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Hommage au Colonel Hocine Senouci : Il avait cru en la jeunesse, la culture et l’Algérie

28 juin 2020 à 9 h 30 min

Hocine Senouci, alias Colonel Senouci, qui vient de nous quitter à l’âge de 85 ans, est à saluer tout bas pour son apport et sa contribution à la promotion du raï, une musique algérienne juvénile et rebelle, à l’échelle internationale, en lançant par la même la carrière de Khaled, Safy Boutella et bien d’autres. Il était le  «Colonel Parker» algérien comme celui qui était derrière le succès d’Elvis Presley.

Certes, le Colonel Senouci était un ancien maquisard, un moudjahid, membre du MALG (Ministère de l’Armement et des Liaisons générales), le service de renseignements de l’ALN (Armée de Libération nationale lors de la Révolution de Novembre 1954 contre la colonisation française, un militaire, un pilote.

Mais il a délaissé le bruit des bottes pour un autre plus artistique et paisiblement culturel.  Il a préféré l’air du temps que l’air martial. La promotion de la culture algérienne sans complexe, ni tabou ni exclusion. Il y est pour beaucoup. En décomplexant le passage du raï à la radio, télévision, et l’extirpant de l’underground, de sa clandestinité, au grand jour.

Car, jusqu’en 1985, le raï était censuré, banni des antennes officielles. Donc, le Colonel Senouci, on lui doit beaucoup. C’était un agitateur de talents. Directeur de l’Office culturel OREF de Ridah El Feth, il a fait exploser, notamment la musique raï dans les années 1980.

Il a  insufflé de la vie  au centre des loisirs de Riadh El Feth, flambant neuf, avec ses téléviseurs branchés sur MTV diffusant les clips de Madonna, Dire Straits, Genesis ou encore Kim Wilde.

Il a donné sa chance au raï d’émerger outre-mer avec l’album Kutché dont la chanson-titre est issue du folklore marocain, néologisme du mot «coche», un succès du chanteur populaire Mohamed Seif s’étant lui-même inspiré des cheikhate (chanteuses traditionnelles).

Sans lui ni, il n’y aurait jamais eu d’album Kutché

Sans lui, il n’y aurait jamais eu d’album Kutché. Revenons sur la conception, l’ambition et la vision musicale. Le Colonel Senouci avait confié ceci dans le documentaire Algérie, Mémoire du raï  de Djamel Kelfaoui (2001) : «A l’époque j’avais rencontré M. Jack Lang, qui était ministre de la Culture (France). Il était très curieux de ce qu’on faisait (en matière de musique, culture en Algérie).

Compte tenu de la forte émigration algérienne en France, nous avions convenu d’organiser une quinzaine culturelle. Nous avions, évidemment, thématisé un petit peu sur les expressions artistiques de la jeunesse. Et la musique, le raï,  y  occupait une place très importante. Donc, nous avions préparé tout un concert à la Vilette (Paris). Le titre était «Le raï dans tous ses états».

Nous avions voulu montrer  un petit peu à l’émigration et aux Français le raï depuis son origine jusqu’à son expression la plus avancée. Il y avait les meddahate (chanteuses du raï traditionnel). Pour la première fois, nous avions montré une  ancienne chanteuse de raï, Cheikha  Rimitti. Il y avait Bellemou (trompettiste), Belkacem Bouteldja, les premiers du raï (mouvement), Amarna qui ont fait beaucoup de recherche en termes musical et Cheb Khaled, qui était à ce moment-là la grande vedette.

Tous ces gens-là, qui ont été catapultés à partir de Riadh El Feth, la plupart sont partis (pour l’étranger). Ils ont été s’exprimer ailleurs parce qu’ici on commençait à un peu à les phagocyter. Et si vous voulez, la médiocrité reprenait son droit sur tous ces artistes et ces créateurs. Et ils ont dû émigré pour continuer sur la lancée.

C’est bien triste… Les jeunes dans leurs désirs de s’exprimer, dans leur refus d’être marginalisés, de participer à la société, ils cherchent un espace qui leur donne de l’importance. Nous, les jeunes, nous leur avons donné de l’importance, à travers la jeune musique. Nous leur avons dit : ‘‘ça c’est votre espace’’.

