la fois une réflexion sur l’image et sur la narration. Son dernier film, Béatrice un siècle, n’est pas une simple histoire, une biographie, c’est l’interrogation, en images, de situations historiques -la fin du colonialisme, le communisme comme horizon de lutte, la place de la communauté juive au lendemain de l’Indépendance et le rôle des femmes.

Projeté lors du Festival Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient, le film a été présenté par Leïla Chahid avant d’être diffusé à partir du 23 avril au cinéma Saint-André-des-Arts et, espérons-le, bientôt à Alger.

Pourquoi faut-il le voir ? Simplement parce qu’on n’en sort pas indemne, tant il résonne avec les questions qui traversent le Maghreb et tant la cinéaste a l’art de capter les couleurs des paysages, de la mer, aussi bien que des paysages urbains. Pas plus que le film n’est construit sur une trame linéaire, notre compte-rendu ne suivra pas un ordre rigoureux, mais tentera d’être en accord avec la tonalité du film qui frappe par la force de son montage.

Un film d’histoire : la traversée d’un siècle

C’est moins l’histoire personnelle que l’histoire personnelle liée à l’histoire politique qui est le sujet du film. Au prix d’un travail acharné de recherche, la cinéaste a accumulé une masse de documents d’archives sur toutes les facettes de l’histoire auxquelles son personnage réel a été confronté.

Pour le spectateur, le film devient traversée de l’histoire du XXe, pour la cinéaste, c’est non un temps fléché, mais un temps en spirale qui se déroule, non sans rappeler la conception du temps coranique, les magnifiques phrases de Chateaubriand, qui concluent les Mémoires d’outre-tombe, «…il est six heures du matin, j’aperçois la lune pâle et élargie, elle s’abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélée par le premier rayon doré de l’Orient : on dirait que l’ancien monde finit et que le nouveau commence.

Je vois les reflets d’une aurore, dont je ne verrai pas se lever le soleil», sont reprises par deux fois dans le film, énoncées par une voix féminine, puis par une voix masculine, associées à l’image de la mer. La temporalité humaine est celle de l’instant à partir duquel se diffractent passé et futur : la construction du film extrêmement rigoureuse joue sur les variations de ce temps comme les figures de l’art islamique se décomposent/recomposent selon des lignes de force.

Le parti communiste et la fin du colonialisme

Le premier moment de Béatrice, un siècle, est celui de la fin du colonialisme dont il montre les conditions par le témoignage et le commentaire : témoignage de Béatrice, juive communiste, qui évoque la rupture radicale entre Européens (communauté à laquelle s’est rattachée la communauté juive après le décret Crémieux de 1870) et «Arabes» qu’elle n’a pas connus ni vus jusqu’à l’âge de seize ans, commentaire de la cinéaste par des incrustations de texte dont le fameux texte de Jules Ferry justifiant le protectorat par la mission civilisatrice de la France ou de photographies d’«indigènes».

La dénonciation est contenue dans la description de la situation. Le seul lieu commun, c’est le Parti communiste qui, selon Béatrice engagée au Parti communiste, réunit Européens et Arabes, quelle que soit leur classe sociale d’origine.

La fin du colonialisme n’a pas apporté tous les bonheurs espérés, le Parti communiste est interdit par Bourguiba, la maison de Béatrice nationalisée. Le départ vers la France en 1965, exil volontaire, est néanmoins vécu comme un arrachement aux siens.

Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi : Mai 68

Les événements de mai 68 dissipent la nostalgie, Béatrice en poste à l’université de Nanterre épouse le mouvement, mais c’est surtout l’engagement de la cinéaste qui domine dans cette séquence, composant amoureusement ses images, mêlant le Nanterre présent, les archives et notamment les slogans, exhumant des textes oubliés, des chants comme la carmagnole de Grapin.

Mais plus encore que les documents, c’est la lecture rétrospective que la cinéaste fait de ce mouvement français qui en fait l’intérêt, d’origine tunisienne, vivant à Montréal, elle le perçoit comme inaccessible à ceux qui n’y étaient pas, n’en étaient pas : la métaphore du mur que les images du Nanterre actuel trouent traduit le sentiment qu’elle a de la difficulté à pénétrer ce moment révolutionnaire du fait de la distance temporelle et de son extranéité.

Mais c’est pour mieux retrouver des figures comme celles d’Omar Diop : celui qui joue son propre rôle d’étudiant africain et parisien dans le film de Godard La Chinoise (1967) et dont les circonstances de la mort n’ont pas été élucidées, fut un membre actif de mai 68, la mise en abîme du cinéma dans le cinéma couplée à l’image des Etats généraux du cinéma en 68 excède le point de vue de Béatrice pour traduire l’adhésion de la cinéaste au mouvement.

Nanterre et Vincennes

Les deux universités sont aussi présentes dans le discours de Béatrice, qui enseigne d’abord à Nanterre, puis à Vincennes. Elle n’a pas terminé sa thèse, mais c’est la préparation des cours sur le thème du féminisme et de son expression qui en tient lieu : ses cours s’appuient sur les figures de Colette, Beauvoir, Duras. C’est, selon les mots mêmes de Béatrice, un moment de pur bonheur.

