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Le trip de l’amour et ses revers

24 mai 2019 à 9 h 00 min

Comment vit-on l’amour en Algérie ? Est-il perçu comme un sentiment de tendresse réciproque ? Comment se construit-il et se déconstruit-il dans une société où la famille et l’entourage jouent un rôle déterminant dans la vie de ses membres ? Telles sont quelques-unes des questions du film Fais soin de toi de Mohamed Lakhdar Tati.

1 – Au départ, la mère et son fils célibataire

La ville. Belle et vociférante. Dans ses ruelles, des corps. Féminins. Masculins. La foule anonyme investit l’espace public ; elle s’insurge, revendique, manifeste. Pacifiquement. Dans un appartement à l’ambiance calfeutrée, dans ce huis-clos familial, une mère parle à son fils. Son ton est chargé de reproches. Sur son visage, l’inquiétude est à son acmé.

«Tu ne vas pas vers la jeunesse. Ta barbe blanchit de partout», murmure-t-elle. Son fils, réalisateur et célibataire de son état, est allongé sur un lit. La mère continue à parler. Elle expose sa conception de l’amour : «Aimer ne vient pas d’un coup. C’est la relation qui créé l’amour.» Cette mère ne croit pas au coup de foudre.

En sa qualité d’autorité morale, elle s’arroge le droit de remettre en cause le célibat de son fils ; elle le sermonne même. C’est justement cette mère qui joue le rôle d’élément déclencheur et incite son fils à sillonner le pays à la rencontre de femmes et d’hommes pour recueillir leur parole relative au sentiment amoureux. «Ma mère, explique le réalisateur, fait partie de ma réflexion sur le sentiment amoureux dans la société algérienne. Elle personnalise la confusion que le film affronte et met en lumière : celle du sentiment amoureux et du mariage.»

2 – La cartographie algérienne du désamour

Le voilà parcourant l’Algérie, zones urbaines et rurales, traversant des villes du Nord, telles qu’Alger, Béjaïa, Saïda, et des villes du Sud, comme par exemple, Biskra, Touggourt, en bus, en taxi, en train. A travers ce voyage, qui prend l’allure d’une quête initiatique, le réalisateur poursuit un double objectif.

D’une part, comprendre comment ses pair(e)s conçoivent et vivent le sentiment amoureux dans une société où l’amour est systématiquement associé au mariage ; un ordre social où femmes et hommes sont pris(e)s dans l’étau d’un système «tribal» où la famille joue un rôle déterminant dans le choix de vie des hommes et encore plus des femmes, qui n’existent pas en tant qu’individus dotés d’une liberté de décision et de vivre leurs relations amoureuses selon leur propre entendement, mais en tant que membres d’un groupe social, national et religieux, qui s’immisce dans leur vie sentimentale.

C’est le cas de ce jeune homme célibataire qui ne parvient pas à épouser la fille qu’il aime depuis sept ans car sa propre mère s’oppose à leur union.

D’autre part, en rencontrant ses pair(e)s, le réalisateur se livre dans une démarche introspective. Car il ne se contente pas de recueillir la parole de personnes interviewées, mais il se met en scène et se positionne comme l’un des personnages du film mettant en lumière sa conception de l’amour. Ce positionnement est stratégique : libérer la parole des personnages pour instaurer un échange réciproque.

3 – Pourquoi ce film est-il intéressant ?

Fais soin de toi prend l’allure d’un road-movie (film routier) nous incitant à suivre le réalisateur dans son travelling dans les méandres de l’amour. C’est ainsi qu’on se retrouve embarqué dans ce trip à travers l’Algérie profonde ; une Algérie belle de par sa nature ; une Algérie en ébullition, habitée par des femmes et des hommes qui appréhendent l’amour comme une impuissance, voire un désir impossible à assouvir. Ce film est intéressant à plusieurs égards. Primo, parce qu’il parle à notre sensibilité, bouscule nos représentations, interroge notre définition de l’amour et nous incite à réfléchir sur nos pratiques amoureuses.

