L’aquarelliste Bettina-Heinen-Ayech tire sa révérence : Une vie, une passion, une œuvre | El Watan
toggle menu
vendredi, 30 octobre, 2020
  • thumbnail of elwatan05102020





L’aquarelliste Bettina-Heinen-Ayech tire sa révérence : Une vie, une passion, une œuvre

17 juin 2020 à 9 h 12 min

C’est une aquarelliste d’un immense talent qui tire sa révérence après une vie passionnée vouée aux arts plastiques. Née le 3 septembre 1937 à Soligen (Allemagne) dans un milieu d’intellectuels, Bettina-Heinen entame des études dans différentes Ecoles des beaux-arts.

Sa rencontre et les liens qu’elle tisse avec le peintre et écrivain allemand Erwin Bowien (1899-1972), ses voyages à travers les pays du nord de l’Europe et de l’Afrique, sa rencontre à Paris avec l’homme de sa vie Abdelhamid Ayech et enfin son établissement à Guelma (Algérie) ont fait que Bettina s’est imprégnée, sa vie durant, d’une dimension religieuse et culturelle incommensurable engendrant une passion pour les arts plastiques qui n’avaient d’autre aboutissement que l’accomplissement de son œuvre. El Watan relate en exclusivité l’instant d’une rencontre chez elle, à Guelma, quartier de l’ancien abattoir, il y a un certain temps… déjà.

Une vie…

Imaginons une petite ville de Rhénanie du Nord (Allemagne) plus exactement à Soligen, ville célèbre pour sa fabrique de coutellerie. Nous sommes le 23 avril 1945, Bettina à 7 ans, elle dit à sa mère : «Crois-tu, maman, que je puisse me réjouir un peu que les Américains viennent ? » «Mais oui je me réjouis un peu au fond du cœur», répondit la mère. «Et il n’y aura plus d’avions, plus du tout, et on ne bombardera plus ?» «Mais non, on ne bombardera plus», rassure la mère. La petite Bettina s’est rendormie. Telle est la scène que rapporte Erwin Bowiendans son célèbre journal, Journal d’un artiste peintre Heures perdues du matin adapté par Bernard Zimmermann.

Déjà à cette époque Erwin Bowien était très présent dans la vie des Heinen, le père de Bettina est journaliste poète, une amitié les lie. Mais il n’y avait pas que des fantômes dans la tendre jeunesse de Bettina. «Toute jeune déjà, mes parents m’emmenaient au théâtre et aux concerts ; à la maison, nous recevions des musiciens, des écrivains et des peintres ; cette vie culturelle m’a formé et jamais la vie matérielle ne fut plus importante pour moi que la vie spirituelle», tenait à dire Bettina.

Son intérêt pour les arts est venu très tôt puisque c’est à 12 ans, nous dit-elle, qu’elle vend son premier tableau. Mais bien avant, l’intérêt précurseur pour la peinture lui vient grâce aux toiles d’Erwin Bowien, qu’elle découvre dans le domicile familial avec ses parents, à chaque retour de «Bo» de l’un de ses nombreux voyages. «Il m’a encouragé à libérer mon trait, à m’exprimer par la couleur, en travaillant sur des grandes feuilles afin de corriger mes imperfections. Erwin Bowien ne manqua pas également de m’emmener pendant les vacances scolaires, dans la végétation quasi-tropicale du Tessin en Suisse italienne où je réalisais déjà mes premières compositions de plantes sur fond de paysage. ‘Bo’ m’apprit également les sciences de la couleur.

Le bleu de cobalt pour le fond, le bleu outremer au-devant ; d’éviter les couleurs terre   ; seuls les maîtres savent comment en user m’enseignait-il.» Mais encore, c’est sur l’île Sylt, la plus grande et la plus septentrionale des îles allemandes de la Mer du Nord, que Bettina osa pour la première fois à peindre l’être humain dans la nature et les tons de sa chair. Elle entreprit également de peindre les vagues, la perspective d’un paysage. Très souvent Erwien lui dira : «Aime l’être humain, sinon il te sera impossible d’exprimer son âme et sa richesse.»

Un autre fait marquant dans la vie artistique de Bettina a été les articles de presse peu élogieux critiquant le fait qu’on ait organisé une exposition personnelle à une jeune élève sans maturité, publiés lors de sa première exposition individuelle au casino de Bad Homborg au moment où elle n’était qu’étudiante à l’Ecole des beaux-arts de Cologne vers 1954, dans la classe du Professeur Otto Gerster. Néanmoins le célèbre peintre expressionniste allemand Karl Schimdt-Rottluf (1884-1976) lui écrivit : «Bettina reste fidèle à toi-même ! » quant à Erwin Bowien, il lui fera la réflexion suivante : «Il faut apprendre à recevoir les coups !»

Une passion…

Bettina Heinen Ayech était une passionnée acharnée, il faudrait remonter loin dans sa jeunesse pour en découvrir les éléments précurseurs. En effet, d’exposition en exposition de 1959 à 1962, Bettina a reçu deux bourses d’étude qui lui permirent de voyager en compagnie son maître principal, son mentor, Erwin Bowien. Elle découvrit ainsi la lumière d’été de la Suède et de la Norvège qu’elle peignit. A ce sujet, elle nous avouera «c’est la lumière qui donne la couleur à la nature nordique et qui m’a finalement appris tout au long de ma carrière à saisir les variations qu’elle provoque». La palette de Bettina est alors percutante, elle heurte, agrippe, ce bouillonnement s’estompera une première fois à Paris où elle passa quelque temps en compagnie de Erwin Bowien.

