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La saga des Issulas (2e partie et fin)

13 septembre 2020 à 10 h 43 min

Restituer les lambeaux de l’identité, divertir les siens et honorer la famille semble être l’essentiel du pari tenu par des teenagers des années 70’ qui fuyaient les F3 de leurs immeubles pour réinventer, à l’ombre de l’eucalyptus, leur éternelle mélodie et réussir ainsi une citadinité en harmonie avec le socle ancestral.

 

Né dans le roc des Ath Djnanad bercé par le croissement des brises des cimes du mont Tamgout et du avahri marin d’Azzefoune, la poésie de Mohammed Aouine gorgée de soleil et esquissant l’horizon, un texte pétri dans une poétique dédiée à Dame Nature, une poésie où se déroule ce lever de rideau sur les pulsations de la vie de ces entités naturelles qui nous entourent, un monde de silence et de contemplations que la poésie kabyle a réussie à faire parler et à dire par des mots simples, des allégories, des métaphores pleine de sens. Moh Aouine, comptable de formation, a rendu compte dans son répertoire poétique de ce lourd passif d’un règne sans partage qui a ligoté les ailes et brisé les volontés.

C’est aussi une manière pour lui de faire état de la perte des actifs et des valeurs sûres, celles de la liberté, de la justice et de la profondeur de l’identité, il a été parmi celles et ceux qui ont milité pour une Algérie meilleure et une démocratie majeure pour paraphraser le Rebelle Matoub Lounes.

Mohand Aouine ou l’enchantement de Awal

Sa tendre jeunesse a été traversée par des courants de pensée défendant l’idéal identitaire et forgée par un attrait particulier pour le chant ancestral, avec la bande de copains des Malkiens comme les Bousaad Amazouz, le regretté Rezki Guerfi et d’autres, il improvisait des chants a capella «adekar» selon la tradition mystique kabyle, où des joutes de chœurs s’enchaînaient en duo chant et refrain, le tout rythmé selon des airs mélodiques de transe, hérités des ancêtres, ce rapport au chant et à la musique s’est ancré dans l’esprit de Mohand Aouine, qui a monté vers la fin des année 60’ son premier groupe de musique et offrert de la sorte un espace de culture et d’art et de divertissement, au grand plaisir des familles dont le nombre  qui, rappelons-le, se multipliait à la faveur du baby-boom des Seventies.

L’ auteur du sublime poème  Nvduyughal d chetwa s’inscrit dans la tradition poétique léguée par le chantre errant Si Mohand ou M’hand, Sliman Azem et Lounis Aït Menguelett, le texte de Mohand Aouine est un agréable voyage au cœur de la musicalité des mots où le souci de la prosodie des vers est réglé majestueusement avec dextérité et panache, des textes respirant l’exaltante beauté de nos montagnes et une résurrection de l’identité face à l’ostracisme et le diktat de la pensée unique, ce sont des chaînes de valeur constantes que l’on retrouve dans le texte intitulé «

Imichenou, que l’on peut traduire par notre bouche chante
Imichenu m dulytsru
Andatunavdusyitijis
Andatzhuswusanis
Andattidetirqemen am safu
Andatlhaqiqurenamazru

La bouche chante et le cœur pleure
Où est-elle cette saison d’été et son soleil ?
Où sont-elles ces ambiances de fêtes et ces chroniques ?
Où est-elle cette vérité étincelante comme le tison ?
Et où est-il ce droit aussi dur qu’une roche ?

Ce texte témoigne encore de cet esprit libre, de ce vaillant medyaz épousant des causes justes, celles de la langue et la culture amazighes, que Mohand Aouine s’est abreuvé à l’intarissable fontaine que furent les cours de Mouloud Mammeri, ce sursaut poétique a été aussi inspiré par des autres figures du mouvement amazigh comme Haroun et toute la génération du Printemps berbère.

Après cette première tentative, Mohand Aouine a réussi à monter le groupe Issulas ; en parfait pédagogue, il devait convaincre les parents qui avaient un regard caricatural et un peu dégradant du statut de l’artiste dans la société, une entreprise qu’il a menée à bon port. Il a fini par convaincre les tuteurs et à amener les familles à tolérer ce nouveau style de vie et cette approche positive de l’acte de chanter. Le poète manager du groupe a bien sûr insisté sur la nécessité de marier un bon jumelage entre la réussite du cursus scolaire et l’épanouissement artistique.

Renouveau et durabilité

Kader Alma, un autre artiste portant haut le verbe ciselé par le l’auteur compositeur Aouine, demeure l’un des premiers ingénieurs spécialisés dans les énergies renouvelables, le bon vent malkien berçant les passionnés des belles mélodies et des splendides ballades exécutées au pied de l’imposant eucalyptus a semé des graines de star baptisées Ithran. En compagnie de Cherif Midouni et de Lounes Hamla et d’un talentueux multi-instrumentiste Ahmed Bouaba, notre «Jonny guitare» a amarré sur les côtes algéroises ; la cigale a bien réalisé son test estival en envoûtant toute une génération de fans en quête de rêve et d’évasion.

