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Nasro Touil .Membre fondateur de l’Association Art, culture et protection du patrimoine oranais.

Le but de notre festival était de remettre le raï sur les rails

10 août 2018 à 5 h 16 min

Nasro Touil a commencé sa carrière dans l’animation au sein du complexe Les Andalouses à Oran où il a fait la connaissance du milieu artistique oranais. Il a participé à la création du premier festival du raï en 1985 et à la fondation du l’association de la promotion et de l’insertion de la chanson oranaise (Apico).

Cette dernière a été dissoute et refondée à nouveau sous le nom de l’Association art, culture et protection du patrimoine musical oranais (Acppmo).Il revient sur les raisons de l’annulation de la célébration des 48 ans du raï qui devait avoir lieu du 6 au 11 août courant et revient sur la situation de cet art en Algérie.

Pourquoi le festival a-t-il été annulé ?

Nous avons commencé les préparatifs du festival en octobre 2017. Depuis, nous avons contacté toutes les autorités compétentes pour le bon déroulement d’un tel festival.

Nous avons été confrontés au silence des autorités. Pourtant, nous avons adressé quatre demandes de patronage au ministère de la Culture et saisi à nombreuses reprises l’AARC, l’ONCI, le Premier ministre, le ministère du Tourisme ainsi que la présidence de la République pour parrainer l’événement.

Toutes nos demandes sont restées lettre morte, à l’exception de la Direction de la jeunesse et des sports ainsi que l’Office national des droits d’auteur et des droits voisins qui ne s’est manifesté qu’une semaine avant le début prévu des festivités.

L’ONDA voulait imposer des artistes qui n’avaient rien à voir avec le raï, alors que nous l’avions sollicité pour prendre en charge la sonorisation de l’événement.

Les festivités ne pouvaient-elles pas être maintenues par d’autres moyens ?

Non, et pas seulement pour des raisons financières. Nous n’avons pas demandé de l’argent mais juste des moyens indispensables au déroulement des 48 ans du raï, c’est-à-dire des infrastructures et des moyens techniques pour nous permettre d’être à la hauteur d’un grand festival algérien.

Le théâtre de verdure Chekroune Hasni où devaient se tenir les soirées et le jardin Ibn Badis où nous voulions organiser un salon des associations de tourisme et d’artisanat n’ont pas été mis à notre disposition par le président de l’APC d’Oran.

Nous comptions plus sur des sponsors et sur la billetterie pour financer l’événement. Seulement, dans le cadre du festival, nous devions accueillir 150 artistes internationaux qui devaient venir à titre bénévole.

Nous avons donc saisi le ministère des Affaires étrangères en janvier 2018 afin d’exempter les artistes des frais de visa qui s’élèvent à 80 euros par personne. Nous nous sommes arrangés pour le transport des artistes jusqu’à Marseille, mais le consul général de Marseille n’a visiblement pas reçu favorablement notre requête. Pour toutes ces raisons, il était impossible de conduire un événement d’une telle envergure.

Quelle valeur ajoutée les festivités des 48 ans du raï allaient-elles apporter de plus que le Festival national du raï de Sidi Bel Abbès ?

L’événement en question avait une envergure internationale avec une retransmission en direct sur France Maghreb et sur Beur FM et comptait sur la participation d’associations algériennes et internationales.

Si nous étions informés de la tenue d’un autre festival en temps voulu, nous n’aurions eu aucun mal à coopérer et à créer un événement commun. Mais pourquoi injecter des moyens faramineux pour l’organisation d’un festival qui ne rapporte rien économiquement et en boycotter un autre ? Le but de notre festival était de remettre le raï sur les rails, faire de l’Algérie une vitrine au rayonnement culturel du raï et sa promotion en vue des Jeux méditerranéens.

Nous voulions surtout soutenir le dossier de l’Algérie dans la reconnaissance du raï comme patrimoine culturel immatériel au sein de l’Unesco. Enfin, ce festival allait encourager l’économie oranaise et employer pendant une semaine plus de 250 jeunes.

Quelles sont, selon vous, les raisons qui ont motivé ce boycott ?

Nous ignorons encore les motifs qui ont motivé toutes ces embûches. Nous sommes en train de réunir tous les documents pour soumettre un rapport détaillé à toutes les instances que nous avons sollicitées. Nous attendons aujourd’hui une réponse claire de leur part. L’enjeu est important, car il s’agit de la réputation de la culture algérienne et de sa préservation. Il faut que chacun assume ses responsabilités.

En parallèle, si nous ne recevons pas de réponse, nous allons organiser deux rassemblements d’artistes et des membres de la société civile devant l’APC d’Oran et devant la direction de la culture. Pour le moment, nous ne pouvons que spéculer sur les raisons du boycott, mais il est connu que des personnes au sein des APC, d’obédience islamiste pour être clair, veulent mettre des bâtons dans les roues et procéder au «nettoyage» du raï.

Plusieurs concerts ont été annulés, précédés de prières de rue. Quelle est votre opinion là-dessus ?

Au-delà des contestations qui peuvent être légitimes, cette manière de procéder devient une mode et nous rappelle les pratiques des islamistes dans les années 1990. En 1991, nous avions organisé un festival à Bel Askar au palais des Sports.

Il y avait à l’époque une pression pour empêcher l’événement. Il y a donc, d’un côté, les revendications, et de l’autre la récupération politique qui peut être dangereuse et pour l’art et pour l’avenir de l’Algérie. La prière se fait dans les mosquées et l’art dans les espaces réservés à cet effet. .

Prévoyez-vous la délocalisation des festivités des 48 ans du raï ailleurs ?

Oui. Nous sommes en discussion pour déplacer le festival en France et nous sommes en train d’actionner notre réseau afin qu’il ait quand même lieu. Mais cela m’attriste de constater que les responsables sont inconscients et insensibles à l’avenir de cet art dans notre pays.

Le Maroc organise sa scène raï de manière à se l’approprier sans que nous puissions défendre notre culture et notre scène musicale. Les autorités actuelles sont en train de balayer d’un revers de main cet enjeu de mémoire.

Ce qui est d’autant plus désolant, c’est que nous voulions célébrer et commémorer nos artistes qui ont consolé les peines de nos gens alors que notre pays était frappé par la décennie noire.

L’enjeu est également de transmettre cet art aux générations futures. Aujourd’hui, le raï est devenu un business. Des artistes tels que Kader Japonais ou Cheb Mamidou s’auto-proclament chanteurs de raï alors qu’ils n’apportent rien à l’esprit du raï.

Allez donc leur demander ce que le mot raï veut dire ? C’est avant tout l’expression d’un avis. Chaque chanson est une histoire qui dit ce que vivent nos citoyens. La chanson raï est chargée de symboles. A ses débuts, le raï urbain était engagé. Les chansons de cheb Khaled, cheb Hasni, cheikha Rimitti et bien d’autres sont entrées dans le cœur des Algériens, dans leurs célébrations, leurs coutumes.

De nos jours, le sens du raï s’est vidé de sa substance première, pour ne retenir que la violence, la haine et la délinquance. Alors, s’il faut nettoyer quelque chose, c’est bien cela. Nous prendre pour cible, c’est s’attaquer aux mauvaises personnes. Mais le raï ne mourra jamais et saura rebondir et célébrer ses vrais défenseurs.

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