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Le message-plaidoyer d’un insurgé de 1871, déporté en Nouvelle-Calédonie

03 février 2019 à 11 h 26 min

D’une très forte charge émotionnelle, bouleversante, est cette versification-plaidoyer, poignante, défendant tout aussi bien sa cause que celle de ses compagnons de fortune. A dessein, le message-plaidoirie adressé aux hommes de robe, intègres, rigoureux, ne transigeant pas avec les doits du justiciable. A fortiori de victimes d’un double déni de justice !

Décidément, ces données préliminaires déchirantes exhortent tout observateur averti à lui accorder toute l’attention voulue, s’agissant d’une versification genre littérature polaire, fort appréciée aussi bien par un large public que de mélomanes durant la période précoloniale et postérieurement.

Mise au point

Indépendamment de son contenu, sa portée historique et finalité, cette versification transmise du fin fond d’un bagne horrifiant, l’apocalyptique Camp Brun, préfiguration des camps nazis, la priorité des priorités, est d’en tenir compte, soit des conditions d’élaboration d’une tel message, composé par l’anonyme «Ali Ben» souffrant de nombreux traumatismes dont les derniers jours sont comptés. Un message pathétique, bouleversant, alarmant !

Victime d’un double déni de justice, il a tenu d’alerter, d’alarmer, eu égard d’une peine expiatoire, (v 23)… «Ah ! si l’Empereur régnait, on ne condamnerait pas injustement». Telle est la thématique, au demeurant annoncée avec véhémence, dès le premier vers.

Or, quoique enferré, soumis quotidiennement aux travaux forcés, il s’y est déployé pour transmettre un brillant plaidoyer, interpellant les responsables à tous les échelons jusqu’au sommet de l’Etat, précisément «les juges de France» (v 22), alors qu’ il ignorait Jules Ferry, président du Conseil de gouvernement en 1885, car c’est au cours de cette même année, le 27 mai, qu’a été adoptée la loi de relégation dans les colonies…. «Le scandale de la République», précise R. Badinter (2014 : 7).

S’agissant de la version française due aux bons soins de Sonnek (1902, 132), c’est le couronnement d’efforts inlassablement poursuivis. Objectivement, sans cette version, la versification n’aurait jamais été sauvegardée, d’une façon ou d’une autre, ni transmise à la postérité. C’est ainsi qu’il a respecté à la lettre et l’esprit le message.

En témoigne, entre autres, l’insertion de nombreuses notes infra dans les deux versions. Nullement des «ajouts», les mots ou expressions mis entre parenthèses rendant ce qui n’a pu être exprimé littéralement… N’a-t-il pas été contraint de recourir à des artifices, regrouper les 34 vers sur les 36, sorte de strophes, forcément de façon inégale afin de rendre la version attrayante, poignante, à la manière des tragédies grecques, d’un ténor de barreau.

Souffles d’un maître d’école coraniques excédé d’humilité

Désormais, l’œuvre préservée est à la portée aussi bien de férus d’histoire que de littérature populaire. D’autant que, traditionnellement, le début du prélude est consacré à l’emblématique pigeon voyageur, présageant l’imminence d’un événement salutaire : «Colombe de nos qsâr», symbolique de paix, des partisans d’une politique de paix.

Bel et bien, c’est la colombe intra-muros (notre qsâr) situé à l’antipode du bagne d’enfer ! Hélas ! brusquement interrompu par un déni justice : «Je suis condamné à tort». Exaspéré de dénoncer (v 4) : «La justice n’est plus et le ministre, je pense, est inconscient». Sans détour, d’établir le rapport de cause à effet, (v 6) (…) «les faux témoins sont la cause de nos malheurs».

Des conséquences désastreuses au double plan individuel et collectif, (v 8) : les compagnons de fortune, les gens du Livre, les Communards, majoritairement athées et anarchistes.

