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Évocation. Rachid Hamdad : Le soldat de la plume(*)

20 septembre 2020 à 10 h 32 min

Écrire sur la disparition de quelqu’un d’aussi cher n’est pas chose aisée, tant la douleur et les souvenirs, enfouis en nous, nous ont habitués à sa présence silencieuse mais immanente. En parler revient à vivre la tragédie actuellement dans sa cruauté rétrospective. Aussi, j’espère que ma modeste plume ne me trahira pas.

Rachid Hamdad n’était pas seulement un journaliste rigoureux, un intellectuel avisé. Sa formation scientifique (études supérieures de physique) ne l’a pas enfermé dans une logique inamovible. Au contraire, la mécanique de Newton ou la loi de Beer-Lambert lui ont ouvert un appétit littéraire et philosophique insatiable. Doté d’une intelligence active hors normes, pétri de la sagesse du terroir kabyle, il maîtrisait le verbe et le sens de la formule. Combien de fois, quand il était rédacteur en chef à l’hebdomadaire Le Pays où je l’ai connu, il résolvait un malentendu avec une simple citation philosophique ou un adage vernaculaire.

Il faut dire que les poètes et les penseurs, notamment kabyles, du XIXe siècle, n’avaient pas de secret pour Rachid. Face aux situations les plus critiques, et même dans les débats les plus passionnés, Rachid Hamdad faisait preuve toujours d’un calme olympien. Il en imposait par sa personnalité et une argumentation percutante, caractérisée par une réflexion savante, didactique, souvent basée sur des éléments de références incontestables. Rachid Hamdad avait l’Algérie au cœur et la Kabylie dans les tripes.

Dans la collecte et le traitement de l’information, il était un journaliste-soldat : rigoureux dans l’’écrit et frondeur sur le terrain. Maintes fois, au plus fort du terrorisme sanguinaire, je l’ai vu partir seul, dans les coins reculés de la Kabylie, entreprendre une enquête sur un événement tragique. Le jour où le village de Tirourda, sur les confins de Djurdjura a éte molesté de tous les fusils de chasse de ses villageois, Rachid y était allé, seul, le lendemain. Pour lui, la véritable information ce n’étaient pas les dires, souvent divergents, de personnes étrangères à l’événement. Les recoupements en donneraient une teneur aléatoire.

Et il avait raison : l’information qu’il avait ramenée, ce jour-là, était loin de ce l’on pensait alors : ce n’était pas une horde d’individus hirsutes et déguenillés qui avaient désarmé les habitants de Tirourda, mais des hommes en treillis, talkie-walkie en main et armés jusqu’aux dents. Les partis politiques – mis à part les partis islamistes qu’il combattait de fait – Rachid les considérait et les traitait à leur juste valeur. Il ne méprisait aucun discours, mais jugeait scrupuleusement les actes. Ainsi les alliances contre-nature, les tractations – avec les islamistes ou le pouvoir politique – sont dénoncées et fustigées sans ménagement.

Il me revient en mémoire ce fait, alors que Rachid était mon rédacteur en chef : le 20 avril 1993, j’avais couvert la grève et la marche populaire initiées par le FFS à Tizi Ouzou. C’était un grand succès. Mais en remettant mon papier à Nordine Talaouanou, directeur de publication du journal Le Pays, il le lut avec un sourire narquois.

A la fin, il me dit de reformuler mon texte de façon à transformer l’événement en échec. Touché dans mon intégrité, je sortis de son bureau en froissant les feuillets dans ma main pour jeter, carrément, l’article à la poubelle. Rachid, dont le bureau jouxtait celui de Talaouanou, m’a vu passer et m’a appelé. Je lui ai raconté le fait. Il prit les feuillets froissés, se mit à les lisser délicatement, et tout en souriant, il me dit : «Ton article sera publié intégralement.». Ce qui fut fait. Rachid Hamadad a échappé maintes fois à un assassinat.

Quand il avait quitté Alger, définitivement, pour la rédaction du Pays, à Tizi Ouzou, c’était suite à l’attaque, opérée par les terroristes, sur les lieux de résidence de certains de ses confrères et lui-même. Vers mai 1993, il m’a demandé (étant véhiculé) si l’on pouvait aller, un jour de week-end, récupérer des affaires qu’il avait laissées à la villa d’Issiakhem, à la Pointe Pescade. Nous y sommes allés à trois : Rachid, Moh Ou Achour Belghezli (son ami inséparable) et moi-même. Avant d’arriver sur les lieux, nous nous étions arrêtés pour déjeuner rue Tanger. C’était la première fois que nous mangions tous les trois dans un restaurant, et c’était du poisson.

Le terrorisme était à son comble. Ce qui faisait dire à Rachid avec une pointe d’humour : «Cette fois s’ils nous attrapent, ils ne nous zigouillerons pas le ventre vide…». A la villa d’Issiakhem, Rachid prit hâtivement ses affaires et nous montra, par une sorte de balcon, donnant sur la Méditerranée, comment les terroristes, arrivés, par la mer dans des hors-bords, avaient commencé à escalader les parois rocheuses de la falaise pour pénétrer dans la villa et faire un carnage.

Rachid et ses confrères n’avaient dû leur salut qu’à la vigilance de l’un d’entre eux qui avait repéré la bande sanguinaire. Après la fermeture du journal Le Pays, Rachid s’installa à Tiaret où il dirigeait le bureau du quotidien El Watan. C’était là où son destin tragique s’était accompli. Il laissa des écrits, dont un roman inachevé : La Mort de Hamama. Une histoire tragique d’une jeune femme que le mal-être, généré par la coercition sociale et dogmatique, la misère morale, le mépris des pouvoirs publics ont conduite au suicide.

L’allégorie est évidente : Hamama, c’était cette Algérie qui se mourrait à petit feu, prise entre l’intégrisme politique et l’extrémisme religieux. Les pratiques délétères du système, la paupérisation galopante des masses populaires, les saignées morales et physiques… précipitaient le pays dans une décadence inéluctable et fatale. A l’instar de Rachid Mimouni, Rachid Hamdad entamait, par ce roman, une littérature de combat. Hélas ! Il est parti à la fleur de l’âge, comme nombreux de nos confrères et amis.

Il était un soldat de la plume, un intellectuel érudit et d’un grand humanisme. Son combat ne doit pas être vain. A nous tous de le continuer, chacun à sa manière. Je dirai à Djouher, sa femme, dont je loue la bravoure et le stoïcisme exemplaire, à son fils, Rachid junior, soyez fiers d’être la famille d’un grand homme. Rachid, certes, a rejoint le monde du repos éternel, mais son œuvre et sa mémoire vivront, en ce bas monde, éternelles.

(*) Ahcène Belarbi ,   journaliste-écrivain

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