Centenaire de l'écrivain Mohammed Dib : Le dictionnaire amoureux de la Finlande | El Watan
toggle menu
lundi, 21 septembre, 2020
  • thumbnail of elwatan07092020





Centenaire de l’écrivain Mohammed Dib : Le dictionnaire amoureux de la Finlande

03 août 2020 à 9 h 38 min

La Finlande, un pays si doux, si calme, des contrées vastes, l’horizon à perte de vue, et pour nous le faire découvrir, un faiseur de mots, un guetteur de sens s’est chargé de cette noble mission.

C’est un monsieur très chic représentant à la fois cette culture «vielle France» et cette noblesse tlemcénienne, comme l’a si bien décrit Nadjet Khedda, l’une des grandes spécialistes de Mohammed Dib, Dib qui a entamé sa carrière avec la littérature du témoignage et de la réalité du combat libérateur s’est envolé dans les années 80’ à Helsinki, capitale de la Finlande, un pays partageant avec l’Algérie cette fierté patriotique et identitaire.

Le premier roman de la trilogie Algérie La Grande Maison qui a annoncé le grand tonnerre dans la nuit coloniale a été traduit en finnois, Dans la cour a été le nouveau titre adapté au champ éditorial finnois. L’auteur de Neiges de Marbres et après avoir produit autant de romans, de nouvelles et de la poésie en Algérie et en France est parti à l’assaut des grands espaces, cet explorateur nous a bien raconté le pays de la neige et du soleil, son oeuvre est une sorte d’hymne écologique dépouillant l’être de ses impuretés, alliant silence et émerveillement face à la nature, une culture où la force du silence redonne à l’individu toute l’énergie et toute la capacité d’entreprendre les choses de la vie dans la sérénité, c’est cette démarche singulière qui nous permet d’explorer la capacité de retrouver cette symbiose avec soi-même.
Le silence des stations que l’auteur Mohammed Dib à outillées dans sa longue traversée des grands espaces se trouvant dans le pays des Finns, cette expérience vécue dans ce pays nordique est une sorte de retraite, voire une «khoulowa» que pratiquait l’homme, l’auteur et le philosophe en quête d’une illumination soufie, une sorte d’intuition et d’un éveil permanant à la littérature du témoignage et réaliste à celle de l’étonnement, du questionnement, un nouveau style de résonances poétique et surréaliste.

Le passage au pays finlandais a cristallisé cet attrait de l’écrivain pour cette littérature plus épurée et portée sur l’économie des mots, un prolongement de la production littéraire qui a été toujours orné de lauriers plus poétiques vers un type de littérature orienté vers la quête du sens.

Le troisième aspect se structure autour de Mohammed Dib le philosophe qui a examiné ses nouvelles thématiques, ses riches expériences sous les lunettes de l’altérité et du rapport à l’autre. Ce coeur «dibien» qui a célébré la Finlande dans ses manifestations les plus éclatantes a trouvé dans les corpus narratifs confiés à une «star» de la trilogie nordique, Lyll Belle, l’une des représentantes les plus fidèles de ce Suomi melting-pot, smart et éveillée, nourrie de cultures maghrébines et nordiques, honorant tantôt la chaleur de la neige et tantôt la douceur du sable, elle opère avec brio cette extraordinaire unité, ce magnifique binôme fécond.

La nature trouve dans ce dictionnaire amoureux de la Finlande sa dimension écologique, poétique et ésotérique, le bouleau, cet arbre cher aux Finnois qui reflète en quelque sorte l’image d’un pays des plus boisés au monde. La Finlande, au-delà de ces attributs naturels qui ont inspiré les chefs-d’oeuvre de Mohammed Dib, opère un charme inouï et une profonde influence, et ce, à travers sa culture, son mode de vie et son rapport à la lumière.

Cette tentative de livrer ce rapport intime qui lie Mohammed Dib à la Finlande sera traduite par le biais des textes choisis tirés des oeuvres de la trilogie nordique que constitue Terre d’Orsol ; Neige de Marbre et Sommeil d’Eve ainsi que d’autres ouvrages comme l’Infante Maure ; L’Arbre à Dire ou encore Simorgh et Laezza. Cette production littéraire intense et riche atteste de cet attachement de l’écrivain à la Finlande, sa culture et son mode de vie, un mode de vie tourné vers une certaine éthique dont le moteur essentiel n’est autre que ce silence qui efface et régénère l’essence de l’être. Une force intérieure qui soustrait les fioritures et les bavardages de la pureté de la vie.

