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Jamil Rahmani et Michel Canesi. auteurs du roman Ultime preuve d’amour : «Nous avons constaté un renouveau architectural et patrimonial exceptionnels»

15 septembre 2020 à 11 h 00 min

Après sa sortie en mars dernier en France, le roman Ultime preuve d’amour, de Jamil Rahmani et Michel Canesi, est disponible, depuis peu, en Algérie, aux éditions Dalimen. Ce qu’il faut savoir d’abord, c’est que Jamil Rahmani et Michel Canesi font partie du corps médical en France.

Le premier est médecin anesthésiste-réanimateur,quant au second, il est médecin spécialiste en dermatologie.
Ce livre qu’ils ont remarquablement écrit à quatre mains, a pour thème une histoire d’amour, avec comme toile de fond, l’Algérie et la France des années 60’ et 90’. Rencontre avec ces deux auteurs, plaidant pour deux mondes, celui du nord et celui du sud de la Méditerranée. Ils se sont prêtés au jeu des questions-réponses et nous en disent plus sur leur dernier roman.

Propos recueillis par  Nacima Chabani

 

-Votre dernier roman Ultime Preuve d’Amour est paru en France fin janvier 2020 chez Anne Carrière, il est disponible depuis peu en Algérie aux éditions Dalimen. Ce roman choral écrit à quatre mains a pour thème l’histoire d’amour contrariée de deux adolescents, Pierre et Inès. Vous nous immergez dans les années 60 et 90’, pour quelle raison ?

Nous voulions écrire un roman d’amour avec en toile de fond Alger et l’Algérie. Les années 60 et 90’ sont deux périodes cruciales de l’histoire algérienne, celle de l’indépendance et de la décennie noire. C’était l’occasion pour Jamil de retrouver ses souvenirs d’enfance et la très dure période qui a précédé l’indépendance. L’OAS s’était alors déchaînée, contraignant sa famille à quitter Alger pour Constantine. Il garde des images très précises de l’Algérie coloniale et des festivités qui ont marqué l’indépendance. Les années 90’ ont été la grande désillusion des Algériens, qui espéraient en 1962 un avenir radieux. Personne n’imaginait à l’époque une telle régression, une telle barbarie. C’est pour cette raison que nous avons voulu traiter de deux périodes, celle de l’espoir et celle des désillusions.

-La narration est pleine de souvenirs irrévocables, elle est empreinte de nostalgie. La fiction est-elle imprégnée d’une part autobiographique ?

Oui, bien sûr, il y a beaucoup de la vie de Jamil dans cet ouvrage : il a été très marqué par les quelques mois passés à Constantine en 1962 et par toutes les années qui ont suivi l’indépendance. Il souhaitait décrire cette période aux lecteurs qui, pour la plupart, ne l’ont pas connue. La vie à Alger au Télemly, en pleine ville européenne, était très différente de celle à Constantine. Jamil a été brutalement projeté dans l’Algérie de ses ancêtres, dans l’Algérie traditionnelle. L’école Arago où il a vécu quelques mois était en pleine médina. Il a découvert un monde qu’il ne connaissait pas, très éloigné de celui d’Alger. Rappelons qu’avant l’indépendance, La Casbah d’Alger était ceinturée par des barbelés et ceux qui n’y résidaient pas n’y avaient pas accès.

La partie française d’Alger n’était guère différente de Marseille, Paris ou Lyon. La description des années qui ont suivi l’indépendance s’inspire du vécu de Jamil. Celle des années noires de son expérience et de celle de sa famille. Avec le terrible sentiment d’avoir été abandonnés par la communauté internationale. Les plus jeunes n’ont pas connu l’amertume d’avoir été ostracisés. Le monde nous regardait avec curiosité, mais sans grande empathie. L’expérience médicale de Michel et Jamil a beaucoup aidé à rédiger ce roman. Le vécu d’Inès à l’hôpital et dans les centres de santé à la périphérie d’Alger est inspiré de celui de Jamil. Le lien quasi charnel avec les patients, c’est le lien qu’entretient Michel et Jamil avec les hommes et les femmes dont ils ont la charge. Oui, nous pouvons dire qu’à tous les stades du roman, il y a une part autobiographique.