C’est en ce sens que le film revêt une dimension introspective. Secundo, les témoignages des personnages qui s’épanchent, se confient, parlent de leurs expériences ponctuées de contrariétés, de déceptions et d’échecs, mettent en lumière la nature des relations entre les genres. Problématiques et conflictuelles, ces relations se caractérisent par la défiance et la méfiance. Pour appâter les femmes, les hommes ont, très souvent, recours à la stratégie du mensonge.

C’est le cas de cet homme qui explique qu’il est obligé de mentir et de jouer un jeu pour attirer une fille. «Si je lui dis que je suis chef d’entreprise, confie-t-il, elle va être emballée. Mais dès qu’elle découvre ma situation, elle va m’éviter. Si tu ne joues pas le rôle d’un homme riche, tu ne pourras jamais approcher une fille.» Tertio, les expressions langagières des hommes à l’égard des femmes laissent transparaître l’existence de représentations négatives et péjoratives.

Pour certains, les femmes se comportent comme des «traîtresses». «Elles te remplacent pour rien», lance un jeune homme qui semble désabusé. D’autres les qualifient d’immatures et d’irresponsables. «Les femmes manquent de sagesse et de foi. Elles n’ont pas de cervelle», explique un jeune homme. Pour la plupart des hommes, les femmes qui ont «un passé», c’est-à-dire qui ont fréquenté des hommes, ne sont pas respectables et sont indignes de confiance car «souillées».

4 – Superficialités, peurs et préjugés

Ce point vient faire écho au témoignage d’une jeune femme qui parle du syndrome de «la mère et de la putain» qui prévaut dans les représentations des hommes. Ces derniers conçoivent les femmes soit comme des «objets», érigés en modèles exemplaires et irréprochables, qu’ils subliment et sacralisent à l’extrême et les envisagent comme des épouses et mères de leurs enfants, soit comme des «putains», appréhendées essentiellement comme des corps qui servent à assouvir leurs désirs et leurs fantasmes.

Cette perception a des répercussions négatives sur les femmes lorsqu’elles ont des relations avec des hommes. Car elle engendre de l’inhibition et les incite à entretenir avec les hommes des relations superficielles.

«Quand nous sommes amoureuses, nous ne nous autorisons pas à vivre sincèrement notre relation par peur du jugement de l’autre», confie une jeune fille interviewée à Béjaïa. Quarto, l’un des aspects qui mérite d’être souligné concerne la représentation méprisante que les jeunes hommes ont de leurs pairs qui adoptent à l’égard du sexe féminin une attitude empreinte de gentillesse et d’attention. De leur point de vue, un homme qui se comporte ainsi est un «halab» (celui qui est prêt à obtenir les faveurs d’une femme ou les riches qui entretiennent des jeunes filles), accusé d’induire chez les filles une attitude hautaine.

«Elles se la pètent et finissent par avoir une haute opinion d’elles-mêmes», déclare un jeune homme interviewé dans la rue. D’une manière générale, il apparaît clairement que le sentiment amoureux induit de la peur : peur de soi, de l’autre, du mensonge, de la manipulation, du jugement de l’autre, de la traîtrise, de l’abandon et de la souffrance. Cette peur de l’amour est d’autant plus intensifiée dans le film par le recours à des métaphores filmiques, tels que la nature par le biais de ses aléas : vents, pluies torrentielles, mouvements houleux de la mer.

Le sentiment amoureux tel qu’il est vécu et ressenti par les personnages du film est assimilé à la mer lorsqu’elle se déchaîne et vient jeter sa colère et sa hargne sur les rochers de la jetée, lieu où, loin des regards inquisiteurs et moralisateurs, des couples amoureux donnent libre cours à leur amour. Avant la tempête ? Car, comme le dit si bien l’écrivain Grégoire Bouillier : «L’amour naissant c’est la jouvence de la vie. C’est avant la m…»


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