Malheureusement, les autres départements de l’Etat, je dirais tout simplement le pouvoir, n’ont absolument rien compris à tout cela. Ils étaient dérangés par les jeunes, ici (Riadh El Feth). Ils craignaient qu’un jour, on allait, je ne sais pas, peut être en faire une révolutionn contre le pouvoir. Nous, nous n’étions pas les mosquées (le prosélytisme et autre Islam dit politique )…».

«Il avait senti, instinctivement, la richesse du raï et son immense potentiel»

Dans son autobiographie intitulée Derrière le sourire, parue aux éditions Michel Lafon, en 1998, Khaled évoque  le fameux Festival de raï de Bobigny (1986) : «A l’origine, l’histoire du miracle de ce premier festival du raï repose sur deux hommes. Martin Meissonnier et le Colonel Senouci. Martin Meissonnier, le grand maître du métissage des musique mondiales, l’ex-tourneur des groupes de free-jazz en France, producteur de Fêla Kuti, King Sunny Ade, Ray Lama…

Le Colonel Senouci, directeur de l’Office Riyadh El Feth, à Alger. Un militaire à la sensibilité artistique exacerbée. Un visionnaire branché sur les mouvances artistiques qui, très tôt, avait senti, instinctivement la richesse du raï et son immense potentiel. Le Colonel Senouci, l’homme providentiel à qui je dois presque tout…».

Après le Festival de Bobigny et la quinzaine culturelle, en janvier-février 1986, le Colonel Senouci, croyant dur comme fer à l’exportation du raï, a une ambition débordante. Un album international pour Cheb Khaled.

Il sera produit par un surdoué. Un multi-instrumentiste, un jeune compositeur et arrangeur algérien fraîchement débarqué des Etats-Unis, de Berkeley College of Music de Boston qui révélera aussi par Mejnoun, les concept-shows Rêve bleu, Zarbout, La Source, en travaillant avec Djamel Allam, Nass El Ghiwane, Taous Arhab, Nawel Zoghbi ou par la musique du film de Merzak Allouache. Il s’appelle Safy Boutella. Avec le concours de l’esthète, Martin Meissonnier.

«Sur ce disque, j’ai réactualisé de nombreux titres »

Une production Ryadh El Feth/Zone Music, distribution, Charles Talar, et la photo de la pochette du disque est immortalisée magnifiquement Kay’s Djilali qui vient de nous quitter. Kutché a été enregistré en trois semaines entre Londres, Paris et Alger. «Kutché ?

C’est ma revanche sur l’ère des cassettes pirates et des producteurs orangistes véreux. Sur ce disque, j’ai réactualisé de nombreux titres comme S’hab El Baroud, Elila, Minuit ou Cheba. Kutché est un doigt d’honneur aux vampires oranais. Après le Festival du raï de Bobigny, Kutché symbolisait mon deuxième ticket gagnant.

Une seconde revanche sur le destin. Malgré tout, les galères de passeport et de sursis (militaire, le service national) ont continué. Je jouais toujours au chat et à la souris avec les autorités militaires, les douaniers et les flics…». L’album Kutché, même si vous l’écoutez 32 ans après (édité en 1988), on a l’impression que ça vient tout juste de sortir.

Tellement le produit est recherché et très bien conçu. Du raï, du vrai, du son jazzy, de la pop, des effets et riffs acoustiques latino, du rythme marocain, de la new wave… Et puis, il y a ce groove, ces lignes de basse et rythmiques arrachées aux guitares.

Un album qui n’a pas été altéré par l’usure du temps. Là, il n’y a pas du «Photoshop» sonore, le maquillage outrancier de l’auto-tune, le vocodeur, l’avatar qui grime l’imposture musicale actuelle du raï. Fardée, elle s’est incrustée en crasse arnaque.

