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mardi, 20 octobre, 2020
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Flash-back. Cité Malki (Alger) : La saga d’Issulas (1ère partie)

06 septembre 2020 à 10 h 15 min

Ils étaient quatre jeunes férus de poésie et de musique, leur jeunesse fut une ode à leur Kabylie, les plaines des Allobroges et leur verdoyante nature abritaient des répétitions ininterrompues ou le riff des guitares jalousait les plus virtuoses des chardonneret d’El Kadous, et les a capella entonnés par le chanteur du groupe le regretté Mohammed Sekat captaient l’ouïe des passants du côté du chemin de la Madeleine, l’actuel Abdelkader Gadouche. Le contexte socio-historique fut celui de la montée de la revendication identitaire se conjuguant à la naissance d’une culture pop marquée par l’influence des groupes et des chanteurs mythiques comme les Beatles, Paul Simon, Bob Dylan et Hugo Fray.

Un air de pop dans la prairie

Le groupe Issulas a vu le jour en 1973, les quatre enfants dans «le bahri» ou la brise ont cru en la personne de l’auteur poète parolier Mohammed Aouine, un homme engagé et révolté contre l’autoritarisme, la bigoterie et l’esprit rétrograde, sa démarche novatrice à l’époque était d’élaborer une poétique toute en couleurs, un binôme fertile baptisé Racine et Modernité abordant des thématiques de la femme, de l’identité et de valeurs ancestrales.

Un groupe qui a élu domicile dans le petit local du bâtiment I de la cité Malki dans lequel des jeunes du quartier donnaient libre court à leurs talents dans la musique, le théâtre et les activités liées au mouvement scout, un espace que les jeunes de la cité Malki gagneraient à récupérer pour faire face à cette situation de manque flagrant de équipements dédiés à l’art et à la culture.

L’APC de Ben Aknoun et l’Opgi de Bir Manrad Rais devront mettre cette salle au service de ces jeunes pour les extirper des spectres de la violence urbaine et du vide culturel. Nous continuons notre narration toute mélancolique en ayant une pensée particulière au regretté soliste Alik Mustapha, un des brillants musiciens du groupe grattant les accords de sa guitare et offrant aux mélomanes des trill, des lamento des plus mélodieux, du pur son limpide titillant ainsi notre ouïe, laissant la repartie à son voisin du premier étage, le guitariste rouquin Tarik Ait Hamou qui est devenu l’alter ego du regretté Idir. Tarik a décrit sur sa page Facebook l’ambiance des seventies comme «une période également aussi faste généreuse animée par la revendication de la langue amazighe dont Monsieur Idir dans les années 70 a contribué par hasard a un effet boule de neige de la musique kabyle moderne auprès de nombreux jeunes talents en herbes».

Sekat Mohamed, la sérénade éternelle

Les habitués des «Quat’z arts  de la rue Audin et les inconditionnels des répétitions en plein air à l’ombre des eucalyptus ont remis au goût du jour les achewiks et les ahihas de nos aïeux, le groupe Issulas a brillé de mille feux avec les inoubliables chansons émises par la radio Chaîne II au cours de l’année soixante-dix enchaînant par la suite avec la sortie d’ un premier 45 tours enregistré chez Oasis en 1974 deux titres phare Azahriw et Achimi magistralement composés et interprétés par l’enfant de Tixraine Mohammed Sekat, d’autres chefs d’œuvre ont marqué la carrière musicale du groupe dont la plus raffinée et la flamboyante Thanina, un texte écrit par Mohammed Aouine traduit en français par le grand poète assassiné Tahar Djaout.

Le groupe Issulas a contribué à la réussite de la sortie du disque vinyle 33 tours Tachemlith avec la chanson Aydrar  composée par le plus zen des artistes Mohamed Sekat .Pour rappel Tachemlit a été une belle aventure musicale pilotée par feu Meziane Rachid, une initiative qui a vu l’adhésion des monuments de la chanson kabyle, un projet de grande envergure saluée par le grand écrivain Kateb Yacine de surcroît un voisin très actif dans le milieu universitaire de Ben Aknoun et logeant au centre familiale dans lequel vivaient aussi des grandes figures du mouvement révolutionnaires mondiale.

Après un passage en France où l’écho d’Issulas retenta au-delà de la Méditerranée, Mohamed Sekat a enregistré d’autres K7 en France annonçant ainsi son départ et la fin de la première saison du groupe. Mohamed Issulas qui a hérité ce don pour le chant d’une mère dépositaire de toute un patrimoine orale, elle représentait aussi cet hymne à Tadjadit et à la bravoure perpétuant la tradition du ourar et de adkar. Moh, comme le surnomment les habitants de la cité Malki, nous a quittés le 20 novembre 2018 tirant sa révérence avec plusieurs projets en chantier, dont l’enregistrement d’un album inachevé. Ses frères Larbi qui est également interprète du groupe Imsdurar, Youcef le plus jeune vivant à Barcelone et Hocine un autre passionné de musique chaâbie travaillent d’arrache-pied pour parachever ce projet d’éditer un album à titre posthume et rendre ainsi hommage à leur frère qui leur a légué un patrimoine inestimable en termes de poésie, de proverbes, de maximes et autre richesse langagière.