-Si les deux adolescents amoureux habitent le même immeuble du Télémly, l’hôtel Aletti d’Alger, avec sa chambre 301, reste le témoin de leurs premiers ébat amoureux, suivi le lendemain d’une séparation involontaire…

Au printemps 1962, nous avions tous le sentiment très fort que bientôt rien ne serait plus comme avant en Algérie. Pour les deux adolescents, il y avait urgence à sceller leur amour et ils l’ont fait dans ce très bel endroit qu’est l’hôtel Aletti. Michel a été très impressionné quand Jamil l’y avait emmené. C’est là qu’a germé l’idée d’un roman ayant pour cadre ce palace. Quoi de plus romanesque en effet qu’une histoire d’amour qui se déroule dans un grand hôtel ? C’était aussi une façon d’aborder l’Algérie coloniale, puisque l’Aletti en est le plus parfait symbole. Construit pour le centenaire de la présence coloniale française, il était inaccessible à l’immense majorité des Algériens. C’était un rêve impossible.

-Cet hôtel luxueux abritera aussi les noces d’Inès et Rachid, un haut fonctionnaire au ministère du Commerce…

Oui, il nous semblait important qu’Inès passe sa nuit de noces dans la chambre 301, celle qui avait été témoin de son amour pour Pierre en 1962. Au terme de cette nuit, Rachid, qui a tout manigancé pour mettre Inès à l’épreuve, dira : si elle n’avait pu quitter Pierre, elle m’aurait abandonné. Si mon amour avait été faillible, j’aurais fui.

-Mohand, le groom de l’hôtel Aletti au destin tragique, incarne un rôle-clé dans cette histoire. Il est le témoin de toute la vie d’Inès…

Oui, Michel tenait beaucoup à créer puis développer ce personnage. Quand nous avons visité l’hôtel Aletti, l’imposante masse de l’ascenseur dans le hall nous avait marqués. A l’époque, il ne pouvait assurément pas se passer d’un groom.

Et puis, comme souvent en écriture, ce personnage a imposé son existence et densifié sa présence, jusqu’à devenir une métaphore du peuple algérien. Ce peuple martyrisé qui, dans sa modestie et sa perspicacité, observe, résigné, le comportement des puissants. Mohand est, durant trois décennies, le témoin de l’amour d’Inès pour Pierre, de celui de Rachid pour Inès. Il est le messager, le chœur antique qui intervient à chaque moment important. Pour des millions d’Algériens, l’indépendance était porteuse d’un immense espoir, espoir qui s’est effondré lors de la décennie terrible. Il faut néanmoins reconnaître que l’indépendance a permis de redistribuer les richesses du pays, de scolariser une jeunesse qui ne l’était pas. Les efforts de la toute jeune République algérienne ont été colossaux.

L’amélioration du niveau de vie des Algériens a été importante. L’éducation a connu un développement fulgurant. Deux chiffres : 700 étudiants musulmans à l’université en 1962, plus de 100 000 au début des années 70’.

-Inès incarne la femme algérienne battante, au caractère bien trempé et aux principes clairement établis…

Les femmes algériennes, par leur courage sans limite et leur force exemplaire ont sauvé l’Algérie du drame de la décennie noire. Elles ont payé un très lourd tribut et souvent de leur vie. Inès est à la fois libre, exigeante, éperdument amoureuse, tout en restant une femme de devoir.
Nous voulions rendre hommage à toutes ces qualités. Qui connaît les Algériennes d’aujourd’hui les détecte au premier coup d’œil… Les Algériennes ont le sentiment d’avoir été trahies par la Révolution. Alors que leur participation à la guerre de Libération avait été entière, le très rétrograde code de la famille les a meurtries. Elles ont une sensibilité à fleur de peau et sont prêtes à se battre au péril de leur vie pour faire barrage à l’obscurantisme. Elles sont admirables et dignes du plus grand respect.

