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dimanche, 16 juin, 2019
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Le hasard selon Amari

18 janvier 2019 à 10 h 00 min

En lisant Balak, il nous a semblé en forçant le trait que nous avions affaire à un Ibn Khaldoun contemporain mâtiné de Boris Vian, le premier pour la curiosité multiforme de ses semblables et le second pour ses audaces d’imagination.

Ce n’est pas un hasard si Balak*, ce roman sur le hasard, a été écrit par un auteur fasciné par les anciens savants polyvalents, ces êtres capables, à l’image du Persan Omar Khayyâm, d’inventer le quatrain en poésie et des tables astronomiques, d’être un mathématicien génial et d’écrire un traité sur les gammes musicales… Si de tels profils sont devenus impossibles de nos jours où la spécialisation des sciences a atteint un stade extrême, l’idéal de leur esprit universel qui transcendait les disciplines se ressent bien chez Chawki Amari, l’écrivain algérien qui présente sans doute la plus grande amplitude de curiosités, de savoirs et de pratiques parmi ses pairs passés et présents.

A l’université, il s’est essayé aux mathématiques et à la physique avant d’opter pour la géologie qui le passionne toujours, de même que la cosmologie, l’astronomie, les sciences fondamentales, etc. Romancier et nouvelliste, sa plume dessert aussi le journalisme à travers la chronique et le reportage. Il a été également dessinateur et caricaturiste, ce dernier statut lui ayant valu ses premiers déboires judiciaires.

Depuis 2013, il a entamé une carrière d’acteur qui, bien que modeste par le nombre d’apparitions, s’est soldée par d’appréciables prestations venant en quelque sorte compléter une activité de scénariste. Et, pour finir (?), dans le secret de son domicile, il s’adonne à la musique, composant et jouant des partitions. C’est pourquoi, samedi dernier, alors que nous avions le plaisir de modérer sa rencontre avec le public à la librairie L’Arbre à dire, nous avons même envisagé que notre confrère et collègue puisse un jour concevoir un opéra moderne.

Mais pour l’instant, c’est dans la littérature surtout qu’il plante ses passions, et sa huitième publication, vient dévoiler davantage les desseins d’une écriture romanesque qui a débuté avec Après-demain (Chihab, 2006) et Le faiseur de trous (Barzakh, 2007). Il s’est ensuite particulièrement distingué avec L’Âne mort (Barzakh, 2014) qui s’intéressait à la gravité qualifiée de «sculptrice de l’univers». Cette œuvre est la première séquence d’une pentalogie qui comprendrait successivement après Balak trois autres romans centrés sur l’énergie, l’inconscient et le rapport entre rêve et mort.

Saga

C’est donc un véritable chantier littéraire auquel Amari s’est attelé, avec en quelque sorte l’intention d’une saga de l’univers à la sauce algérienne. Si le fait est déjà rare dans la littérature mondiale, il est complètement inédit dans la nôtre et démarque cet écrivain par une originalité déjà signalée par ses premiers écrits. On peut dès lors penser que cet ordonnancement annoncé d’une série fondée sur des notions puisées dans le champ des sciences ne peut que nuire à l’écriture littéraire réputée fantasque, voire irrationnelle, livrée aux instances d’une inspiration inspirante.

Il n’en est rien et, davantage que L’Âne mort, Balak se traduit par un tour de force remarquable qui mêle éléments scientifiques et bonne fiction puisée de la société. Nous n’avons ressenti à aucun moment l’impression de lire un docte traité sur le hasard puisque celui-ci devient quasiment un personnage parmi ceux, bien humains, qui animent la narration.

Nous n’avons pas non plus ressenti, à contrario, l’impression de lire une œuvre sociologique qui s’attache à décrire des faits ou phénomènes. Il s’agit bien d’un roman dans la plus juste de ses définitions, soit la transmutation d’un univers réel en un univers de fiction par le truchement d’une imagination qui cherche à nous étonner et y réussit souvent. Pour ce faire, Chawki Amari dispose d’un avantage certain, celui d’une activité journalistique qui le nourrit quotidiennement d’informations, de situations et d’exemples concrets.

Il le reconnaît mais tient à séparer ce monde de celui qu’il crée au plan littéraire. La réalité n’est pour lui qu’une source et une référence de son écriture. De là, il construit une histoire qui n’est pas (ou plus) de l’actualité éphémère mais une proposition de lecture du réel dans ses fondements durables. Et, aussi fantasmagoriques que peuvent paraître ses récits, ils s’inscrivent dans une vraisemblance sociohistorique qui nous invite à réinterpréter notre réalité dans des perspectives plus larges, très larges même puisqu’elles atteignent les dimensions de la civilisation et du cosmos.

Liens

Sans crier gare, il nous amène à réfléchir à nous-mêmes en considérant que nos «spécificités» s’intègrent totalement dans la dimension humaine universelle. C’est un observateur attentif et précis du quotidien le plus banal (en apparence) qui nous entraîne dans des situations parfois loufoques (toujours en apparence). En lisant Balak, il nous a semblé en forçant le trait que nous avions affaire à un Ibn Khaldoun contemporain mâtiné de Boris Vian, le premier pour la curiosité multiforme de ses semblables et le second pour ses audaces d’imagination.

Balak commence dans un bus à Alger par un vol de portable et ses conséquences diverses que Rouiched ou Zinet n’auraient pas dédaignées. Mais très vite, cet événement pour le moins ordinaire va se déployer par touches successives vers la question centrale du hasard sur lequel nous apprenons quantités de choses, depuis sa polysémie dans le langage jusqu’aux découvertes de la physique quantique.

A cet hasard disons absolu, il y a le hasard de la rencontre, toujours dans ce bus, de la belle et pertinente Lydia avec le dénommé Balak, personnage central. Il lui demandera son numéro de téléphone. Elle lui proposera de former des numéros au hasard jusqu’à trouver le sien ! Parallèlement à cette idylle hasardeuse, le lecteur découvre la Direction des Sectes, structure destinée à les surveiller et les combattre.

Et, en ce moment, son viseur s’est focalisé sur la nouvelle secte des Zahiroune qui a fait du hasard son crédo. Comme les autres créations d’Amari, Balak se distingue par son humour envisagé comme «la forme supérieure de l’intelligence» et un traitement des personnages qui échappe aux stéréotypes fréquents de la littérature algérienne. Personne n’est tout blanc ou tout noir et le hasard va révéler les liens insoupçonnés qui lient tout ce petit monde. Sans complaisance corporatiste (il n’est pas inutile de le préciser), seul le talent de son auteur ne relève pas du hasard.

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