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IbnTofaïl et Rudyard Kipling : Ainsi va toute modernité

04 avril 2020 à 9 h 15 min

A-t-on jamais entendu parler d’arbres, oui d’arbres, donnant naissance à des créatures humaines de deuxième sexe, c’est-à-dire, des femmes ? A-t-on encore jamais poussé le fantastique jusqu’à imaginer un être humain prenant naissance en dehors du cycle biologique naturel ? Et sait-on que de telles élucubrations, pour le moins extraordinaires voire inimaginables, pouvaient avoir lieu, en littérature bien sûr, quelque part, dans le subcontinent indien, en deçà de l’Equateur ? Cela revient à dire que mettre plein pied dans l’espace de la modernité est une question qui prête à confusion.

On le constate depuis que l’homme est homme, puisque la modernité, en tant que notion philosophique demeure bien vague et sujette à de multiples tractations intellectualistes aussi cossues, en apparence, aussi bien ramassées les unes que les autres, mais n’épousant, qu’en partie, les contours de la vie humaine.

De ce fait, il serait loisible de hasarder pour dire que cette modernité a, par essence, un statut de valeur intemporelle, mais, absolue en même temps et en dehors de toutes les classifications en vérité trop galvaudées. On lit L’Iliade et L’Odyssée près de trente siècles après avoir été composées par Homère, et on y respire l’air de la modernité à pleins poumons. C’est que cette notion ne serait qu’une valeur sans grande attache avec les définitions en cours de nos jours. Homère continue d’imposer son beau diktat sur les esprits et les goûts. Du reste, on constate bel et bien cet impact sur la création littéraire universelle, surtout dans les productions cinématographiques et télévisuelles qui foisonnent de nos jours.

En 1894, à l’apogée de l’empire colonial britannique, Rudyard Kipling (1865-1936), publiait son fameux roman Le livre de la jungle qui, dit-on encore, était destiné, essentiellement, à la jeunesse. Sur le plan de la thématique, il ne fit, en vérité, qu’emboîter le pas à son prédécesseur, Daniel Defoë (1660-1731), auteur de Robinson Crusoé, autre grand monument de l’ère classique anglaise. La littérature comparée, encore balbutiante, n’avait pas cru bon d’établir le parallèle entre Kipling et ses devanciers, des siècles auparavant, dans ce genre d’écrit. Peut-être même avait-on sciemment évité d’évoquer ce que la littérature de langue anglaise devait à l’héritage universel en la matière, ou de faire quelque allusion à la part qui revenait de droit au monde arabo-musulman.

Chantre alors de ce grand empire, Kipling a obtenu en 1907 le prix Nobel de littérature. Deux siècles avant lui, son compatriote Defoë avait déjà pris le même chemin de traverse. Depuis, lecteurs comme historiens et critiques littéraires, n’ont pas cessé de manifester leur émoi à l’endroit de Robinson Crusoé qui, pour eux, avait surgi du néant ! Tout juste si on a dit que le début du XVIIIe siècle commençait à peine à vivre une véritable floraison de la thématique exotique et la naissance du fantastique en littérature. Comme ces deux grands romans ont fait date depuis, il n’y eut guère question de quelque emprunt contracté ici ou ailleurs, encore moins de la primauté de l’apport littéraire arabe classique en ce domaine.

L’Irakien Salih Madani(1932-2007)voulant prouver irréfutablement l’influence de la littérature arabe sur l’ère classique anglaise, puis moderne, essuya un échec cuisant lorsqu’il proposa à l’université Cambridge son sujet de thèse en ce domaine précis. Pas question de déranger «l’establishment», même de manière exacte et probante  ! Or, on a beau se prémunir contre quelque étanchéité, somme toute naturelle, ou se cloisonner derrière certains préjugés de grandeur et de suprématie, la vérité finit toujours par pointer ses cornes n’en déplaise à certains toréadors guindés qui croient ferme que le soleil ne peut briller que dans leur petit ciel.

Il y a quelques siècles à peine, la modernité, dans le sens où nous l’entendons, a eu droit de cité à l’ère classique de l’Andalousie musulmane. Le champion de cette échappée, dans l’espace et dans le temps, n’était autre que le grand médecin, mathématicien, et philosophe Ibn Tofaïl (1025-1185).Il ne l’a pas fait dans un poème, mais, bien dans un écrit en prose, si tant est que celle-ci serait le miroir de ce qui est logique chez l’homme. Geste inaugural d’une imagination sans bornes.

Cela est certain, mais déroutant pour le moins en ce que l’imagination débordante s’installe, naturellement, dans les esprits et fait un va-et-vient entre les différentes étapes et lieux de l’histoire humaine. Sinon à quoi bon lire et relire, à titre d’exemple, L’Eneïde de Virgile (70 a.c-19 av.), L’épître du pardon d’El-Maari (973-1057) ou Le paradis perdu de John Milton (1608-1674)? Dans un prélude de rien du tout, au début de son roman Hay ibn Yaqdhan, Ibn Tofaïl s’inscrit en droite ligne d’une modernité tous azimuts, non parce qu’il se voulait moderne, mais, tout simplement, parce que cette notion, tant retournée en ce début du troisième millénaire, a le mérite de jouir de son propre champ sémantique qui va du passé vers le présent et vice-versa.