De prime abord, une plaidoirie éloquente, convaincante, identifiant les responsables jusqu’au sommet de l’Etat, (v 22) : «Ô Dieu, arrache-nous de cette sentence qu’ont prononcée contre nous les juges de France». Parfaitement, du 4e au 8e v, puis jusqu’au 22e,, l’Insurgé «Ali Ben» *** défend, brillamment, la cause commune, de tous condamnés («arrache-nous») à la transportation en Nouvelle Calédonie quoique différemment répartis à travers les sites de l’île, dite Grande Terre : les îles Nou et Décos proches de Nouméa, et l’île des Pins au S de la capitale, suivant les peines encourues par les uns et les autres.

Certes, au sein de chaque site, Algériens et Communards sont séparés, exception faite de l’île des Pins divisée en communes, la 5e réservée aux Algériens mais sont tous en semi-liberté. C’est ainsi que l’institutrice et anarchiste, Louise Michel, élevait une chèvre, Boumezag, le frère du martyr Hadj Mohamed Mokrani, détenait tout un troupeau, faisait du fromage et le vendait, offrant gracieusement des chevrons aux Communards. Suite au décret de 1878 amnistiant seuls ces derniers, ils ont protesté véhément à Paris contre cette injustice…

En revanche, au sein de la géhenne Camp Bun, tous les forçats, algériens et communards, «cohabitent». Quotidiennement enferrés, enchaînés, jour et nuit, subissant, endurant diverses formes de travaux forcés.

Davantage, l’humilié des humiliés, «l’excédé d’humiliations» en avait marre à tel point qu’il n’a pu révéler la raison qu’au 33e v, en guise de conclusion : «Le poète qui l’a composé est un taleb qui a étudié le (Saint) Livre des versets». Il en est de même de l’enceinte fortifiée qui n’a été révélée qu’au 19e v «Nous sommes maintenant accoutumés à notre sort : nous avons vu le Camp Brun et connu la faim». Collectivement «accoutumés», sous-entendu «la durée indéterminée».

1 – Le Dr Brun-Bourget dénonçant dans un rapport daté du 12 mars 1895

«Personne ne peut admettre qu’un homme en 16 heures consomme 300 grammes de pain et un verre d’eau et donne 5 heures de travail», cité par L. J. Barbançon (2014 : 38).

PS. : L’eau du robinet était continuellement sale jusqu’en 1938, date de fermeture du bagne.

Alors qu’au double plan, personnel et collectif, quatre métaphores successives, du 8e au 14e v, aggravent les effets «d’accoutumance de durée indéterminée». Toutefois, une seule de ces métaphores, la 2e, se distingue par l’ emploi du premier pronom au singulier. De fait, c’est une métaphore filée pour frapper les esprits, la première est empruntée au visu panoramique «les montagnes ont été aplanies».

Assurément, la réalité du terrain : «Le jour, on l’employait à casser les cailloux pour empierrer les futures routes de la colonie», relevé aussi bien par J. Sénès (1985 : 57) et G. Malhié (1994) que M. Pierre ; «En réalité, le bagne a servi le bagne et d’importants travaux ont été réalisés…» (2018 : 140).

S’agissant des souffrances atrocement ressenties au niveau de certains organes, le cœur est ciblé, (v 10) : «Mon cœur est lacéré bien qu’aucun couteau ne l’ait touché». Spontanément, inévitablement, pour tout compatissant(e), il est question de larmes ruisselantes, (v 11) : «Je passe la nuit dans l’insomnie versant des torrents de larmes».

Des larmes ininterrompues, d’autant qu’elles interviennent au 14e v ; les 12e et 13e v faisant allusion à certaines tortures subies au quotidien, (travaux forcés). Or, tout en étant réduite à trois mots, la 4e métaphore exprime la longue durée, l’éternité : «Des larmes de rivières»…

Effectivement, entre «des torrents de larmes» provoqués par des précipitations torrentielles mesurées par les météorologues en quelques minutes ne dépassant guère la demi-heure et les «les larmes des rivières», la durée en diffère du tout au tout. Cette métaphore a trait à l’endurance des travaux forcés qu’endurent les bagnards jusqu’à ce que mort s’ensuive… Il a fallu donc approcher.

