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Kamel Daoud. Ecrivain et journaliste

«Le salut de l’Algérie viendra le jour où la pluralité sera acceptée»

29 juin 2019 à 10 h 00 min

Le journaliste et grand écrivain, Kamel Daoud, qui vient de décrocher le célèbre prix mondial Cino-Del-Duca, s’est livré à El Watan. Dans cet entretien, il estime que «le régime algérien est biologiquement fini». Il appelle le mouvement citoyen, qui se mobilise depuis février dernier, à se doter de délégués qui assumeront la fonction de la représentation politique, «car, dit-il, la rébellion doit être transformée en construction». «Il faut en finir avec la culture du rebelle assisté. On fait certes une révolution avec de la passion, mais après, il faut faire de la politique. Or, la politique n’est pas la radicalité. On ne peut pas faire de la politique sans compromis. Il faut casser le cycle des ruptures violentes. Le plus important maintenant est de mettre en place une instance qui arbitrera la transition», tranche-t-il.

– Votre brillante carrière est marquée par plusieurs prestigieuses distinctions, dont notamment le prix Goncourt du premier roman en 2015 et tout récemment, le prix mondial Cino-Del-Duca. Vous êtes un écrivain sous les feux des projecteurs, doté d’une visibilité médiatique accrue. Votre renommée internationale et votre consécration littéraire vous mettent devant une responsabilité sociale et politique. Que ressentez-vous et comment exercez-vous cette immense responsabilité ?

L’idée d’un écrivain responsable est une tradition. Depuis la guerre d’indépendance, l’écrivain algérien s’est retrouvé engagé. Il luttait pour un idéal. On en est sortis avec l’idée d’un écrivain responsable. C’est une idée qui a ses raisons, mais qui a aussi son piège. Un artiste est quelqu’un qui est responsable parce qu’il produit, mais dont on doit absolument respecter l’indépendance totale.

Une société qui ne respecte pas l’indépendance insolente de ses artistes et de ses écrivains ne peut pas évoluer. Elle aura des écrivains utilitaires, et à ce moment-là, ce n’est plus de l’art, mais de la propagande. C’est quelque chose d’assez contradictoire. Un écrivain est responsable parce qu’il a de la visibilité.

Sa parole a du poids et du retentissement. D’un autre côté, un écrivain doit être vu comme quelqu’un d’absolument indépendant. Il n’est ni militant au sens strict, ni ministre, ni délégué, ni un politique, mais il est libre d’avoir un engagement. Le danger est de faire prévaloir une vocation sur une autre. Je fais passer la liberté que me procure l’écriture avant toute chose.

C’est quelque chose d’absolu que je défends toujours. J’écris à partir de l’idée que je suis libre. Si on me conteste cette liberté, je n’ai plus de raison d’écrire. Au même temps, puisque l’écrivain défend sa liberté, il se retrouve militant de cette même liberté qui est un enjeu fondamental dans les luttes dans notre pays. Parce qu’on nous refuse cette liberté, nous sommes obligés de nous battre pour cette dernière.

Je dis souvent, quand je suis en voyage dans les pays étrangers, que si j’étais libre d’écrire comme je le voulais et que j’avais accès à la parole dans l’espace public dans mon pays, je m’occuperais à écrire des livres au lieu de défendre le droit d’écrire ces livres.

Nous sommes dans une situation où la notion de liberté de croyance et d’accès à la parole est contestée. Je me retrouve, dès lors, en tant qu’écrivain, fatalement engagé. Je n’ai pas le choix. Si j’étais libre, j’aurais écrit des contes pour enfants.

Par rapport à la responsabilité, l’écrivain du Sud, qui a une visibilité médiatique internationale, se retrouve fatalement piégé. Parce que les champs éditoriaux ont chacun une nécessité. Tu es écrivain algérien, tu écris pour le public algérien.

Tu as des codes, des parlers, des façons, des métaphores, des images que tu perds quand tu écris pour un public à l’international, et donc tu te retrouves piégé. En plus, ta parole se retrouve sur-interprétée. Elle dépend du lecteur qui réceptionne ce que tu dis. Je suis né en Algérie. Je suis un enfant d’Octobre 1988.

On m’a volé les meilleures années de ma vie durant les années 1990. Ma perception de l’islamisme est virulente. J’ai vu des membres de ma famille et des amis mourir. Mon discours sur l’islamisme est radical. J’écris sur les dangers de l’islamisme.