En d’autres termes, elle ne risquerait pas de prendre des rides, du moment qu’elle parvient à enjamber les différentes phases de l’histoire sans être inquiétée par quelques classifications rétives et étriquées. En effet, on est moderne tout simplement parce qu’on peut renverser la donne et considérer la chose à partir du prisme de l’absolu. Or, ici, dans le cas d’Ibn Tofaïl, il s’agit d’un va-et-vient historique. Il est moderne, non parce qu’il vit parmi nous de nos jours, mais, parce que nous le lisons en tant que valeur intemporelle et absolue en même temps.

Pourquoi donc focaliser l’attention sur cette notion de modernité? Eh bien, parce qu’en dépit de son caractère relatif, elle s’est toujours fait présente parmi nous et malgré nous et, surtout, parce qu’elle n’obtempère pas à nos conventions, versatiles faut-il le dire la plupart du temps. N’est-ce pas qu’elle est une simple manière de situer les choses de l’esprit, fussent-elles produites ce matin ou il y a deux mille ans ?

Modernité, post-modernité, post-colonialisme et autres définitions ne sont, au vu de la réalité, que des espèces de jalons momentanés que l’on déplace au gré des changements sociohistoriques qui s’opèrent çà et là. Cette manière de séquencer l’histoire des idées ne transparaît-elle pas très clairement dans les grandes œuvres littéraires? N’a-t-elle pas encore jugulé les choses dans le roman pionnier d’Ibn Tofaïl ? La biche qui avait pris en charge l’enfant Mowgli, abandonné dans une jungle du subcontinent indien, n’est-elle pas un véritable clonage par Kipling de celle de Hay ibn Yaqdhan, générée par l’imagination hautement féconde d’Ibn Tofaïl ?

Par conséquent, ne serait-il pas grand temps pour les comparatistes de revoir ce type deséquençage philosophico-littéraire forcé qui, semble-t-il,  n’obéit qu’à une méthodologie étriquée qui n’a cessé, depuis ce qu’on a appelé les temps modernes, de dérouter les chercheurs ? Que veut-on dire, à titre d’exemple par littérature préislamique, omeyade, abbasside, andalouse ou autres ? Pourquoi proclamer, à tue-tête, que le roman, en tant que genre littéraire, ne peut prendre naissance que dans une société d’essence bourgeoise comme le soutient le critique marxiste hongrois, Georges Lukacs (1885-1971)? Et puis, comment expliquer le fait que le roman algérien, pour ne prendre que cet exemple, ait pris naissance dans une société colonisée ? Mohammed Dib fut apprenti tisserand à la fin des années vingt,Kateb Yacine sortait des geôles colonialistes après la deuxième guerre mondiale, Mouloud Feraoun descendait de sa montagne de Kabylie et la suite d’exemples pourrait bien s’allonger.

Kipling, le chantre de l’impérialisme britannique au début du XXe siècle, ne s’est pas interdit d’aller s’abreuver à même la source limpide du XIIe siècle andalou, celle d’Ibn Tofaïl. La seule différence en la matière est qu’Ibn Tofaïl traita d’une question d’ordre métaphysique intéressant l’homme en tant que tel alors que Defoë et Kipling à sa suite, ont situé les choses terre-à-terre. L’histoire des idées nous renseigne amplement sur l’impact de Hay ibn Yaqdhan sur les narrateurs de tous bords, impact en sourdine jusqu’au XVIIIe siècle avant de reprendre de plus belle puisque ce roman fut traduit en anglais en 1708, ce qui en dit long sur ce chapitre. Kipling ainsi que Defoe n’ont pas soufflé mot de cette adaptation tronquée de l’œuvre d’Ibn Tofaïl. Les mêmes ingrédients ont été retournés avec quelques petites modifications dans cette soupe littéraire qui ne veut pas dire son nom en raison d’une fausse suprématie.

Cependant, il y a que la narration, en tant que telle, existe chez tous les peuples et que, de ce fait, elle aussi se fait moderne, même si elle est aussi vieille que le monde. Certes oui, Defoe et Kipling ont donné à lire deux romans dictés par un certain esprit expansionniste. L’évolution de la politique de l’empire britannique n’étant pas absente de ce qu’ils ont imaginé et écrit.

Le grand romancier mexicain, Carlos Fuentes (1928-2012), attribue la paternité du genre romanesque à Miguel de Cervantès (1547-1616). Du reste, et dans tout le monde occidental, on continue cette campagne qui, avec l’évolution sociopolitique, a pris les allures d’une croisade sans croix. Cette légitimation, non fondée, a commencé au XVIe siècle. Dans cette foulée, on passe outre Ibn Tofaïl, voire le Berbère Apulée, auteur de L’âne d’or, au premier siècle de l’ère chrétienne. Cette modernité unidimensionnelle, telle qu’elle s’offre à nous de nos jours,passe sous silence toutes celles qui se sont imposées depuis que l’homme s’est mis à enregistrer ses faits et gestes sur des tablettes d’argile, du papyrus et sur les autres supports d’écriture. Rudiard Kipling lui-même n’est pas étranger à ce messianisme puisqu’il a proclamé avec force que «l’Est est l’Est, l’Ouest est l’Ouest, et ils ne se rencontreront jamais» !

Faut-il pour autant baisser la garde alors que du haut de ce XIIe siècle et de la florissante Cordoue, Ibn Tofaïl poursuit son voyage initiatique et métaphysique dans son roman qui a fait de lui le pape d’une modernité passée et présente ? Hay ibn Yaqdhan a bel et bien été cloné en le Robinson Crusoé de Defoe et le Mowgli de Kipling. Cela lui suffit amplement comme progéniture par les temps qui courent, même si ceux qui en ont profité n’ont pas la reconnaissance du ventre

Par Merzac Bagtache



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