-Vos protagonistes sont tous liés de près ou de loin. Ils donnent naissance au fil des chapitres à quatre récits personnels (Inès, Pierre, Mohand et Rachid) entrecroisés, avec parfois des points de vue différents sur un même événement…

C’est le principe même du roman choral, il fait sa force et son originalité. Nous ne saurions pas vraiment dire pourquoi, mais c’est une forme d’écriture que nous affectionnons. Parce qu’elle permet peut-être de développer simultanément plusieurs points de vue comme au cinéma, lorsqu’une même scène est filmée par plusieurs caméras. L’épisode des retrouvailles d’Inès et Pierre à l’hôpital montre bien l’intérêt de cette forme d’écriture. Par ailleurs, quand deux visions sont radicalement opposées, il convient de donner la parole à tous les protagonistes d’un drame ou d’une période de l’histoire. Il nous semblait important que les jeunes Algériens et les jeunes Français entendent plusieurs voix leur expliquer l’histoire algérienne. S’il y a une chose que nous détestons, c’est le manichéisme, ce n’est pas blanc d’un côté ni noir de l’autre, la vie est pleine de nuances.

Il faut comprendre pourquoi en 1962 les pieds-noirs étaient désespérés et pourquoi les Algériens ne supportaient plus le fait colonial. Les passions étaient telles à la veille de l’indépendance que les aspirations des uns et des autres étaient inconciliables. Il a peut-être manqué un Mandela à l’Algérie… Le roman choral permet d’exprimer plusieurs points de vue différents, ainsi le lecteur est amené à porter un autre regard, plus compréhensif sur ceux qui se sont violemment affrontés. De la compréhension vient l’apaisement, le pardon et l’instauration de relations dépassionnées. Nous prêchons sans cesse pour la réconciliation. Les cultures dites occidentales et orientales ne sont pas antagonistes mais sœurs car issues des mêmes sources, l’Egypte, Rome, Athènes, Byzance, Baghdad, Damas et l’Andalousie.

-Cette histoire d’amour entre Pierre et Inès est, sans aucun doute, un prétexte pour revenir sur l’architecture et sur les lieux mythiques d’Alger la blanche, comme c’était le cas dans Alger sans Mozart…

Jamil se délecte de retrouver les lieux et de redonner vie aux personnages de son enfance. Il adore sa ville et l’a faite aimer à Michel. Au fil de nos voyages, nous avons pu constater le renouveau architectural et la mise en valeur d’un patrimoine exceptionnel. Alger est impressionnante de beauté, où que l’on soit on est submergé par la puissance de son passé et de son site. «Où que l’on soit, on voit la mer», disait Camus. A Alger, on est cerné par les bleus du ciel et de la mer, le blanc des murs et le vert des arbres, nous sommes dans un monde bleu blanc vert. En référence au très beau roman de Maïssa Bey…

-Sinon, est-il aisé de se lancer dans l’écriture d’un roman à quatre mains sachant que vous avez déjà tenté l’expérience avec d’autres romans, à l’image Alger sans Mozart et Villa Taylor ?

Cette technique d’écriture nous est très familière, nous avons conscience que ce n’est pas banal, mais c’est notre façon d’écrire. Nous en sommes désormais à sept ouvrages. C’est la conjonction de deux imaginaires, de deux sensibilités, de deux mondes, celui du nord et celui du sud de la Méditerranée et la juxtaposition de plus d’un siècle d’expérience… On nous interroge souvent sur notre manière de faire, mais, finalement, nous ne pouvons vraiment l’expliquer. C’est une alchimie, cette alchimie comporte sa part de mystère et c’est bien ainsi.



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