Deux ans plus tard au Caire, s’accomplit l’une des plus grande aventure artistique de Bettina, en séjournant à Louxor et peignant à Gourma. «Les mois que j’ai vécus en Egypte demeurent la grande aventure de ma jeunesse, tout m’inspirait, les êtres humains et leur gentillesse, les paysages du Nil et du désert ainsi que les couleurs, si opposaient à celles de l’Occident», avoua-t-elle. L’artiste qu’elle fut est probablement née en Egypte ? Dans ce même ordre d’idées, l’heureux destin d’une rencontre en 1960 à Paris, avec Abdelhamid Ayech, qui deviendra par la suite son mari, la mènera à Guelma où, là, est perçue une deuxième naissance de la palette de Bettina, un aboutissement en soi.

C’est dans cette petite ville de l’Est algérien (Guelma) que Bettina peindra inlassablement les mêmes paysages du mont de la Maouna, les champs de coquelicots et les orangers, etc. Mais toujours sous un regard différent, un autre sentiment, mu par une symbiose «artiste-nature» à la limite d’une transe religieuse, où l’objet du culte est réduit à sa plus simple expression. En le contournant, il n’est plus un but en soi, mais un objectif tout autre à atteindre. «C’est voir, sentir et ressentir au-delà d’une montagne, d’un arbre, d’un pétale de coquelicot, ou d’un champ de blé ce que la nature inspire, insuffle à l’âme du peintre, pour ensuite la verser en traits et couleurs, sans pour autant avoir la prétention de la reproduire, sur une toile, ou une feuille blanche», tenait à expliquer Bettina.

Une œuvre…

Le peintre de plein air que fut Bettina-Heinen-Ayech a été bouleversé, spirituellement parlant, par la voix de la nature, si belle, à Guelma. Nous sommes en 1965. Elle dira à ce sujet : « L’année 1965 fut une année très fructueuse, elle amorce le début de ma maturité d’artiste, ma personnalité se transformait doucement et je me dépouillais peu à peu de mes préjugés d’Européenne.» Les peintures de Bettina se débarrassent ainsi des influences picturales des paysages norvégiens aux cieux tourmentés pour finalement trouver une forme d’apaisement que l’on perçoit dans deux aquarelles d’Abdelhamid Ayech, son mari. L’une réalisée en 1965 et une autre en 1995. La différence des tons des couleurs est révélatrice. Celle de 1995 affiche un apaisement certain. Ce qui distingue l’œuvre de Bettina est avant tout technique. «Les verrous d’une peinture académique ont sauté chez Bettina», nous avait souligné Himer Hocine, artiste plasticien guelmois, décédé quelques mois après cette rencontre.

En effet, Himer Hocine, ami intime de Bettina, avait dans un essai dédié à l’œuvre de Bettina intitulé  Orchestre ombres et lumière chez l’artiste Bettina-Heinen-Ayech,  tenté d’en cerner les moindres singularités. Nous avions noté par exemple, selon Himer, que «Bettina a un style propre à elle, elle n’utilise pas d’ombres dans ses peintures, les gammes de couleurs s’y substituent. Elle ose également faire plusieurs perspectives dans une même composition, mais encore, elle juxtapose des touches de couleurs qui donnent la force de ses tableaux. Telle l’aquarelle «Champ avec chardons bleus» de 1970. Bettina se contente des gammes de trois ou quatre couleurs dans sa palette. Le résultat est étonnant.

Dans cette optique, Bettina avait réagi : «Le cycle des saisons et tous les miracles de la nature ont une forte influence sur ma peinture.» Et d’ajouter : «Si bien que lors de mes aventures en quête d’un thème et lorsque je suis en pleine nature, je vis une sensation de vision, je perçois une flopée de couleurs m’envahir provenant de différentes dimensions, je ne sais d’où elles viennent, mais ce que je sais c’est que je les ressens et immédiatement et je me mets à peindre.» De là, fera remarquer Himer, dans son essai la différence qu’il y a entre le regard chez un artiste peintre et la clairvoyance chez un autre. Nous noterons enfin, que Bettina-Heinen-Ayech, dans sa quête effrénée de sensation face à la nature dans la région de Guelma, ne finit plus d’étonner de nos jours.

L’une de ces dernières aquarelles, intitulée champs de coquelicots peinte en 2006 est probablement l’aboutissement de sa carrière, car en fait, disait-elle de son vivant : «Il n’est pas  aisé de réaliser en profondeur des coquelicots dans un paysage où les fleures y sont intimement liées.» Notons enfin qu’entre 1955 et 2017, ce sont plus de 26 expositions, de dimension internationale, qui sont portées à l’actif de ce peintre.

Plusieurs fois honorée tant à l’étranger qu’à Guelma sa ville d’adoption, Bettina-Heinen-Ayech resta sans conteste la plus Algérienne des Allemandes pour avoir accompagné et soutenue de jeunes peintres de la ville de Guelma.

Advertisements


S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Se souvenir de moi
Mot de passe perdu?
S'IDENTIFIER S'INSCRIRE
Registration confirmation will be emailed to you.
Password Reset Registration
Login
Do NOT follow this link or you will be banned from the site!