Je me suis retrouvé avec une question qui s’est posée pour les écrivains qui venaient de Russie dans les années 1940 : Est-ce qu’au nom de la défense de la liberté, je dois parler du goulag (organisme gérant les camps de travail forcé et de terreur en Union soviétique, NDLR) ou est-ce que pour ne pas faire le jeu de l’impérialisme, je dois taire ces crimes commis sous Staline ?

Je convertis : Est-ce que je dois me taire sur l’islamisme dans mon pays pour ne pas faire le jeu de l’islamophobie dans les autres pays ou est ce que je dois défendre la liberté de ma fille qui a dix ans pour quelle fasse ce qu’elle veut et qu’elle vive comme elle veut. Le choix n’est jamais facile.

– C’est ce que vous appelez «une fabrique du traître»

L’Algérie est un pays paranoïaque, parce qu’elle a subi une multitude d’agressions tout au long de son histoire. On soupçonne tout ce qui vient de l’extérieur.  Que ce soit un touriste, un coopérant, un étranger ou un succès qui vient de l’extérieur, provoquent de la méfiance. Au lieu d’en être fier, le succès international est perçu comme une trahison chez nous. Nous avons une fabrique du traître.

Je lis souvent des choses sur ma propre personne dans la presse qui me font sourire : J’ai visité Israël, je vis en France où j’ai eu mes papiers parce que j’ai eu ceci ou cela….) Il est difficile d’avoir du succès et d’être perçu comme quelqu’un de légitime en Algérie. Nous sommes même arrivés à un point où on vous reproche d’avoir des distinctions. C’est tout de même paradoxal ! Si je suis sorti de mon village c’est pour être le premier.

Alors que dans tout le reste du monde on court après la distinction, l’Algérie est le seul pays où quand vous gagnez des prix à l’international, on vous le reproche. La réussite ne doit pas être un complexe. La différence n’est pas une traîtrise. Le monde extérieur n’est pas toujours un ennemi. On ne peut pas fonder une nation saine sur l’idée que le reste du monde veut nous voler notre pays.

Cela vient peut être aussi du fait ce que j’appelle la «néo-bleuite», où l’intellectuel est accusé de trahison dès le début de la guerre d’indépendance. La guerre d’indépendance est un mouvement rural et populaire. Depuis 1962, le pouvoir a tout fait pour discréditer l’élite. Dès lors que vous faites partie de l’élite, vous faites partie de la trahison.

– L’Algérie vit une révolution démocratique historique, saluée dans le monde entier. Que peuvent apporter les intellectuels (écrivains, hommes de culture…) pour le pays, notamment dans cette période de luttes démocratiques ?

La première chose essentielle est que les intellectuels peuvent apporter la lucidité. La force de toute révolution est la passion et c’est en même temps sa faiblesse, car la passion rend aveugle. On fait certes une révolution avec de la passion, mais après il faut faire de la politique. Si on continue dans le mouvement de la passion, on sera des gens admirables, mais on ratera le coche politique.

Et le propre des mouvements populaires, contre le régime en Algérie, c’est qu’ils sont toujours forts au début, mais après, ils n’ont jamais su se structurer en mouvement politique par faiblesse interne, mais aussi par le fait que le régime n’a jamais laissé ces mouvements se structurer. Les intellectuels ne sont pas la cinquième roue de la charrette.

Ils sont au cœur de la réflexion sur ce qu’on doit faire demain. Parce qu’une révolution n’est pas uniquement un soulèvement, mais aussi un apaisement.

Il faut construire après. Et on ne peut pas construire uniquement avec la rue ou un mouvement de foule. Nous avons besoin d’élites structurantes dans tous les domaines. Actuellement, nous vivons un moment incroyable, un moment qui m’a fait pleurer. Je n’ai jamais pensé vivre ce moment-là. En même temps, on se dit que si on rate ce coche-là, on est foutus et on va tout perdre.

Ce qui me fait peur, c’est la passion. Il y a trop de passion dans la rue et pas assez de politique. Le régime peut saisir cette occasion. Il faut se remettre à travailler et déléguer la fonction de la représentation politique à d’autres personnes. On ne peut pas faire de la politique sans compromis.

On en est obligés. Parce qu’on n’a pas un pays à deux étages. On a un pays composé d’un seul rez-de-chaussée. Le consensus est une réflexion intellectuelle. Il faut rétablir l’élite dans sa fonction, dans son honneur, dans son statut et arrêter avec ce que j’appelle la religion du peuple : «Le peuple, le peuple, le peuple …» Moi je suis fatigué de ce mot. Les élites ne sont pas des traîtres et ne sont pas accessoires.

