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Dessine-moi un hirak…

14 juin 2019 à 9 h 37 min

Durant trois mois, à Aïn Benian, l’artiste et enseignante, Fatima Chafaa, a invité 200 filles et garçons à mettre en traits et couleurs leurs visions du mouvement populaire national.

La semaine dernière, dans ces colonnes, notre consœur Nassima Oulebsir était allée au-devant des enfants, nombreux dans les manifestations populaires qui animent le pays depuis la fin de l’hiver. Les témoignages qu’elle a recueillis nous renseignent de manière précieuse sur la profondeur générationnelle d’un mouvement qui, finalement, n’a exclu que les âges extrêmes, en début et fin de vie.

Un mouvement dont la volonté pacifique essentielle a conduit à promouvoir dans le profil des manifestants celui de la famille dans toutes ses différentes composantes. Entre des parents qui veulent inculquer à leurs enfants une conscience patriotique et citoyenne élevée et leurs rejetons qui s’emparent de l’événement historique avec les aptitudes de leur âge, il se dessine à l’évidence un bouleversement en profondeur de la société, bien au-delà des dimensions politiques et sociales.

Dessiner, c’est justement la proposition d’une artiste algérienne à des écoliers et collégiens de Aïn Benian, commune littorale de l’ouest d’Alger où elle est née et enseigne l’art. Fatima Chafaa, née en 1973, n’est pas une inconnue du monde des arts. Après des études à l’Ecole supérieure d’agronomie, elle décide de rejoindre le studio photo familial où elle exerce durant dix ans avant de rejoindre l’Ecole supérieure des Beaux-Arts d’Alger d’où elle sort diplômée en 2006.

Elle fait partie de la nouvelle génération de créateurs qui s’inscrivent résolument dans l’art contemporain et elle a été de toutes les manifestations liées à cette mouvance, se distinguant par ses peintures mais surtout ses installations originales. Lauréate du prix Ali Maachi du président de la République en 2008, elle expose régulièrement depuis cette période en Algérie et à l’étranger.

Plus qu’un gagne-pain, sa profession d’enseignante prolonge ses passions créatives. Son contact permanent avec les élèves a réveillé en elle sa propre expérience. «Moi-même, raconte-t-elle, j’ai vécu très mal ma jeune adolescence dans la décennie noire. Alors, je sentais cette violence psychologique qui peut atteindre les enfants. Je me sentais responsable vis-à-vis d’eux.

Je crois même à l’idée que nos enfants sont notre espoir, que ce hirak ne s’éteindra jamais. Ces enfants ont été impliqués dans ce mouvement malgré eux (les parents, les mass média,…), il fallait juste les aider à s’exprimer.» Dès le 22 février, Fatima Chafaa comprend l’importance de ce qui se passe en constatant les premiers effets sur les enfants et préadolescents. Elle décide alors d’organiser des ateliers de dessin hors programmes et bénéficie du soutien des établissements scolaires de sa ville qui comprennent l’importance de cette initiative.

Il s’agit bien d’une expérience artistique, mais aussi d’un cadre d’expression du ressenti des enfants qui, comme l’a montré N. Oulebsir, s’étend au-delà des manifestations hebdomadaires pour gagner leur quotidien et, ce qui est très révélateur, même l’univers de leurs jeux.

Fatima Chafaa a voulu impliquer les enfants de toutes les classes sociales et de tous les quartiers de Aïn Benian : La Fontaine, La Madrague, Coopemad, L’îlot, La Forêt, Gambetta, Belle Vue, Cité française, Plateau… Un véritable chantier qui devait tenir compte de plusieurs contraintes. Les ateliers devaient avoir lieu en dehors des heures de cours et respecter le règlement intérieur (pas de prises de vues des enfants notamment), et ce, durant près d’une semaine par atelier afin d’assurer un bon déroulement de l’initiative.

Ainsi, 200 élèves des deux sexes et de plusieurs niveaux y ont participé, chaque workshop réunissant de 15 à 20 participants. Fatima Chafaa a même réuni un groupe dans son propre atelier, son quartier ne disposant pas d’un établissement. Les séances ne devaient pas dépasser deux heures car «les enfants et les jeunes adolescents s’ennuient vite et la chose la plus importante était leur spontanéité», explique-t-elle.
confiance des enfants

Tous les participants ont réalisé une œuvre et les 200 peintures ou dessins inspirés d’une histoire en mouvement pourront demain contribuer à son écriture d’autant que l’expérience s’étant étalée sur trois mois (mars, avril, mai), les œuvres décrivent l’évolution du mouvement populaire avec une étonnante précision, passant du rejet du cinquième mandat à celui du mandat dit 4, 5, suivant les slogans divers clamés ou inscrits ou décrivant des lieux emblématiques (Tunnel des Facultés…) ou des situations (les canons à eau des forces anti-émeute).