Après les songes d’une nuit d’été et le succès enregistré, il passe le wd40 sur les cordes de sa snitra et annonce son comeback après plusieurs années de rupture avec le public, un grand retour qui coïncide avec le lancement du groupe Imzwura où les premiers, une troupe musicale qui a animé des spectacles organisés par l’Office national de l’information et de la culture (Onci) à Boumerdès et à Tipasa, notamment dans la salle de la commune des Issers et celle de Abdelouahab Salim dans le Chenoua. Ses textes sont des hymnes à la bravoure des hommes et à la matrice identitaire. De son répertoire coulent des strophes vénérant «Mayu» ou le mois des luttes et des combats pour la dignité. De sa trame chantée on cueille des fleurs pour perpétuer la solidarité, en écoutant Atirirkmen ou le chardonneret, notre ouïe capte des belles aquarelles musicales, les ritournelles de Tslit nous invitent à la danse et à la joie.

La bonhomie de Scène

Le grand Joseleto des Allobroges n’est autre que Lounes Tagrawla, un chanteur qui a brillé par sa parfaite maîtrise musicale et vocale, celui qui a poussé la chansonnette dans un coin de son balcon à la cité Malki. Son premier test d’arrangement du chef-d’œuvre Yemma thdahafi sorti en 1990 a bien fonctionné. Le poème est un autre brin de sagesse et d’amour créé par l’un des maîtres incontestés de la littérature amazighe contemporaine, Amar Mezdad, l’idylle à la maternité travaille en profondeur cette fusion entre la mère et la vie.

Il faut rappeler que Lounes a rejoint le groupe Tagrawla des années avant. Son intégration de la bande des étudiants de Bab Ezzouar en 1982 a été une occasion pour redonner avec le fondateur Idir, le chanteur Belaïd à qui nous souhaitons un prompt rétablissement et les autres musiciens Abbes, Omar et Youcef un coup de starter à un groupe mythique qui a sillonné l’Europe jusqu’au fin fond du pays russe. Un groupe interprétant des textes engagés, nous citons entre autre Fatman’sumer, Djidda, Iddurar. Des textes poignants galvanisant les foules dans d’autres salles en Tunisie, au Maroc et au Caire. Des ambiances qui resteront ancrées dans l’esprit du jeune musicien qui a connu les grands moments de gloire de Tagrawla préservant ainsi une histoire au riche palmarès gratifié du 1er prix de la chanson moderne en 1984 et du grand prix du jury Riadh El Feth en 1986.

Des années après, Lounes Tagrawla a rythmé sa guitare au ton mélancolique du spleen parisien et en baladant sa bonhomie de scène en scène avec des têtes d’affiche comme les regrettés Idir, Djamel Allem, Rachid Taha et Jacques Higelin. A Paris, Lounes a retrouvé les ambiances d’antan conjuguées au style fusion, notamment dans les soirées kabyles animées dans des espaces intimistes. La fin des années 2000 a été ponctuée également par des retours au bercail où l’on rend visite à la matinale de Canal Algérie par-ci, on enchante les nouveaux fans lors du festival Racontars à Tiferdoud par-là et on contribue aussi à des galas de charité pour les enfants malades à Tizi Ouzou, un art thérapie pour finir son séjour en beauté.

A chaque déplacement dans son quartier d’enfance, il accorde ses cordes en accompagnant la voix sublime de l’ancienne mascotte du quartier Salah Smatel, sans oublier un brin de causette truffé d’humour avec le mordu du JS El Biar, Hamid Haddad, qui demeure la personnalité la plus attachante dans tout le quartier. Enfin, aujourd’hui la musique est réduite à un tissu brodé des chroniques du passé. Ni l’école, ni la famille, encore moins les maisons de jeunes ne contribuent à l’épanouissement de ces œuvres de l’esprit, et pourtant l’éveil musical est la parfaite illustration du développement et du progrès d’une nation.

Et pour ne pas tomber dans ces attitudes un peu pessimistes et rabat-joie, des interludes de musique nous parviennent de loin, des jeunes passionnés de musique issus de l’immeuble J, véritable QG des Issulas se mettent eux aussi à répéter des standards du chaâbi, le jeune Alik exécutant une belle touchia semble nous dire : «Rana hna we denia mazalha touila» (Nous sommes là et la vie est encore longue). La saga d’Issulas, une passionnante histoire d’un quartier vivant les premiers années de l’Algérie post-indépendante et qui ont chanté haut et fort leurs racines, leur liberté et leur insouciance.

De ces cubes de béton formant la cité des Allobroges des voix et des cordes ont raconté dans un formidable élan de solidarité, d’amitié et d’insouciance le parcours d’une jeunesse qui croyait vraiment au bonheur : celui de la musique.

Par Yazid Aït Mahieddine

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