– C’est le populisme…

Oui, c’est le populisme qui guette la plus part des soulèvements partout dans le monde entier, pas uniquement chez nous. Il faut arrêter avec le populisme. Je n’aime pas chez certains intellectuels algériens le culte du martyr et de l’auto-flagellation : «Nous les intellectuels avons trahi, le peuple … » Mais moi aussi je suis issu du peuple.

Ce n’est pas parce qu’on est pauvre qu’on est algériens. Un riche est aussi un Algérien. Il peut beaucoup apporter à ce pays, créer de l’emploi, de la richesse. Notre fonction est la lucidité.

– Cela relève-t-il du pathologique ?

Oui. La grande maladie en Algérie est la radicalité. Elle est partout. Dans la vie, dans la représentation, dans la perception de l’Histoire et du passé, dans la conception de l’avenir…Nous sommes radicaux. Or, toute nation doit être fondée sur l’acceptation de la différence. Moi aussi j’étais radical. Mais il m’a fallu beaucoup d’années et de voyages pour pouvoir concevoir la différence.

– Au-delà du rejet radical du système qui prévaut depuis 1962, les Algériennes et les Algériens formulent depuis plus de quatre mois de mobilisation citoyenne un espoir en l’avenir. Quelles sont les solutions idoines pour changer non pas seulement de régime mais de système, et quelles sont les priorités de cet immense chantier ?

Je ne peux pas avoir de propositions de solutions. Je ne peux que parler en tant qu’Algérien qui a participé à ce mouvement, qui a attendu toute sa vie ce mouvement et qui espère qu’il aboutira. Pour moi, il faut d’abord définir qu’est -ce que la politique.

La politique est un compromis. C’est une négociation. La politique n’est pas la radicalité. Il faut en finir avec la culture du rebelle assisté. C’est-à-dire quelqu’un qui est dans l’opposition depuis tant d’années, et lorsque le régime part, il ne sait plus quoi faire ! Il faut transformer la rébellion en construction.

Le régime est biologiquement fini. Il va s’agiter et se radicaliser. Enterrons-le dans le calme, au lieu de le tuer dans la violence. Ce qu’on va faire subir au régime, on le subira plus tard. Il faut casser le cycle des ruptures violentes. La deuxième des choses est qu’il faut aussi réhabiliter le politique. Il faut arrêter avec l’idée des procès permanents de la différence.

Ce n’est pas parce que je ne suis pas d’accord avec toi, que je suis contre toi et que je suis un traître. Le salut de l’Algérie viendra le jour où on acceptera la pluralité. Et c’est très difficile, parce que nous sommes les enfants, ou les petits enfants, du parti unique, de l’unanimisme et de l’unité. Ça nous a piégés. Il faut construire le consensus et les intérêts communs qui sont le bonheur et la richesse.

La troisième des choses est la nécessité de dépassionner les débats, car en matière de manipulation des consciences, le régime a beaucoup d’expérience. Regardez ce qui se passe en Kabylie. Le régime sait très bien comment allumer la mèche pour en tirer les ficelles. La force de ce mouvement est qu’il est pacifique et qu’il se déroule dans toute l’Algérie.

Les Algériens commencent peu à peu à accepter leurs différences. Parallèlement, il y a les avocats du diable qui s’agitent, car ils savent que ça commence à se résoudre. Nous devons construire notre identité. J’ai toujours appelé mes amis en Kabylie à ne pas trop forcer la marche au risque de se détacher du reste du pays. Je leur ai souvent dit: «Vous allez avoir raison mais trop tôt.

Gardez le rythme des autres régions du pays.» Pourquoi ? Parce que nous, dans les autres régions du pays, on nous a déculturés. On nous a dépourvus de notre mémoire. Il faut que les autres Algériens rattrapent leur identité. Il faut qu’il y ait une synchronisation pour arriver à accepter ce que nous sommes : des Algériens.

– Le pouvoir s’obstine à aller vite vers une élection présidentielle. Mais la Constitution actuelle octroie au chef de l’Etat des pouvoirs monarchiques. Une telle élection présidentielle risque de maintenir ce système qui a conduit le pays à la dérive. Ne faut-il pas aller d’abord à des législatives pour consacrer en priorité une séparation des pouvoirs adossée à des préalables démocratiques qui seront érigés en garde-fous, à l’image de la nécessité de garantir la protection et la promotion des libertés et droits fondamentaux et de l’identité amazighe ?

