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Festival international du théâtre de Béjaïa

Epoustouflante histoire irlandaise

23 octobre 2018 à 0 h 30 min

Jouer une quinzaine de personnages, tout aussi bariolés que tranchants, faire aisément des va-et-vient entre deux langues, le français et l’anglais, se déplacer dans un espace virtuellement pluriel et dépenser généreusement ses forces pendant une heure et demie, sans fausse note, sans fioritures, c’est forcer l’admiration qui est due aux anges des planches. Kelly Rivière l’a fait à la dernière représentation du FITB, dans la soirée de dimanche, dans un monologue époustouflant qu’elle a écrit et qui l’engage dans une histoire irlandaise.

Soit un engagement droit dans ses fières origines. Mais Histoire irlandaise, qui est le titre de la pièce, pourrait bien être l’histoire de tout le monde, n’est-ce pas que le sujet de l’émigration qu’elle raconte prend toutes les nationalités du monde ? Kelly Rivière raconte un récit autobiographique, légèrement remanié en autofiction par le changement des noms des personnages.

Le récit reste essentiellement référentiel par son ancrage dans une réalité irlandaise que hante un passé douloureux fait de la famine, qui a provoqué une émigration massive au XIXe siècle. Le personnage principal est une jeune fille qui s’appelle Kelly Ruisseau. Elle est à la recherche de son grand-père Peter O’Farrel, qui a quitté son Irlande natale pour Londres, où il disparaît. La quête désespérée qui a été celle de Kelly Rivière se prolonge dans le théâtre pour passer à Kelly Ruisseau, qui revisite le pénible sujet de l’émigration irlandaise. La vie des deux Kelly est, en ce sens, un long fleuve qui coule vers l’inconnu.

Kelly Ruisseau est une jeune fille qui vit à Lyon, en France. L’histoire de son grand-père l’obsède au point de devenir l’objet incessant de ses discussions. Si elle en parle même dans ses conquêtes amoureuses, ce n’est pas par légèreté du sujet mais par accès de fierté de raconter ses racines. Pourtant, la comédienne n’a d’attache irlandaise que le prénom. «La seule trace de l’Irlande en moi», dira-t-elle à la fin de la représentation.

L’ignorance du sort réel du grand-père lui permet de puiser dans la fiction les outils de l’imagination et de l’amplification. Le grand-père a disparu en mer. Non, il a été le chef de l’IRA. Il a plutôt disparu en allant acheter des cigarettes. A vrai dire, Kelly n’en sait rien, elle se perd dans des récits qui cachent une soif de vérité. Sa maman, à l’accent british, s’efforce de réprimer cette soif, elle fuit le sujet et trempe son mal enfoui dans d’autres maux en ponctuant son discours par des références à des dictateurs, dont Amin Dada, qu’elle cite. Kelly Ruisseau découvre le théâtre à 23 ans.

A 24 ans, elle a un enfant de son époux, Fred. Le petit Liam grandit aussitôt et s’ajoute à la brochette de personnages qui peuplent le monde du monologue. Les amants, le mari, l’accoucheuse, la reine Elisabeth, le fils, la mère, le père, le frère, la grand-mère, un détective, un chanteur…, la comédienne se démultiplie. Elle est guidée dans sa quête par des photos de famille et de son pays, accrochées au fond et sur toute la longueur de la scène, comme le format 16/9 d’un film qui se déroule en arrière- plan.

Le film est bien sûr muet, comme est muette la famille de Kelly, qui garde le silence à propos de la disparition du grand-père. Kelly désespère devant cet incompréhensible oubli collectif du disparu et l’insuccès de sa quête. «Tout le monde se fiche de Peter». Peut-être que tout le monde tait une douleur profonde, ou cède à la fausse vérité que «les hommes finissent toujours par partir». L’envie de savoir brûle Kelly qui convainc sa mère à partir avec elle en Irlande chercher la vérité. Voyage dans l’ambiance celtique et le pays de la Guinness, la bière qui fait tomber Kelly dans les pommes.

La pièce aurait pu être un monodrame tant le sujet de la disparition véridique est poignant. Kelly Rivière l’approche par l’humour comme un acte thérapeutique d’un mal béant. Elle croque ses nombreux personnages avec le même appétit artistique qui la rend éclatante sur scène. Il y a dans son engagement un «devoir de mémoire» qu’elle assume. Son grand-père a disparu il y a bien longtemps, mais le théâtre permet à sa petite-fille de le ressusciter sous les applaudissements d’un public séduit et sensible. La magie des arts a fonctionné.


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