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Théâtre

La dernière rencontre : Albert Camus-Jean Sénac de Denise Brahimi

22 novembre 2020 à 10 h 18 min

De ce qui a été écrit en 2010 dans le cadre de la commémoration du cinquantenaire de la disparition d’Albert Camus, La dernière rencontre : Albert Camus-Jean Sénac de Denise Brahimi est une œuvre qui a su positivement transcender la contingence qui lui a donné naissance.

Cette pièce de théâtre ne s’est pas alignée sur la ligne éditoriale d’une «camusmania» dont l’essentiel du débat, vu d’Algérie, a été ressenti dans l’apologie des positions politico-idéologiques de l’auteur de L’Etranger comme dans la légitimation de sa litigieuse déclaration lui faisant préférer sa mère à la justice.

La dernière rencontre est par ailleurs l’unique œuvre de fiction d’une auteure prolifique. Universitaire de renom et critique en littérature et 7e art, Denise Brahimi est très présente dans le champ éditorial avec de nombreux ouvrages et une profusion de pénétrants articles sur divers sujets.

Sa pièce se coltine elle aussi à l’attitude de Camus par rapport à la guerre d’Algérie mais en rééquilibrant un débat qui valorisait tendancieusement l’auteur de Noces au détriment de Jean Paul Sartre qui, dans les années 1950, affichait une position antagonique à la sienne.

Cet «ennemi» de Camus, selon les propos des thuriféraires de ce dernier, aurait été démenti par l’histoire sur la durée. Face à ce débat biaisé, Denise Brahimi ne s’est pas frontalement rangée contre la postérité de Camus sur cette question, elle, qui pourtant a été de ces Français qui ont pris fait et cause pour l’indépendance nationale et qui est venue s’installer et enseigner en notre pays entre 1962 et 1972.

Elle a préféré recadrer le débat, en éloignant l’effet «repoussoir» que représentait Sartre et examiner les faits sans aucun parasitage qui puisse les altérer. Et comme elle connaît bien l’Algérie de l’intérieur et qu’elle est une spécialiste notoire de la littérature algérienne et maghrébine, elle oppose Camus à Jean Sénac, son ami qui le considère comme son père et son mentor. Mieux, dans la polémique au sujet de L’Homme révolté, Sénac a accordé son soutien à Camus contre Sartre dont il a qualifié l’existentialisme de «philosophie du désespoir».

Le choix de Sénac s’explique aussi en raison de grandes similitudes dans leur vie : naissance en Algérie, extraction très humble, absence du père et omniprésence affective de la mère. Mais ils ont par contre une marquante différence : Camus a vécu essentiellement dans le cocon du milieu européen alors que Sénac était ouvert sur la société coloniale d’alors dans sa diversité ethnique, ce qui l’avait rapproché des militants nationalistes. L’auteure les réunit dans un affrontement dramatique au cours d’une dernière rencontre.

Mais si cette dernière est imaginaire, les propos prêtés à l’un et à l’autre des personnages n’ont rien de totalement fictifs puisqu’ils sont basés sur leur relation épistolaire entre 1947 et 1958 et publiée en 2004. La rencontre imaginée est située dans le bureau qu’occupe Albert Camus aux éditions Gallimard. Tout se déroule ainsi en un lieu unique un 22 janvier 1958. C’est Suzanne, la secrétaire de Camus qui l’a manigancée à l’insu de ce dernier comme de Sénac dans l’espoir que leurs retrouvailles débouchent sur leur réconciliation après leur brouille. Structurée en quatre actes, la pièce ne comporte ni de coups de théâtre ni de rebondissements.

Ce sont les dialogues ciselés qui soutiennent la dramaturgie de bout en bout. Les échanges vifs charrient l’émotion ou une mordante ironie jusqu’à la cruauté parfois. La caractérisation des personnages est au plus près de leur personnalité dans la réalité. Sénac est sous les traits d’un écorché vif, plus Rimbaud que Verlaine auquel il ressemblera quand il portera une barbe fournie. Quand à Camus, par moment paternaliste, il a les traits du séducteur de ces dames dont la ressemblance physique avec Humphrey Bogart est soulignée tant dans le costume que le port de la cigarette aux lèvres. Le débat est tout aussi littéraire que politique entre les deux hommes.

Les figures de leurs amis sont évoqués : Feraoun, Kateb Yacine, Germaine Tillon, Henri Alleg, Emmanuel Roblès et d’autres. Les détails qui font mouche et des lieux décrits replongent le lecteur dans l’atmosphère de l’époque. C’est Suzanne, le troisième personnage, qui les rapporte. Mais l’espoir nourri par la secrétaire de Camus est déçu tant les positions sont divergentes entre les deux hommes. Il en a été également de même du cinquantenaire de la disparition de Camus, un événement qui devait célébrer un immense auteur, journaliste, essayiste, romancier, dramaturge et metteur en scène.

La célébration a été négativement surdéterminée par un exécrable contexte au point de basculer dans un débat biaisé, victime collatérale du sabordage du pacte d’amitié franco- algérien annoncé en 2003. Sans entrer dans de fastidieux détails, son avortement est la conséquence de l’initiative d’un groupe de pression composé de députés français. Ils avaient fait passer le vote en février 2005 d’une loi vantant des aspects «positifs» de la colonisation.

La controverse, tant en France qu’en Algérie, est alors des plus abruptes. En notre pays, des voix réclament une repentance de l’Etat français pour la colonisation de 1830 à 1962. Une guerre des mémoires est entretenue épisodiquement. Quant survient 2010 et la commémoration du cinquantenaire de la mort de Camus avec l’organisation d’une caravane en quelques villes en Algérie, la crispation ressurgit, Camus ayant refusé de manifester une quelconque sympathie pour la lutte d’indépendance alors qu’au nom d’un humanisme jugé à géométrie variable de sa part, il avait apporté un soutien sans réserve à d’autres peuples opprimés comme il s’était engagé en faveur de la France occupée par le nazisme.

La diabolisation de la manifestation s’engage, ce qui oriente les débats de cette dernière dans une fastidieuse idéalisation du prix Nobel de littérature en 1957. Mais aujourd’hui, que retenir ? Disons qu’au regard des considérations en rapport à la mémoire et à l’histoire, mais surtout pour ses qualités intrinsèques, La dernière rencontre mérite de figurer dans le répertoire du théâtre algérien..

 

Denise Brahimi- La dernière rencontre : Camus-Jean Sénac, Editions Marsa 2011 et Editions El Kalima, 2019

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