Ce dictionnaire amoureux de la Finlande, autrement dit ce coeur palpitant du Suomi, est une invitation à revisiter le pays des Finns à la lumière éblouissante que procure le génie dibien, une sorte d’alchimie du bonheur entraînée par la force du verbe de Mohammed Dib révélée par les personnage de Dib, Lyll Belle, Solh, Faina, Eid, Roussia Aeel, Borhane.

Ce qu’il faut retenir de l’oeuvre nordique de Mohammed Dib, c’est qu’il aborde cette partie fabuleuse de sa carrière littéraire comme une passionnante histoire à raconter à soi et aux autres, nous les autres, un récit qu’il a légué à la petite Lyll Belle à qui il procure la mission de le transmettre avec ses mots, ceux de l’éternel recommencement du sable et la manie des gestes répétitifs des petits enfants dans leur processus d’épanouissement et de socialisation.

Ce regard de l’homme du Sud vers les gens du Nord est dépouillé et affranchi d’une vision paternaliste réductrice, il avance certes ébloui par le charme des lieux et des êtres, mais il nous éclaire encore plus sur cette expérience humaine des Finns, il le fait aussi par procuration en confiant la mission à la petite Lyll, celle qui fait et défait scènes et situations et redonne à l’énoncé tout son sens.

BIENVENUE AU SEPTENTRION

Tout d’abord, nous devons dire que l’auteur de la trilogie où la tétralogie nordique a été dans un premier temps envoûté comme chaque touriste qui vient du Sud par l’enchantement qu’opère un pays du Nord sur les peuples du Sud, ainsi que par les qualités humaines de ses habitants, cette première posture touristique et folklorique appuie une autre démarche singulière et profonde, celle de l’homme qui fusionne avec une partie de la terre et s’insère au sein de sa partition comme une agréable symphonie, cet esprit nous le constatons bien en lisant les Terrasses d’Orsol à la page 35. «La ville qui me procure un sentiment de reconnaissance si extrême que j’en suis parfois effrayé reste néanmoins taillée dans le plus solide et la plus accueillante des réalités. Je vais en donner des exemples qui ne sont que des arguments dictés par l’attachement dont je suis prêt pour elle. Ainsi la bienveillance.

Elle est générale, elle s’allie en plus à un air de gravité de bon aloi chez le plus modeste des habitants, cela touche en vous une certaine fibre. Modeste des habitants, cela touche en vous une certaine fibre. Tout ce qui est susceptible de vous être utile, tout ce qui peut veut être agréable est accompli avec une entière bonne grâce ; le bonheur, non seulement du citoyen : de l’homme en général est tenu pour une tâche sacrée par une population unanime dans ses dispositions».

Cette sensation de confort moral et de plénitude est toujours le fruit de cette aubaine lumineuse, cette complémentarité entre l’être et la lumière, cette permutation de rôles entre ces deux entités est également un clin d’oeil à ce pays qui vénère la lumière, un instant d’enchantement, un éveil permanent et un état existentiel vivant dans une intense fusion, provoquant autant de bien-être et d’allégresse, l’auteur le mentionne si bien dans la page 188 de son roman Le sommeil d’Eve : «La lumière, qui respire l’allégresse autour de nous, paraît jouir d’elle-même, je remercie le hasard, ou quelque nom qu’on veuille lui donner de nous avoir guidé vers ces lieux».

SAUNA

Mohammed Dib a été très marqué par la tradition de sauna et toute cette culture liée aux moeurs anciennes des populations nordiques, un véritable style et art de vie, comme il le souligne dans Simorg page 83 : «Les saunas sont des bains où les Nordiques vont non pour se laver, mais pour transpirer, se détendre, voire exsuder l’alcool dont ils sont imbibés. On se lave plutôt avant d’y entrer. Un sauna est entièrement construit en bois et selon des mesures, un plan fixé depuis des temps immémoriaux. Trois larges bancs y sont installés en gradins dans le sens de la longueur. C’est là-dessus qu’on prend place.

