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Quand les paras torturaient à la ferme Ameziane

Hadjira rouvre les portes de l’infamie

24 juillet 2018 à 13 h 11 min

Moi je m’en suis sortie, je pense à ceux qui y sont restés, dans cette ferme Ameziane.» Les mots employés soigneusement par Hadjira Benazouz sont chargés d’émotion, le silence dans les intervalles de son propos l’est davantage. Accrochée à ses mots, l’assistance observait un silence religieux, elle avait le privilège d’assister à la résurrection d’une mémoire trop longtemps et probablement délibérément occultée.
C’est au cours de la rencontre littéraire autour du livre Hadjira, la ferme Ameziane et au-delà…, de Claire Mauss-Copeaux, tenue samedi à la librairie Média plus de Constantine, que l’héroïne du récit a raconté, avec dignité et décence, des bribes de l’histoire tue de la ferme Ameziane, cette ferme de la banlieue proche de Constantine, transformée par les paras de l’armée française en un sinistre lieu de torture des militants de l’indépendance de l’Algérie. Hadjira, recrutée par Fadila Saâdane, est l’une des victimes et derniers témoins de cette page sombre de la guerre. «Pendant deux, trois heures ou un après-midi, je subissais de tout. Tout, tout y passait. Il y avait une roue immense sur laquelle on vous attachait, nue, courant et électricité, et on la faisait tourner de plus en plus vite. Une baignoire remplie d’eau et d’excréments dans laquelle on me plongeait jusqu’à suffocation. Quand on a 20 ans on a forcément peur. Et il n’y avait pas que ça, il n’y avait pas que ça…» Le climat dans la librairie, pleine à craquer à l’occasion, était proche du recueillement, ponctué par une émotion tellement vive qu’on croirait la toucher. Douloureux récit que faisait la fidaïya aux oreilles d’une assistance muette, respectueuse de la femme et de sa mémoire, fardeau qu’elle a porté toute seule de longues décennies durant. Elle se tenait au fond de la salle, droite et fière, sans artifice et sans mise en avant, et avec une humilité déconcertante elle expliquait : «Jusque-là je n’en ai jamais parlé, peut-être quelques mots à mes proches. Je me sentais coupable de ne rien dire, surtout face à ma famille, de ne pas laisser de trace de tout ça, mais tout dire était trop dur. Il m’a fallu 6 ans, où je me refusais de dire à Claire que j’allais parler.» Et c’est en se faisant violence et avec douleur que la résistante avait décidé de raconter son histoire. «De prime abord, raconter tant de douleurs les a ravivées, spécifiquement celle d’avoir perdu mes camarades. Sans eux, c’était difficile… j’étais sûre que je n’en sortirai pas vivante, on sortait rarement vivant de la ferme Ameziane.» Cette page ouverte de l’histoire a mis l’assistance face à ses propres traumatismes. Douleur encore vive, malgré le temps, de la perte tragique de la mère résistante ou celle des images du père torturé devant le regard de son enfant. Preuve que les plaies de la Guerre de Libération n’ont jamais cicatrisé.

Du silence à l’amnésie délibérée !

Cette part obscure de l’histoire de Constantine semblait encore plus douloureuse quand le fils du propriétaire de la ferme Ameziane, Abdelatif Ben Hamadi, a expliqué qu’il avait proposé à l’Etat le rachat de sa ferme, afin d’en faire un musée ou un espace dédié à la mémoire, mais cette proposition ne semblait intéresser personne. Face à cette histoire bafouée, l’assistance a exprimé sa colère. «Je pense qu’il faut faire quelque chose pour laisser à nos enfants et à nos petits-enfants les traces de notre histoire. Le combat de Constantine est exemplaire, l’histoire de Constantine est exemplaire. Ce serait magnifique si par le biais de ces initiatives on contribuait à faire de cet endroit un lieu de mémoire et à lui donner son importance»,a proposé, Nouredine Khalfi. L’effervescence a conduit l’auditoire à évoquer l’histoire du militantisme à Constantine, jugé par les intervenants comme marginalisé et injustement censuré. El Hadi Benazouz a rappelé, entre autres, la grève des étudiants de Constantine, avant le 19 Mai 1956. «Les établissements scolaires de Constantine étaient vides. C’est un fait qui a été occulté et qui continue à l’être …». Nouri Nesrouche, animateur de la rencontre, a rebondi sur le sujet en élargissant le champ de la réflexion sur l’histoire de Constantine, sa mémoire et son oubli. «Je crois que Constantine est punie à cause de sa position lors de la réunion des 21 plus 1, je pense aussi que rien ne nous oblige à rester correct et à subir cette version de l’histoire», a-t-il dit.
Et voilà comment, grâce à Hadjira Benazouz et à ce qu’elle symbolise, les prémices d’un travail de reconstruction de la mémoire sont peut- être amorcées. D’ailleurs, dans les premières pages du livre-témoignage, Hadjira se posait la question : pourquoi je me suis tue ? Et c’est, en effet, cette banalisation du militantisme qui semble en être la cause. «Alors pourquoi me suis-je tue ? Par pudeur ? Je ne le crois pas. Le climat qui a prévalu ensuite dans mon pays, peu après l’indépendance et ensuite aussi, a certainement joué. La banalisation de toutes les formes de lutte que nous avions menées, les enjeux politiques qui se précisaient, oui, tout cela a pesé, m’a incité à me taire», dit-elle à la page 9 de Hadijira la ferme Ameziane et au-delà …


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