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La musique andalouse dans la région kabyle : L’émission «Jarka» invite cheikh Hsino Fadli

19 décembre 2020 à 10 h 35 min

Il n’est sans doute pas inutile de rappeler que la Télévision algérienne a beaucoup fait pour rendre audible et visible le patrimoine musical dit andalou (un terme générique qui englobe beaucoup de variantes) et ses dérivés, le chaâbi en particulier.

La mission se poursuit avec l’émission «Jarka», diffusée sur la 6e chaîne de l’ENTV et animée par Lila Borsali, elle-même interprète reconnue notamment du genre gharnati de Tlemcen.

En plus des démonstrations musicales et des prestations assurées par les invités, pour l’instant des noms connus sur la scène, l’émission a ceci de particulier ; c’est qu’elle initie un débat, une discussion ou un échange avec un deuxième invité, un expert ou un acteur du milieu musical (par exemple un chef d’orchestre, un chercheur universitaire…) qui vont graduellement, au fil des émissions, apporter des idées, diffuser des informations, approfondir des connaissances ou lever le voile sur des régions, redécouvrir des artistes, des variantes, etc. Mais l’un des intérêts de l’émission réside aussi dans la volonté de consolider tous ces liens existants.

C’est en particulier dans ce contexte que l’émission du samedi 5 décembre a eu comme un de ses invités Cheikh Hsino Fadli et c’était une occasion pour connaître, la question ayant été posée, la place de la musique andalouse dans la région de Kabylie, à Béjaïa en particulier. Pour situer les choses, même si la langue amazighe, qui subsiste encore à des degrés divers dans presque toutes les régions du Maghreb, a eu tendance à disparaître au profit de l’arabe maghrébin, en Kabylie, sa présence est seulement beaucoup plus prégnante qu’ailleurs. Aussi et c’était sans doute une première que d’écouter Hsino entonner de petits passages de la tradition du style andalou avec des textes originaux dont il a pris le soin de traduire autant le sens que les mots. Le résultat est étonnant. «Ce n’était pas facile, car il fallait aussi tenir compte de la musicalité des mots et des expressions choisies tout en ne perdant pas de vue la rime et la construction poétique», expliquait-il.

Hasino fadli, un interprète talentueux

Les passages chantés ont été finalement plus longs que prévu pour avoir aussi été encouragé, pour les besoins de l’émission, à aller plus loin dans cette initiative par Leila El Kebir, la directrice artistique de l’orchestre accompagnateur. Pourtant, le chanteur est plutôt connu pour être un interprète, parmi les plus talentueux de sa génération, mais du genre chaâbi. Il a néanmoins, dans sa jeunesse, vers la fin des années 1970, alors que ses capacités et qualités vocales étaient révélées, fréquenté brièvement (une année) le conservatoire où professait Cheikh Sadek dit Hamma ou El Bejaoui (ou alors Abjaoui, pour rester dans le contexte local), «un passage obligé pour prétendre à une carrière musicale prometteuse dans cette ville à l’époque» et ce n’était visiblement pas vain.

Si aujourd’hui, il existe encore dans cette cité antique quatre ou cinq associations (dont un orchestre féminin) qui perpétuent l’héritage andalou dans le sillage de Cheikh Sadek, instrumentiste (violon alto) et interprète dans la variante dite sanaâ (pratiquée à Alger et plus largement dans le centre du pays), même si son répertoire est plus large, Djamel Mahindad, le second invité de la même émission, rappelle que le maître, qui a grandi dans le quartier Bab Ellouz, a fait ses classes sur place avant d’effectuer, déjà en tant qu’artiste confirmé à l’âge de 26 ans, un voyage à Alger en 1933 puis un séjour à Tlemcen l’année suivante où, grâce à la rencontre avec son aîné, le renommé Cheikh Larbi Bensari, il a eu sans doute à étoffer son répertoire hawzi. S’intéressant à l’histoire de sa ville, Mahindad a par contre retrouvé les traces d’orchestres formés au XIXe siècle, comme celui évoqué de Cheikh Mahmoud Aheddad ou celui formé par ses successeurs, à l’exemple du cas également évoqué de Boualem El Kadi (dit Bouzouzou) né vers la fin du XIXe siècle (1889) et que le jeune Sadek a connu avant son décès.

C’était pour écarter l’idée d’une installation ex-nihilo du genre à partir d’Alger, une ville qui a graduellement pris de l’ampleur. Les influences existent bel et bien mais l’idée est prise dans son acception la plus large. Toutes les capitales dynastiques de la période médiévale, particulièrement celles qui sont installées sur l’actuel territoire algérien (et Béjaïa en est l’une d’elles), ont eu à entretenir des échanges avec le reste du monde. Djamel Mahindad explique qu’en tant que pratique sociale, la musique et le chant ne dérogent pas à la règle et des pratiques étaient préexistantes, comme le sont les cités en question, aux reflux remarquables des populations andalouses vers l’Afrique du Nord suite à la perte de leurs territoires symbolisée par la chute de Grenade vers la fin du XIVe siècle. Une chose est sûre, le genre caractérise bien une certaine confluence entre Orient et Occident, musulman s’entend (car le qualificatif monde arabe n’est venu qu’ultérieurement). La séparation était déjà exprimée même symboliquement dans les textes d’époque.

