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Elaine Mokhtefi. 91 ans, militante de la Révolution algérienne : «On ne désespérait pas, on croyait à notre combat»

23 juin 2019 à 8 h 50 min

Qu’est-ce qui vous a poussée à écrire ce livre Alger, capitale de la Révolution/ De Franz Fanon aux Black Panthers ?

D’abord j’ai pensé que personne ne serait intéressé par mon histoire. C’était pareil pour mon mari au sujet de la mémoire de ce qu’il a vécu. Il pensait qu’il n’y aurait pas d’intérêt pour une histoire ancienne de la lutte pour l’indépendance, etc. On a estimé cependant au fil des années qu’on devait le faire, écrire un peu de notre itinéraire. Pour cela, il fallait remonter dans les souvenirs et se dire que cela en valait la peine.

Justement, vous avez des souvenirs très précis. Comment cela se fait-il ?

Ce sont des événements qui m’ont frappée de façon très forte. Ils ont laissé en moi des images que je n’oublie pas. J’ai écrit ce livre sans avoir pris de notes durant ma vie. Tout est revenu comme si c’était hier au fil de la saisie sur l’ordinateur. J’ai publié la version américaine, que j’ai traduite et corrigée avec des amis français. L’éditeur, La Fabrique à Paris, quand ils ont reçu le manuscrit, ont changé le temps de conjugaison de la narration. Je l’avais écrit au passé composé, ils l’ont mis au passé simple. Ils ont amélioré certaines choses du texte, des expressions.

Vous citez le conseil du journaliste Simon Malley : «Pas de digression». Vous racontez tout de ce que vous avez vécu et des gens que vous avez rencontrés. Je pense à Fanon, Mohamed Sahnoun, Zohra Sellami-Ben Bella, Mohamed Benyahia, M’hamed Yazid, ou Abdelkader Chanderli, sur lequel vous ne dites pas grand-chose et aussi celui qui deviendra votre mari, Mokhtar Mokhtefi. Qu’en dites-vous ?

Je les ai connus durant la guerre, beaucoup à New York, au bureau du FLN. Je pense profondément que les hommes et les femmes sont capables du meilleur d’eux-mêmes à des moments importants de l’Histoire. Ils sont bien sûr capables du meilleur d’une manière générale. Je les ai rencontrés jeunes, idéalistes, intelligents. Des personnes qui donnaient beaucoup et partageaient.

La Révolution transforme les gens en personnes magnifiques, héroïques et en même temps ils sont capables d’entrer dans un jeu un peu trouble. Comment vivez-vous ce trouble, avec le recul ?

Je voyais la force que prenaient les militaires en Algérie. On était conscients que cela arrivait, mais on croyait que les aspirations démocratiques allaient gagner et qu’il fallait simplement travailler un peu plus dur, c’est tout. Je dis à un certain moment dans le livre que la société se divisait en trois parties : les religieux, les militaires et les services, et au milieu les progressistes. On ne désespérait pas. On croyait à notre combat. A l’époque, on ne pensait pas que les militaires allaient conquérir tout le pouvoir et tout contrôler des citoyens et des sensibilités du pays.

Il y a les militaires et aussi les gens malsains qui ont plusieurs casquettes. Ce sont ceux- là qui ont fini par vous expulser d’Algérie ?

Expulsée parce que j’étais l’amie de Zohra Sellami, qui avait épousé le président Ben Bella. Cela ne tient pas debout. Cela n’a pas de logique. Mais il n’y pas de logique chez les néo-fascistes.

Peut-on dire que c’est le régime qui vous a expulsée ? Vous citez Ahmed Draïa, à l’époque directeur de la Sûreté nationale ?

Oui. Il n’acceptait pas que je ne lui rapporte pas les faits et gestes de Ben Bella, alors emprisonné, par le biais de sa femme Zohra que je continuais de voir. J’ai refusé et je n’ai plus revu mon amie. C’est aussi simple que ça. Un jour on m’a mise dans un avion sans que je prévienne personne.

Est-ce qu’on vous reprochait aussi d’être américaine ?

Non, pas vraiment. On estimait à l’époque que tout Américain était de la CIA, ce qui était un peu gênant… On ne me reprochait pas d’être américaine, mais c’était un peu insolite. Il n’y avait pas d’Américains en Algérie, très peu, mis à part l’ambassade.

Vous étiez donc la seule militante américaine à approcher de si près le régime algérien ?

Oui, c’était un fait exceptionnel. Il y avait des Américains qui avaient travaillé au bureau du FLN à New York. Ils ne sont pas venus s’installer en Algérie après l’indépendance.

A ce sujet, vous ne parlez pas, ou peu, de l’ex-Président, Abdelaziz Bouteflika ? Pourtant vous l’avez connu ?

Il était mon ministre d’une certaine manière. En 1962, très jeune, il était ministre de la Jeunesse des Sports et du Tourisme, quand j’ai travaillé dans ce secteur. Une fois, il a fait appel à moi quand il était ministre des Affaires étrangères, pour traduire en anglais un discours de Ben Bella qui partait pour la fondation de l’Organisation de l’unité africaine. Il souhaitait que le texte en français soit aussi présenté en anglais.

Quel souvenir gardez-vous de lui de cette époque ?

Un souvenir assez sévère sur lui, car je l’entendais pendant que je faisais la traduction, parler avec les gens avec qui il travaillait. Sur un ton militaire. Ce n’était pas joli.

Avez-vous des regrets pour les années d’investissement humain que vous avez consenties en Algérie avant d’avoir dû reconstruire votre vie à Paris puis aux Etats-Unis ?

Non, au contraire. C’était la période la plus magnifique et passionnante de ma vie. J’en suis très fière. Fière d’avoir travaillé au bureau algérien de New York, puis d’être partie pour l’Algérie. Je n’en veux à personne. Je suis heureuse de cette partie extraordinaire de ma vie.

Pour les jeunes lecteurs, que souhaiteriez-vous qu’on conserve de la sincérité de votre témoignage ?

Que tout est possible. Qu’il faut être militant et solidaire et tout est possible. Quand je pense que l’Algérie est partie en guerre contre la quatrième puissance militaire au monde avec de vieux fusils, des couteaux de scouts et des boîtes de sardines, je suis émerveillée par les possibilités qui s’ouvrent aux hommes et aux femmes de tracer leur route.

Et sur le mouvement populaire qui agite les rues algériennes depuis le 22 février dernier, vous êtes admirative…

C’est une sorte de deuxième révolution. Les Algériens ont déjà gagné sur plusieurs plans. Ils ont eu de grandes victoires, il y en aura d’autres, j’espère.


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