Avant d’en arriver là, il fallait clarifier la démarche aux enfants : «Ils étaient motivés. Ils n’ont pas posé trop de questions et je ne voulais pas les diriger. Ils voulaient surtout savoir s’ils avaient le droit d’utiliser tous les slogans qu’ils voulaient et sans tabous», relate Fatima Chafaa qui explique la fréquence de cette question par le fait qu’ils étaient à l’école publique.

Aussi, a-t-elle consacré l’essentiel de son effort sur l’esprit et les modalités des ateliers : «Pendant le workshop, la chose la plus importante était d’établir la confiance des enfants en commençant par les écouter, leur faire confiance et parvenir à les comprendre. Il y a eu un échange sur le hirak, la cause, l’objectif et son avenir.

La deuxième étape était de les emmener à exprimer leur vision par le dessin. Chose qui n’était pas très évidente car, pour certains enfants, il n’était pas donné à tout le monde de savoir dessiner. Il fallait leur assurer que tout être peut dessiné avant même de savoir écrire. Même une ‘‘tkharbicha’’ (ndlr : gribouille) est un dessin. Ils ont eu confiance en eux-mêmes et les plus réticents sont parvenus à s’exprimer. Ils étaient eux-mêmes surpris. L’autre démarche était de laisser les enfants et jeunes adolescents choisir leurs matériels.

Beaucoup d’entre eux ont une phobie de la feuille blanche et des crayons. Donc, ils ont utilisé des feuilles de cahier et des stylos». Cette liberté créative et artistique, les 200 «petits protégés» de Fatima l’ont utilisée de toutes les manières possibles. Certains des dessins se distinguent par leurs expressions plus travaillées du point de vue des traits et des couleurs, de la composition aussi.

L’album

D’autres sont moins recherchés mais viennent nous rappeler que nous ne sommes pas dans un concours d’art et qu’il s’agit avant tout de «libérer» des regards, des visions et des émotions. On constate chez beaucoup l’usage dominant des mots dans le dessin, et notamment ceux des slogans lancés par les adultes.

Très particulier, ce dessin qui a amené certains internautes à parler d’un «Picasso réincarné» en raison de sa ressemblance avec le tableau «Guernica» du maître espagnol. Un internaute étranger a compris que l’enfant s’en était inspiré et, pensant que ses parents sont des amateurs d’art, a tenu à préciser : «Toutefois, perso, j’adore la façon dont il l’a interprété.»

En fait, il s’agit d’une fille, Sarah, 13 ans. A son propos, Fatima Chafaa précise : «Normalement, dans le programme de 3e année du collège, il y a un cours sur ‘‘Guernica’’.

Déjà, quand on a commencé à parler du hirak, Sarah avait parlé de la guerre comme d’une mauvaise chose pour l’humanité, elle a demandé si elle pouvait reproduire l’œuvre à sa façon.» Fatima Chafaa compte réaliser un montage vidéo de l’ensemble des dessins et, d’ores et déjà, un éditeur l’a contactée pour en concevoir un album.

Pour sa part, elle retient de l’expérience ce qui suit : «Il est clair qu’ils ont aimé le mouvement de protestation, j’ai senti en eux l’amour de la patrie et de l’espoir. Pendant longtemps, on a parlé d’une génération de téléphones et de tablettes qui ne s’intéresse en aucun cas à ce qui l’entoure. Ils ont prouvé tout le contraire par leurs dessins, où l’on trouve tant de choses : la politique, le social, l’humanisme, la guerre, la fraternité, la joie, l’imagination, el harga…).

Franchement, à travers leurs dessins, on voit que leur conscience est égale à celle des adultes.» L’histoire des dessins d’enfants, dans des situations ordinaires comme exceptionnelles, nous montre que leur interprétation nécessite toujours d’être approfondie par le recours à des spécialistes et notamment des psychologues dont la discipline a développé cette pratique.

En Algérie, quelques-uns d’entre eux ont travaillé sur les dessins d’enfants relevant de traumatismes de la décennie noire et ils disposent ainsi d’une maîtrise en la matière. En attendant qu’ils puissent travailler sur ce formidable corpus artistique que Fatima Chafaa a suscité et collecté, on ne peut que saluer cette expérience qui peut nous apprendre beaucoup.


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