D’abord au premier niveau, car à tenter d’accéder d’emblée au plus haut, on crèverait sur le champ la gueule ouverte : une température d’enfer y règne déjà. Il faut même attendre un bon moment avant de seulement se hisser sur le deuxième gradin. Ne peut y tenir n’importe qui sans cette préparation. Sur le foyer, où les pierres sont chauffées à blanc, une louchée d’eau est par moment jetée. L’exaltation calorique, à la seconde où on le fait, vous coupe la respiration ; pour suer, alors on sue ! Là-dessus, ou bien on flagelle son voisin, qui ensuite vous rend la politesse, puis de temps en temps, à peu près tous les quarts d’heure, on sort se rouler dans la neige, ou se plonger dans l’eau astringente d’un lac».

SOLEIL DE MINUIT

S’il y a un phénomène de la nature qui a marqué Mohammed Dib, c’est bien cette manifestation fantastique de la nature et ce rayonnement permanent du soleil appelé communément «le soleil de minuit», au-delà du générique plus attractif pour la masse des touristes, un soleil est aussi cette lumière qui se dégage de ses écrits, lui qui a hérité de sa longue carrière algéroise cette qualité d’écrivain solaire dans le sens hellénistique du terme, cette attractivité de la lumière a été un élément déclencheur de toute une littérature ardente forte interpellant nos sens et nos intuitions, Mohammed Dib consacre le roman Le Sommeil d’Eve pour vénérer cette baraka du soleil qui se cache pour réapparaître : «A quelques pas, un geyser produit par cette lumière maintenant triomphante.

Cette lumière finissante qui va céder la place à un autre jour, celui de la nuit. Je ne sais pas comment elle s’est retrouvée là d’un coup. La figure vibrant de l’ardeur du soleil, les yeux plus que jamais lumineux. Et le sourire lumineux aussi à l’ombre de son grand chapeau de paille. Je la guide vers les rochers qui font art de verdure dans ce paysage urbain». Cette lumière est vécue par l’auteur comme une force intérieure, une générosité qui inonde les autres de son propre bien-être, cette vérité de soi qui se manifeste dans la transparence du jour opère le même effet de la lumière sur les êtres et les objets, un état d’esprit et une des stations de contemplation évoquée par Dib dans l’infante maure : «Et moi, ma vérité où est-elle ? Dans ma lumière et dans toute celle qui envoie le soleil, quelque chose de nu et on est mieux habillé de sa nudité que de ses habits.

Ce quelque chose, pour l’instant, qui ne reprend pas son souffle, le retient, garde en suspens. Et si c’est un mur, c’en est un qui vous ouvre son coeur.» Dans un autre registre, Mohammed Dib appréhende cette relation au soleil plus comme une attitude d’étonnement, d’éblouissement et de fascination, son personnage du roman Terrasse d’Orsol est pris dans l’émerveillement du chevauchement du jour et de la nuit, la perte de la notion du temps replace l’être humain dans l’univers comme une entité égale aux autres phénomènes de la nature, la vie dans cette partie de la terre est décrite comme une sorte de permutation d’une perpétuelle course-poursuite entre le jour et la nuit. «Le soleil est haut maintenant, il n’est sûrement pas quatre heures encore, il illumine le monde devant l’homme, il en a tout l’air. Si on se couche tard ou si on se couche tôt, je ne sais plus. A partir du moment où j’ai mis les pieds sur cette île, j’ai perdu le sens du tard et du tôt, du jour qui suit la nuit, qui suit le jour.»

ARBRES

La Finlande est l’un des pays les plus boisés en Europe, sa richesse faunistique est impressionnante au-delà de ce capital naturel qui dote ce pays d’un couvert végétal qui place la Finlande dans le peloton des nations les plus écologiques ; à ce titre, plus de 65% de la totalité du territoire finlandais est recouvert de forêts et pour bien traduire cette réalité, l’auteur du roman Laezza nous invite dans la page 158 à entreprendre un dialogue chaleureux et intelligent avec ces entités vivantes qui ne sont autres que ces arbres qui évoluent au rythme des cycles des saisons, ces arbres qui nous interpellent sur des valeurs morales comme la contemplation et la patience. «Et en Finlande, tant qu’il neige, regardez les arbres comme fouettés par le tourbillon des flocons, ils vont de l’avant, puis sitôt que la neige suspend sa chute, comme nous, vous ne pouvez faire qu’attendre avec eux».