Cherif Issulas, l’élévateur des sens

Le poète malkien Mohammed Aouine annonce le deuxième acte de la saga d’Issulas qui prendra naissance avec l’arrivée du jeune étudiant Chérif Midouni, un artiste ancré dans la profondeur de la musicalité du patrimoine ancestrale et ouvert sur la convergences des rythmes et sonorités du monde. D’un caractère gagné par la bonhomie toute sympathique qui est l’une de ses clés de réussite dans un monde fermé et très sélectif et aussi par une intuition des plus intelligentes qui se manifeste dans ses demi-tons se mêlant à ses savoureux ornements vocales, l’étudiant de médecine a troqué son élévateur dentaire contre une guitare acoustique annonçant une saison artistique riche et prospère. Cherif un type mi-malkien mi-awadhi (la région des Ouadias de la wilaya de Tizi Ouzou)doublé d’une conscience anticonformiste et d’une grande culture musicale.

Cherif Issulas a donné un coup de starter à la dynamique du groupe avec une programmation tous azimuts au TNA et dans les autres salles publiques et celles des campus universitaires. Un vent en poupe et un agréable timbre vocal qui a enchanté ces fans à Alger, Tizi, Béjaia, Bouira, Tipasa. La star montante a même animé la première partie du grand spectacle d’Idir à la coupole du Complexe du 5 Juillet en 1976. En 1977, le groupe sort son premier album où les envolées mélodiques et le sens des mots trouvent tout leur éclat et leur beauté. Nous citons ces chants puisés dans les tréfonds de l’âme humaine comme (Tiziri, Afus Deg Fus, ImmiIcenu, Tadukli, Ziriziri mammas, Tizizwit et Wissen), cette belle moisson a été l’œuvre de l’ensemble de la troupe renforcé à l’occasion par deux mastodontes de la musique, le bassiste Hachemi Bellali et le batteur Arezki Baroudi.

Un grand artiste musicien et arrangeur Omar Meguenni, actuellement en Norvège et qui avait accompagné Idir et Matoub dans l’harmonisation de plusieurs de leurs œuvres se joignait à Cherif et arborait le travail artistique d’une palette des plus lumineuses, un parfait arrangement de chansons captivantes intitulées Ussan n Temzi, Si flan, et un «requiem» à la mémoire du chantre Sliman Azem connu sous le titre Sliman Aghriv. Gardant la gamme haut, Cherif Issulas a réinventé le beau avec des chansons pleines de sagesse, de lumière et d’enracinement ; nous citons Tafsut n ussagas ni, un album de 1985 portant un chef-d’œuvre au rythme de la flûte des montagnes ou Bu tjwakt.

La flûte enchantée ou le ruissellement d’une voix limpide qui se livre comme un parfait interlude vocal suivi d’interjections émotionnelles pour se déverser dans une noce de rythmes ou s’entrecroisent sonorités de violon d’une grande facture et un enchantement de mélodies bien de chez nous. L’auteur de Vu Tjwakt n’est autre que Amar Mezdad, l’un des précurseurs de la littérature amazighe. Et avant de clore un siècle et entamer un autre, le Parisien de la Motte Piquet Grenelle nous a encore envoûté avec Urfan d Usirem. Cherif Issulas, une quête permanente de l’excellence et de la perfection maniant plusieurs instruments dont le banjo où il tente une réinterprétation des éternelles chansons de Cheikh El Hasnoui et de Sliman Azam, un artiste avec un grand A apportant son soutien aux autres et partageant des ondes paisibles et tranquilles.

Son point fort consistait à remettre au goût du jour des ambiances des années cinquante, et ce, à travers ses rencontres avec des grands chanteurs, comme le rossignol Karim Tahar et le regretté Nacer Zouiche. Invité le mois dernier dans l’émission «Azar» animée et produite par Maria Ourida Sider sur les ondes de la Radio nationale Chaîne II, Chérif, nourri d’une nostalgie réconfortante, a déclaré sa flamme pour les immortels Hnifa, Taous Amrouche, SlimanAzem, Mdjahed Hamid, Mohammed Iguerbouchen et last but not least, il nous ressort des archives la voix de la méditation et de la réflexion, celle du regretté Si Lhocine Arab.

Si jeunesse savait !

La jeunesse des années 70 et qui a vécu dans l’ombre de ces grands immeubles a réussi cette magnifique synthèse entre la tradition et la modernité, ils ont apporté un plus à leur admirateur, ils étaient aussi la fierté de leurs parents. Mohamed Aouine, l’un des maîtres de la poésie, continue à produire et à cocher sur le papier des saisissantes strophes, son intarissable muse poétique. Désormais, de belles compostions se terrent dans le fond de ses terroirs en attendant un grain de star ou le retour des enfants prodigues oubliés le spleen de Paname. Aujourd’hui, les jeunes de ces quartiers populaires devront méditer sur les succès story de leurs aînés et donner ainsi du sens à leur vie. Une autre saga devrait prendre le relais et offrir à son tour à travers des œuvres de l’esprit du rêve, de l’amour et de l’excellence. Et pour leur donner leur chance, on doit juste leur ouvrir les portes , leur offrir des guitares et leur souhaiter bon vent .

Par Yazid Aït Mahieddine

Source document maison de la culture Mouloud Mammeri

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