C’est difficile de trancher. Les deux solutions ont leurs avantages et leurs inconvénients. Aller aux législatives, sans un pouvoir légitime organisateur appelé à arbitrer, est très difficile. D’autant plus que la culture populaire n’accepte pas les instances intermédiaires.

Nous avons toujours fonctionné avec l’idée d’un pouvoir au centre : un régime ultra-présidentiel. Les Algériens ont besoin d’une autorité pour changer les choses. Cela dit, les deux solutions se valent. Aller tout de suite à la présidentielle risque de reconduire le système. Le régime est fini. Même avec la Constitution actuelle, le régime ne fonctionnera jamais comme avant.

Même s’il se radicalise pendant quelques mois, le régime est fini. Il ne pourra plus tout contrôler comme avant. Oui pour la solution qui consiste à réaménager les pouvoirs intermédiaires, mais on retombera toujours dans la nécessité d’une instance centrale qui jouera la fonction d’arbitre.

En plus, aller vers les législatives avec quels partis politiques ? Le FLN et le RND ? Ils sont totalement rejetés. Le plus important maintenant est de mettre en place une instance (présidium collégial ou autre structure), qui arbitrera la transition. Puis, on pourra dès lors choisir s’il faut aller d’abord aux législatives avant la présidentielle ou l’inverse.

Nous ne sommes pas les seuls à faire ça. Il faut s’inspirer des autres pays qui ont vécu cette situation. L’instance de transition ne va pas arbitrer les idéaux, mais les forces en présence, tout en liquidant les affaires courantes et gérant l’économie du pays pendant cette période.

– Que vous inspirent les femmes tunisiennes qui sont très avancées dans leur combat exemplaire dans la question de l’égalité des droits dans leur pays ?

La Tunisie occupe la position de leadership par rapport aux pays dits «arabes». Ce n’est pas le fruit d’hier, mais après un travail de longue haleine. Le mérite revient à Bourguiba, aux classes moyennes, qui savent se battre, et bien sûr aux femmes. Ce n’est pas parce qu’on est une victime, qu’on ne doit pas se battre.

On ne peut pas fonder un pays dans la modernité sans trancher et régler la question de la femme. Dire que ce n’est pas le moment est horrible. La femme dans les pays arabes souffre des mêmes douleurs que les victimes de l’esclavagisme.

Car il y a cette idée de soumission et de domination. Tant qu’on ne tranchera pas cette question, on n’avancera jamais. Une femme qui est déclassée dans son humanité signifie que l’homme est malade. On ne peut pas avancer comme ça. On ne peut pas applaudir avec une seule main. Les pays qui ont réussi se sont construits sur l’égalité.

– Notre pays est toujours menacé par l’islamisme. N’est-il pas urgent de trancher la question de la laïcité et de s’inspirer par exemple de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur et premier président de la République de Turquie, qui a inscrit définitivement la laïcité dans la Constitution, il y a près d’un siècle ?

L’islamisme est une question qu’il faut trancher tout de suite, mais avec les islamistes. Il faut que ces derniers comprennent définitivement que faire de la politique au nom du religieux est une arnaque.

Les islamistes peuvent participer à la politique en Algérie, mais il faut qu’ils le fassent de bonne foi. Ils doivent mettre de côté l’idée qu’ils sont les seuls détenteurs de la vérité et que les autres sont des acteurs politiques secondaires. Il faut qu’ils cessent de nous dire qu’ils ont le monopole sur l’autorité religieuse et la culture. Ils doivent savoir qu’ils ne sont pas propriétaires de la religion. Ils doivent accepter l’idée du consensus.

J’ai bien aimé une phrase de Ghannouchi, après une victoire électorale suivie d’un échec en politique en Tunisie : «Le consensus passe avant la majorité.» Il a compris que dans un pays aussi pauvre que la Tunisie, avoir une majorité écrasante ne sert à rien. Il faut préserver le pays. En Algérie, les islamistes doivent assumer la responsabilité dans la tragédie nationale. Ils doivent demander des excuses.

Ils ne l’ont jamais fait. La laïcité est fondamentale car elle préserve le pays et l’islam. Malheureusement, chez nous, la notion de la laïcité a été pervertie et diabolisée par les islamistes. Dans leur propagande, ils laissent entendre que si tu es laïque, alors tu es islamophobe et athée. La définition de la laïcité est victime d’un attentat. Le mot est devenu attentatoire.   


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