Mohammed Dib, qui reste un écrivain tellurien engageant un rapport charnel avec la nature, seule une tentative de lecture des pratiques anciennes païennes nous offrira les clés qui nous permettront de cerner cette proximité des Finnois avec la nature, cet attrait intense réside dans les sources anciennes de la foi finnoise appelée «Suomonusko», une religion polythéiste ancienne vénérant plusieurs divinités dont «Tapio», le dieu des forêts ; ces croyances païennes sont articulées autour de deux éléments essentiels, le «Hiisi» qui représente les esprits d’un lieu sacré, et le «Haltija» qui regroupe l’ensemble des divinités secondaires. Ce binôme homme-nature est résumé par Dib dans un passage narrant cette fluidité minérale caractérisant le lien étroit entre l’entité humaine et Dame Nature, où l’un n’est que le prolongement de l’autre dans une magnifique complémentarité des espèces : «Même les forêts rencontrées en chemin n’appartiennent plus depuis longtemps à la sylve antique. Et par là-dessus, on voit qu’ici la confiance règne entre l’être humain et la nature.

Ce qui pourtant sans quitter l’Europe, quelque part, n’est plus le cas : des terres nordiques font exception, toute la Finlande par exemple, laquelle est bien une fin de land mais aussi le territoire des Finns. Suomi en finnois. Là-bas naturante, la nature s’impose comme un abîme de refus. Nulle relation, nul échange, le paysage vous regarde sans le voir, il n’existe que pour soi ; votre présence y semble déplacée, voire sacrilège. Ainsi, qu’en est-il d’un autre pays en lequel je me reconnais : l’Algérie».

Dans la trilogie nordique, Dib nous présente dans son dispositif narratif l’attachement de Lyll Belle qui est l’une des icônes de cette oeuvre éponyme à l’arbre, à la vie, à l’enfance, à l’entre deux, cet arbre s’appelle le bouleau qui représente l’espèce faunistique nationale par excellence et chaque famille s’arrange à planter un arbre symbole dans son jardin ; un autre arbre est très convoité par les Finns, il s’agit du sapin. Mohammed Dib en rend compte et déconstruit très bien cette culture finnoise en puisant dans la compréhension du sens des êtres et des choses : «Une tradition chez nous reconnaît à deux arbres un statut primordial dans la vie de l’être humain, ils sont désignés, l’un comme l’autre, d’un mot composé à partir d’une racine commune ‘‘Koti’’ la maison, chez soi. Ce sont le sapin (de la maison) Kotikuusi et le bouleau (de la maison) kotikoivo. A la campagne, on laisse souvent un beau sapin et un beau bouleau pousser à côté d’une habitation».

WEB

La Finlande demeure un des pays les plus innovants à travers la planète, elle est aujourd’hui l’une des destinations les plus prisées des porteurs de projets des sociétés naissantes, une véritable Mecque des smart-cities dans le monde, elle est considérée comme la créatrice du langage le plus populaire sur la cyberplanète, à savoir ces émoticons qui supplantent les langues et prennent leur place dans l’espace digital.

L’écrivain Mohammed Dib nous rappelle cette vérité qui permet à cet ensemble de symboles de voler la vedette à la première langue universelle, à savoir l’anglais, un code combinant lettres et chiffres et mimant en quelque sorte la même musicalité du mot et bien sûr la même signification ; cette question est abordée dans la page 101 du saisissant ouvrage Laezza :

«Écritures émergentes sur le web pour une langue connue, l’anglais, mais nées en Finlande, exemples :

2 day pour today
2U pour to you
AML pour all my love
CCL pour couldn’t care less
Diik pour damned if I know»

Ce petit paragraphe dédié à cette nouvelle langue très prisée sur le Net s’achève sur un clin d’oeil à l’attachement de la Finlande aux langues anciennes, en rappelant le passage systématique des news en latin sur les ondes de la Radio Finlande.

Cette littérature de Mohammed est un regard sur l’autre et une introspection sur soi, une approche «orientaliste dans l’autre sens», si on veut reprendre l’expression de l’écrivain Abdelkader Djamai, un écrivain tentant de saisir la réalité des rapports humains venus du Sud et symbolisés par les allégories du sable, de la neige et dont la vérité sort de la bouche de l’innocente Lyll Belle.



S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!