A défaut de transcription, cet héritage musical est légué «oralement» et les courroies de transmission peuvent venir d’horizons divers. Côté textes, le bilinguisme arabo-berbère est une réalité vivante encore aujourd’hui, et il est intéressant de rappeler à titre anecdotique que l’interprète Nassima Chabane, invitée dans un tout autre contexte, il y a quelques années dans une émission de la télévision algérienne, a soutenu qu’il était très probable que dans certains contextes et en leur temps, une partie de cette musique ait été chantée parallèlement en langue amazighe. En tout cas, rien ne l’empêche, et si c’est le cas, l’initiative de Hsino n’en constituerait qu’un début de retour des choses et c’est à encourager. «Pourquoi ne pas aller plus loin et traduire des noubas entières ?» s’interroge-t-il, car après tout, c’est un patrimoine. La langue n’est pas une barrière.

Influences turques

Aussi, sur un tout autre registre de discussion, il est en parallèle intéressant de relever que l’interprète Zakia Kara Terki, une des personnalités artistiques de marque, invitées antérieurement à l’émission de Lila Borsali, a fait en quelque sorte le chemin inverse en interprétant, elle qui est chanteuse de style andalou, des textes en langue et musique turques, à l’initiative de l’ambassade de ce pays anciennement à l’origine de la fondation de l’Empire ottoman.

Pourtant, elle ne parle pas la langue mais sa prestation est une véritable performance, car basée uniquement sur la mémorisation phonétique. Pour ce cas précis, avec l’auteur Salim El Hassar de l’université de Tlemcen (Zakia Terki ayant grandi à Tlemcen avant de s’installer à Alger), une partie du débat a touché à la probabilité ou pas de l’existence d’une certaine influence de pratiques musicales turques, notamment au XVIIe siècle. En tout, quoi qu’il en soit, la prestation en elle-même avec l’entremise de l’ambassade turque nous fait rappeler qu’une certaine idée de faste est toujours associée, sans doute à tort, à la musique andalouse en réminiscence nostalgique de ce que fut l’Andalousie à l’apogée de la civilisation musulmane. Néanmoins, si les artistes assuraient bel et bien des prestations devant les rois (notamment mécènes), ils ne jouaient sans doute pas dans leurs cours. Cet aspect qui a perduré un moment nous est rappelé d’une autre manière dans le bel ouvrage que le journaliste Hamid Tahri a consacré à Sid Ahmed Serri (Le chant du rossignol), un autre maître du genre né à La Casbah d’Alger et auprès duquel Zakia K.T. a d’ailleurs fait ses classes vers la fin des années 1970.

En effet, quand celui-ci était encore à El Djazairia El Mossilia, son orchestre était, dans les années 1970 et même 1980, sollicité pour animer les dîners où étaient conviés des chefs d’Etat étrangers en visite en Algérie. L’auteur du livre rapporte que Serri s’est plaint à maintes reprises auprès de la Présidence pour qu’on lui épargne le fait inacceptable pour lui de se produire durant les dîners. «Un compromis a fini par être trouvé pour ne jouer qu’après la fin des repas», rapporte-t-il. D’illustres interprètes sont issus de familles modestes ou d’artisans ou de fonctionnaires, et c’est ce qui est rappelé au sujet de Zakia Terki (Hassayen de son nom de jeune fille) issue de famille d’artistes avec un oncle artisan fabricant d’instruments à Tlemcen, dont certains sont de la catégorie traditionnelle peu utilisés aujourd’hui, comme la kouitra ou le rbab.

L’apport des musiciennes algériennes

Egalement sur un tout autre registre de discussion, avec Nadia Benyoucef, une autre grande dame de la chanson algérienne, pour laquelle de grands compositeurs avaient écrit des chansons mais qui a également versé dans l’andalou, c’est l’élément féminin dans la chanson et la pratique musicale qui est mis en avant. Lors de l’émission, qui lui était consacrée et diffusée samedi dernier (12 décembre), la présence de Najib Kateb y est pour quelque chose au sujet de cette approche. Ce chef d’orchestre, qui dirige l’ensemble de l’association Kortoba d’Alger et celui de la fondation Abdelkrim Dali (une autre grande figure du genre originaire de Tlemcen ayant vécu à Alger) s’est vu confier la tâche de créer en 2015 un ensemble de musique andalouse entièrement féminin avec des artistes issues de toutes les régions du pays quand les conditions le permettent, car, parfois, l’éloignement est un handicap.

Il a clairement indiqué que, manquant d’éléments féminins pour la section rythmique, ce sont, dans un premier temps, les musiciennes de l’association bougiote Ahbab Cheikh Sadek El Bejaoui qui sont venues en soutien. A propos de femmes musiciennes, Nadia Benyoucef a raconté l’anecdote où, invitée pour se produire en Arabie Saoudite, la délégation algérienne, mixte, a dû s’adapter en improvisant un orchestre entièrement féminin pour jouer devant un public également entièrement féminin, alors que leurs camarades hommes jouaient devant un public entièrement masculin. Najib Kateb était par ailleurs parmi les initiateurs des hommages rendus à des figures anciennes de la trempe de Meriem Fekkai, Fadela Dziriya, Maalma Yamna et Cheikha Tetma. De manière générale, les discussions sont enrichissantes mais l’émission «Jarka» c’est avant tout les prestations des artistes invités soutenus par un même orchestre dont le professionnalisme semble faire l’unanimité, car salué par les concernés.

La cerise sur le gâteau concerne les duos tentés à chaque fois par l’animatrice avec ses invités et, là aussi, c’est l’esprit de cohésion patrimoniale qui est mis en avant. L’émission consacre dans un premier temps des artistes connus, mais le tour des nouveaux talents est aussi annoncé au programme pour l’avenir.


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