2 – Le Camp Bun (J. Sénès (1985 : 57)

Les scènes les plus abominables se passèrent au «camp Bun», à une centaine de km de Nouméa, dans une petite cuvette de manguiers où l’on avait bâti des casemates sordides. De vrais mouroirs. On enchaînait deux à deux les rebelles sur des lits de ciment la nuit et le jour, on les employait à casser les cailloux pour empierrer les futures routes de la colonie.

Ils étaient souvent surveillés par des indigènes, car on avait créé, avec les hommes des tribus, un corps de «policiers casse-tête». Le Mémorial calédonien indique : «La moindre défaillance donne lieu à des scènes incroyables de sauvagerie de la par des surveillants canaques». Ceux-ci étaient fortement encouragés par des consignes de férocité et recevaient des primes.

Pour sortir de ce camp, qu’imaginait-on ? On s’immolait. Les uns s’envenimaient les plaies à l’aide d’épines qu’ils glissaient sous la peau, d’autres se crevaient les yeux (…) Aujourd’hui, à l’horizon, pointe un sommet : c’est le pic des aveugles. Son nom est révélateur de drames insensés. (…) Un forçat, barde, désespéré, y avait écrit, durant les longues nuits de saisons chaudes, des alexandrins déchirants :

«Allez dire à Paris qu’ici on assassine»

Cerner la quotidienneté du vécu-témoignage au sein de l’enfer Camp Brun. Le témoignage d’«Ali Ben», prenant Dieu à témoin, au 34e v. D’autant que le vers est détaché dans la version française, délibérément, afin d’attester de la cruauté subie collectivement («Nous») : «Dieu est témoin qu’il n’y a (ici rien) en moins ni (rien) en plus : comme je l’ai vu et répète ce qui (m)’est arrivé en ce monde». Pessimiste, d’en conclure, v 35 et 36 : «Nous sommes répartis enchaînés dans des salles et dans des cachots : celui-ci vit, celui-là meurt, ce sont les arrêts (de la Providence). Condamnés, ils ont laissé leurs femmes et leurs enfants en pleurs !».

Pour autant, la conclusion ne découle pas uniquement de l’axe abordé jusqu’à présent. Beaucoup plus, la plaidoirie est axée sur l’historicité du déni de justice ainsi qu’au deuxième.

Or, par la force des choses, notamment l’amnésie, il a été contraint à n’en faire qu’une seule allusion à même d’élucider, historiquement, le premier déni de justice, soit «l’Empereur» sachant bien qu’il s’agit de Napoléon III : «Sultan des Arabes aussi bien que celui des Français», l’initiateur à partir de 1861, d’un ensemble de réformes favorables au peuple certes vaincu, mais nullement dominé.

De fait, la mise en œuvre d’une politique baptisée «Le Royaume arabe», précisément l’intitulé de la thèse magistrale d’Annie Rey- Goldzeiger, (1977 : 815 p), alors que la publication ne représente qu’une partie de la thèse soutenue…

Ne lui en voulons pas eu égard aux conditions de composition rappelées plus d’une fois puisque le terme en question n’est qu’une transcription défectueuse (v 23) : «Ah ! si l’Empereur régnait, on ne condamnerait pas injustement dans les tourmentes, il ferait grâce au prisonnier».

Le deuxième déni de justice

Inévitablement, cette adjuration doit être située aussi par rapport au contexte juridique gravidisme, d’autant qu’il lui a survécu et supporté à l’extrême limite de ses dernières énergies, à partir de 1887, date de la création de la géhenne Camp Brun. Précisément, le lieu de la composition du message-plaidoyer dûment attesté par le v 19 précité. D’autres indices d’ordre linguistique les révèlent, à l’instar de «salles» au lieu de cellules, «surveillants» au lieu de tortionnaires, cruels… Une terminologie totalement étrangère à sa culture l’assaillant quotidiennement !