Ici, la voix de Khaled est au meilleur de sa forme. Il a à peine 26 ans. Et il est déjà une star adulée. Kutché est en fait un ensemble de titres revisités. Car déjà interprété, enregistré et édité par Khaled. Pour la correction,  en matière de crédits (droits d’auteur), il faut rappeler que La Camel appartient à la regrettée Cheikha Rimitti, la diva du raï, la pionnière du raï traditionnel.

L’auteur de Cheba est Ahmed Zergui de Sidi Bel Abbès ou encore le titre El Lela, ressemble à s’y méprendre à Baraka (1986) du grand Hasni, le roi du raï-love en duo avec Zahouania.

Une chanson jugée licencieuse à l’époque. C’était le succès fou de l’été 1986. Mais Hasni, après, changera complètement de style et deviendra une icône. Malheureusement, il a été arraché à la vie par la folie meurtrière. Martyr, il a été lâchement assassiné le 29 septembre 1994, à Gambetta, à Oran. Il avait 26 ans.

«Il avait une vision, un talent, une envie de faire, une velléité de création»

Pour l’histoire, le Colonel Senouci, toujous aussi ambitieux, avait contacté un certain Stevie Wonder pour une collaboration raï-soul. Le Festival de la Jeunesse de juillet 1985, où brillèrent Raïna Raï, l’incroyable et regretté Djillali Amarna, King Sunny Ade, Salif Keita, Youssou N’Dour, Jorge Ben, Alpha Blondy, Brahim Izri, Kassav, Ira Kere, T34, Djamel Allam, Touré  Kunda, Kassav… C’était lui.

Le Colonel Senouci s’était vraiment investi, entièrement, dans la promotion d’une musique algérienne, le raï, ce beat rebelle et juvénile. Celui qui avait pris part à cette belle aventure du raï, en produisant l’unique et bel album Kutché, Safy Boutella ne pouvait cacher son affliction : «Je viens d’apprendre cette terrible nouvelle et mon cœur est brisé. Hocine Senouci nous a quittés ce matin. Rabbi yarrahmou. J’aimais et je respectais cet homme au plus haut point… un des hommes les plus brillants qu’il m’ait été donné de rencontrer.

Officier supérieur brillant, homme de culture, fédérateur, initiateur d’événements, une foi inébranlable en l’être humain sans distinction. Il adorait la culture, les gens de culture, qu’elle soit traditionnelle ou contemporaine.

Un être plein d’amour et de compassion. Généreux et magnanime. Toujours prêt à tendre la main, à aider et à donner sa chance à qui lui montrait qu’il avait une vision, un talent, une envie de faire, une velléité de création. Rabbi Yarrahmek, Si Hocine.

Mes respects mon Colonel. Je suis de tout cœur avec la famille. Que le courage et la force accompagnent les siens dans cette dure épreuve.» Martin Meissonnier, journaliste, compositeur, auteur, réalisateur et DJ français, ayant travaillé avec Fela Kuti, King Sunny Ade, Manu Dibango, Papa Wemba, Amina et Aziz Sahmaoui, ayant participé sur l’album Kutché, saluera la mémoire du Colonel Senouci : «Le Colonel Senouci était un visionnaire.

Il voulait faire rayonner l’Algérie à travers la culture de sa jeunesse. En associant Safy Boutella avec Cheb Khaled, il a lancé un mouvement qui ne s’arrêtera jamais.»

Références :

Algérie, mémoire du raï , documentaire de Djamel Kelfaoui 2001.

Derrière le sourire, Khaled
Éditions Michel Lafon1998.
Kutché, Khaled/Safy Boutella
Une production Ryadh El Feth/Zone Music. 1988

 

 

 

Condoléances du Président de la République, Abdelmadjid Tebboune à la famille du Colonel Senouci  : «Les hautes qualités du défunt et son combat lors de la guerre de libération»

Le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, a adressé un message de condoléances à la famille du moudjahid et colonel à la retraite Hocine Senoussi, décédé mardi des suites d’une longue maladie, a indiqué la présidence de la République, mercredi, dans un communiqué. Le Président Tebboune a loué «les qualités du défunt et son combat lors de la guerre de libération, priant Allah le Tout-Puissant de l’accueillir en Son vaste paradis».  APS



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