Dans l’évocation de Vincennes, la cinéaste s’efface, laissant place au paysage où fut autrefois l’université. La parole de Lacan, «comme tous les révolutionnaires vous cherchez un maître», domine cette séquence empreinte du souvenir d’un monde disparu, celui d’une effervescence intellectuelle autour de nouveaux rapports entre enseignants et étudiants qui ont marqué toute une génération.

Un film d’art : l’art de la suggestion

Si l’on considère le film de H. Charf comme un documentaire, il faut avoir en tête ce que dit Godard : «Tous les grands films de fiction tendent au documentaire, comme tous les grands documentaires tendent à la fiction. […] Et qui opte à fond pour l’un trouve nécessairement l’autre au bout du chemin.» Hejer Charf a opté à fond pour le documentaire, c’est-à-dire qu’elle est allée à la fiction et ce sont là sans doute ses plus belles séquences : par l’art de la suggestion, elle parle à nos yeux.

Un temps ouvert

D’abord en pénétrant dans son intimité, en captant des gestes du quotidien, elle réussit le pari d’intéresser le public à l’histoire d’une dame déjà âgée qui lit ses textes mais à travers elle, comme on l’a vu, c’est une double focalisation sur l’histoire qui se construit : le point de vue de Béatrice qu’actualise celui de la cinéaste.

Dans cette traversée des temps que matérialise «le premier rayon doré de l’Orient», le rapport au passé et à l’avenir s’articule à partir du point de vue de la cinéaste : son regard, loin de clore ou de flécher le temps, l’ouvre sur l’inconnu de l’avenir, les dernières séquences évoquent l’univers familial de Béatrice, mais aussi la question palestinienne.

Les propos de Béatrice reflètent le soupçon qui pèse sur la démocratie occidentale. Le commentaire est silencieux par incrustation d’images qui suggèrent d’autres critères, ceux des décoloniaux.

Intimités politiques : regards de femmes sur les femmes

Au cœur de son film, en écho aux propos de Béatrice sur l’enseignement des œuvres de Colette, Beauvoir, Duras, Hejer Charf place une longue séquence sous le signe d’Hubertine Auclert (1848-1914), puis de Christine de Pisan (1364-1431). Hubertine Auclert, féministe engagée pour le vote des femmes, écrivit Les femmes arwabes en Algérie (1900), œuvre paradoxale : militante féministe active en France, elle poursuit ce combat en Algérie, notamment pour que soient rouvertes des écoles arabes de filles dont elle loue l’intelligence et la facilité à apprendre sans pour autant remettre en cause le bien-fondé de la colonisation.

Dans cette séquence, les photographies de Gertrude Kasebier, les sculptures d’Augusta Savage et la peinture très forte d’Inji Efflatoun sont mises en regard du journal La citoyenne. Se forme ainsi une Internationale féministe des artistes.

La figure de Christine de Pisan, poétesse du XVe, qui gagna sa vie après la mort de son mari, domine la séquence suivante. Dits en voix off par H.Charf, les mots accompagnent le déroulement des images de femmes peintres connues ou non : c’est l’occasion de revoir les œuvres méconnues de peintres femmes de la Renaissance ou de l’époque moderne sans oublier celles d’artistes contemporaines, comme Saloua et Radoua Choucair.

H. Charf suggère ainsi une histoire du féminisme qui ne commence pas au XIXe avec les suffragettes, mais prend ses racines dans une histoire beaucoup plus longue, non linéaire, qui aurait pu inclure aussi les textes des poétesses de l’Andalousie récemment publiés.

Aux suggestions de cette séquence, il faudrait ajouter celles qui accompagnent les propos sur Colette, les merveilleuses images qui traduisent les sensations du blé en herbe et, de manière plus explicite, les propos de Beauvoir qui résonnent aujourd’hui par rapport à l’actualité du mouvement Me too.

Une mémoire active du cinéma

Il faut enfin souligner une autre particularité du film d’H.Charf, c’est sa capacité à entretenir ce qu’Eisenstein appelait une esthétique de l’attraction : des éléments inattendus viennent frapper et relancer l’intérêt du spectateur. Parmi ceux-ci, les citations de films anciens, qu’il s’agisse du premier film tunisien d’Albert Samama-Chikli, Zohra (1922) ou Hypocrites de Lois Weber (Bosworth Production, États-Unis,1915) et surtout Les Résultats du féminisme, d’Alice Guy (Gaumont, France, 1906).

Aucune de ces citations ne vient gratuitement, elles sont toutes inhérentes à la logique de la pensée, tout en étant une échappée qui l’élargit. Dans son travail extrêmement rigoureux, H. Charf a écarté des plans très beaux parce qu’ils ne coïncidaient pas avec l’ensemble. Le cinéma pour elle est ce tout indivisible, qui mêle dans une même unité de pensée parole, sons et images.

H. Charf s’insère dans ce mouvement des cinéastes du Maghreb fascinés par Godard, pour qui le cinéma est le medium qui peut englober tous les autres arts. C’est que cette cinéaste, touche-à-tout dans le domaine de la culture, a fait dans ce film : décloisonner les genres artistiques. C’est en cela qu’elle est une artiste contemporaine.

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