Quoi qu’il en soit, le scandale du bagne, la loi du 27 mai 1885, est «la plus sévère depuis le code pénal de Napoléon, dissimulant la véritable finalité du texte derrière les proclamations humanistes», tient à souligner le spécialiste en la matière, R. Badinter (2014 :7- 8), l’avocat et ministre de la Justice de 1981 à 1986. Conséquemment, la traduction de cette loi scélérate a été la création du Camp Brun en 1887 (M. Pierre, 2018 :120), par euphémisme destiné aux «Incorrigibles».

C’est donc le deuxième déni de justice infligé à «Ali Ben». Dans quelles conditions ? A la suite de quel(s) délit(s) ? Lui, «l’excédé d’humilité» depuis son embarquement en 1873 ou 1874, soit les deux principales dates d’arrivée des insurgés à Nouméa ? D’autant que, théoriquement, n’y sont intégrés que les forçats en provenance des deux sites d’enceintes fortifiées, les îles Nou et Décos, proches de Nouméa…

Brusquement, le maître d’école coranique relégué au camp des «incorrigibles» après 12 ou 13 années de travaux forcés ? Sanctionné suite à une absence de séance de travaux forcés… ne parvenant ni à se relever du sol ni soulever ses lourds fers étreints ?

En l’absence d’autres données viables, relisons le 2e hémistiche du v 19 avec sa suite : «Le forçat a pour vêtement (de la toile à) sacs ; quiconque le voit s’enfuit effrayé. Jeunes et vieux, aucun n’est rassuré. La fin et la nudité ont eu raison de moi».

En somme, la «misère physiologique épouvantable». Sans conteste, «Ali Ben» n’a pas été «incorrigible», mais a été à partir de 1887 et jusqu’à… son dernier souffle victime d’un deuxième déni de justice en vertu de «la loi visant l’élimination de la société des criminels dangereux ou des délinquants incorrigibles», suivant l’interview de R. Badinter (2018 : 7).

D’expliciter : «Derrière la formule «régénérer l’homme par la terre et la terre par l’homme», il y a la volonté politique de purger les campagnes de France de leurs éléments criminels et des marginaux, redoutés par les populations que l’on voulait rallier à la République (…). La loi sur la relégation était ‘‘ainsi’’ une loi purement politique.»

En définitive, le message-plaidoyer solidement étayé par «Ali Ben» est riche d’enseignements à plus d’un titre. En premier lieu, il l’a entamé au terme d’un peu plus d’une décennie de travaux forcés, alors que les insurgés algériens ont été condamnés à la déportation simple, à l’exception de sept condamnés à la déportation en enceinte fortifiée mais n’incluant pas «Ali Ben» (G. Mailhé, 1994 : 141).

Autant donc de réfutations quant au premier déni de justice !

Quant au second, il est consécutif à la création du Camp Brun en 1887. C’est donc au sein de cet enfer, «cette misère physiologique épouvantable» que le maître d’école coranique n’a pas désespéré pour autant.

Peu ou prou, parvenant à composer trente-six vers d’une versification poignante. Pas seulement le vécu-témoignage jusqu’à son dernier souffle rendu aux antipodes de sa chère patrie, de ses vénérables ancêtres.

A dessein, le message-plaidoyer défendant les damnés de la terre ! Sans une foi inébranlable, sans de fortes convictions en toutes circonstances, ces mêmes lueurs n’ont-elles pas exhorté le maître d’école coranique à résister aussi longtemps que possible ? De survivre dans l’enfer du Camp Brun, le temps qu’il fallait pour composer un plaidoyer solidement étayé, conforté par un argumentaire s’appuyant aussi bien sur le droit musulman que le droit établi ? Au pays des Droits de l’homme !

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