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La Douceur de l’anisette, chronique de jeunesse de Rosa Cortés : Une Espagnole à Alger pendant la guerre de libération

06 décembre 2020 à 10 h 16 min

Ce récit s’inscrit dans un projet autobiographique de l’auteure, il en est le deuxième volume, consacré à l’adolescence de la petite Espagnole dont la famille a émigré à Alger après l’échec des Républicains espagnols dans la guerre civile contre les franquistes.

 

De ce passé il n’est à peu près plus question dans La douceur de l’anisette, consacré à la vie à Alger entre 1956 et 1962, c’est-à-dire très exactement pendant la guerre  d’Algérie.

De celle-ci, on ne peut évidemment pas dire qu’elle soit absente du livre, ce qui serait très invraisemblable, mais Rosa Cortés insiste beaucoup sur le fait qu’elle a été pendant longtemps inconsciente des événements historiques qui se déroulaient pourtant si près d’elle, au sens d’abord géographique du mot, que la famille vive dans le quartier populaire de Belcourt (1955-56) ou sur «les hauteurs tranquilles du Télemly» (1957-1962). Elle ne commence à comprendre la gravité de la situation que lorsque celle-ci devient mortifère, dans tous les lieux d’Alger, et irréversible, dans les deux dernières années de la guerre avant l’indépendance.

Le livre de Rosa Cortés est donc fait de deux récits qui se juxtaposent et qui ne s’entrecroiseront que très peu vers la fin. Le premier concerne sa vie personnelle au passage de  l’enfance à l’adolescence, dans une famille très unie où malgré l’existence d’une sœur aînée bientôt mariée, elle est encadrée et choyée comme une fille unique entre une mère qui veille sur elle à tous les égards, et un père travailleur acharné qu’elle admire pour son courage.

Rosa ne manque pas de camarades de son âge qui, comme il est normal dans l’adolescence, disparaissent les unes après les autres, non sans lui avoir apporté leur amitié et une précieuse connaissance du monde, sans laquelle son horizon très étroit aurait été encore plus limité. Lorsqu’elle prendra conscience de ces limites, il lui faudra rompre avec sa famille, mais ce ne sera pas avant la fin du récit, en 1962.

Une enfant aussi choyée et protégée ne s’inquiète que fort peu des événements politico-historiques. Dans son cas, cela s’explique aussi par la situation particulière de sa famille qui certes apprécie beaucoup l’accueil qu’elle a trouvé à Alger mais qui n’en reste pas moins fondamentalement espagnole, ne parlant à la maison que le valencien ou le catalan mais non pas le français.

Cette pluralité des langues n’est d’ailleurs pas vécue par les parents ni par leur fille comme un obstacle ou une difficulté, bien au contraire. L’adolescente obtient assez vite de très bons résultats scolaires, alors que l’école est un lieu où elle parle exclusivement français ; elle n’en est pas moins ravie d’aller passer chaque année ses vacances d’été dans le village du Levant espagnol d’où la famille est originaire, son problème avec l’Espagne étant uniquement politique, (le pouvoir est encore aux mains de Franco, jusqu’en 1975) mais pas du tout culturel.

Cette appartenance à l’Espagne étant leur caractéristique essentielle, Rosa et sa famille ne se sentent pas vraiment partie prenante dans aucun des deux groupes qui s’opposent pendant la guerre d’Algérie et lorsqu’elle parle des pieds-noirs, ce qui devient de plus en plus fréquent à la fin du livre, Rosa ne semble pas se considérer comme étant pleinement de cette communauté. C’est d’ailleurs cette relative extériorité qui lui permet d’exprimer à leur égard toute son empathie, de façon émouvante et littérairement remarquable. Ce qu’elle écrit à ce propos  est à la fois une élégie et une épopée, sur lesquelles se termine son livre.

Elégie parce qu’il y a beaucoup de douleur et de tristesse  à voir se défaire la vie d’un groupe qui avait un goût si fort du bonheur,  et savait le trouver modestement. Epopée parce qu’elle évoque ce qu’elle a vu de ses yeux, ces hordes misérables en partance vers de lieux  improbables où rien ni personne ne les attendait : « Ils partaient vers des terres lointaines, qui la France, qui le Canada, qui l’Espagne, qui…là où ils pensaient pouvoir être admis, je ne dis pas accueillis, je dis juste reçus. Chacun, selon son parcours, son histoire, ses possibilités, choisissait sa route (…) C’était une foule fébrile et désemparée qui s’entassait dans les aéroports ou dans les quais des ports.»

Il n’y a pas de récrimination dans les pages émues qu’elle leur consacre, d’autant moins  qu’elle a choisi pour elle-même et tout à fait librement un autre destin. Ayant fait mine de partir comme l’ont fait ses parents qui sont retournés en Espagne, elle revient très vite en Algérie pour y inventer sa vie, ce qu’elle racontera sans doute dans le troisième volume de son récit autobiographique.

Lorsqu’elle rentre à Alger après les vacances en Espagne de l’été 62, elle évoque très bien les subtiles différences qui se sont installées en peu de temps dans le pays devenu indépendant. Elle les ressent plus que d’autres du fait de la similitude  entre la liberté conquise par ce pays et la sienne propre, qu’elle est en train de se donner en rompant avec le cercle familial dans lequel elle avait vécu enfermée jusque-là.

Parce qu’elle a vraiment aimé les six années de son adolescence algérienne – on a envie de dire aimé d’amour parce que son récit est souvent un hymne au bonheur d’avoir existé dans ces lieux-là-elle ne pouvait pas fermer la porte et partir en oubliant, comme si de fait elle reniait et trahissait ce passé si proche.

Le fait de vivre à Alger (jusqu’en 1976) est le choix fondateur de sa vie et de son histoire personnelle. Mais elle n’oublie pas pour autant ceux qui n’ont pas pu faire le même et qui ont dû partir en n’emportant que leur seule nostalgie. Ils se consoleront parfois dans les années qui suivent grâce à «la douceur de l’anisette partagée» ;  ce sont les derniers mots du livre ; ils font comprendre que son titre est plus subtil qu’il n’y paraît : il ne s’agissait pas pour l’auteure  de décrire les belles heures de l’Algérie pied-noire d’avant 62 mais de rendre hommage à ce que furent ensuite les moyens parfois très modestes  de sa résilience.

 

Par Denise Brahimi

Écrivaine et maître de conférences


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