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vendredi, 30 octobre, 2020
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Décès de la poétesse Ouahiba Aboun Adjali : Interdire l’oubli

07 mars 2020 à 9 h 05 min

Elle manquait déjà au paysage culturel national qu’elle avait marqué de manière passionnée et originale, notamment dans les années 2000.

Elle manquera désormais de manière bien plus implacable suite à son décès que nous annonce une source particulière, proche de la famille. Ouahiba Aboun Adjali nous a quittés avant-hier dans l’établissement parisien où elle était hospitalisée.

Depuis longtemps déjà, son destin s’était trouvé noué à de graves problèmes de santé qu’elle a bravement affrontés en dépit souvent d’un état d’extrême épuisement.

C’est cette adversité qui l’avait amenée, voilà une dizaine d’années, à s’expatrier pour bénéficier de soins spécialisés dont l’effet devait être réduit par la douleur de ne plus vivre dans son pays, elle qui avait toujours refusé de le quitter, y compris en ses pires épisodes.

Elle n’était pas née pour rien en 1954 dans une famille qui habitait le boulevard Cervantès à Alger avec un père boulanger duquel elle avait tiré une sorte de philosophie du pain en tant que symbole d’attachement à la terre, à la vie et à la patrie.

Paradoxe cruel que celui qui amène à devoir abandonner son pays pour se soigner d’une maladie et se retrouver affligé d’une autre, celle de la séparation de ses lieux aimés et de ses êtres les plus proches !

C’est dans les peintures de Baya ou celles de Botticelli qu’il faut peut-être chercher quelques personnages féminins en mesure d’exprimer la grande beauté de son visage, ses traits fins de madone et sa grâce naïve et constamment étonnée devant le spectacle du monde et des humains.

Mais, comme chez les artistes précités, cette apparence ne relevait pas de l’ordre physique seulement mais exprimait un monde intérieur où se mêlaient la curiosité, la générosité, l’intelligence, le goût du partage et la volonté de faire de son existence terrestre un passage utile et lumineux.

Ouahiba Aboun Adjali était élégante du dedans et du dehors et c’est sur cette élégance qu’elle a construit sa personnalité, l’investissant dans ses relations humaines, ses contributions culturelles et ses engagements éthiques et politiques.

Sa formation la poussait plutôt vers des savoirs bien concrets, entre mathématiques, urbanisme et autres utilités. Au début, elle avait investi toutes ses compétences dans le secteur public, se donnant à fond avec une croyance sincère dans l’intérêt général et le rêve d’apporter sa petite pierre à la maison Algérie.

Années d’épuisement et de déception qui ont sans doute accru ses difficultés de santé et qui l’ont amenée à chercher dans l’initiative personnelle des voies d’affirmation et de contribution. Elle ouvre au début des années 2000 la galerie Arts en Liberté dans le quartier de Kouba qui manque terriblement de lieux artistiques et culturels.

Très vite, tandis qu’elle apprend en même temps son métier de galeriste, Ouahiba Aboun Adjali réussit à attirer artistes et amateurs d’art et faire de cette adresse une destination culturelle régulière. Elle se distingue notamment en allant chercher de nouvelles signatures, à l’intérieur du pays mais également à Alger où certains talents demeurent négligés par la notoriété.

Des peintres de Ghardaïa, de Maghnia et d’autres localités éloignées s’exposent dans sa galerie révélant que l’art moderne et contemporain n’est pas l’apanage de la capitale. Elle entretient avec ses artistes des relations loyales et dynamiques, les encourageant, les promouvant auprès du public et des médias.

Arts en Liberté ne se limite pas aux expositions et prend assez vite l’allure d’un centre de médiation artistique et culturel. On y organise des débats entre peintres et public, avec des intellectuels aussi sur des thèmes divers, des ventes-dédicaces de romans et recueils de poésie.

Fidèle à ses engagements, Ouahiba sait solliciter l’art pour défendre des causes. On se souvient notamment de l’événement artistique consacré au Liban et à la Palestine, en juillet 2006, au moment où Beyrouth était bombardée par l’aviation israélienne.

Durant les soirées de Ramadhan, elle invite le public à venir lire des extraits de la littérature algérienne et universelle. L’attraction du lieu l’amène à se déplacer vers plus grand, toujours à Kouba, ce qui permet d’intensifier et de diversifier les activités.

Cependant, même en mobilisant toute sa passion et son sens de l’organisation, Ouahiba Aboun Adjali finit par buter contre la précarité de l’initiative culturelle dans notre pays, cernée par des administrations au mieux indifférentes, au pire hostiles et des propriétaires privés avides dont les loyers ressemblent à des condamnations.

La galerie doit fermer. En allant au bout de son énergie, elle a fini par en payer physiquement et moralement le prix, rongée par le découragement et l’amertume. Mais, entre-temps, elle a pu remporter une victoire immense sur elle-même et, tout en gérant et animant Arts en Liberté, elle s’est épanouie dans l’écriture poétique, vieille passion que son humilité avait jusque-là limitée à son intimité.

Elle sort alors Alger, de mémoire et d’amour, magnifique recueil qui révèle une poétesse sensible et affirmée. L’œuvre est d’abord bibliophilique, un coffret en 12 exemplaires sur des papiers spéciaux avec les poèmes manuscrits et les variations picturales du peintre Philippe Amrouche.

Ces bijoux éditoriaux sont présentés lors d’une exposition avant que les éditions APIC ne publient l’œuvre en plaquette imprimée de 53 pages en 2006. Cette veine poétique, Ouahiba la creusera dans son exil et ses poèmes ultérieurs sont publiés dans plusieurs pays où, selon ses états de santé, elle répond aux invitations qui lui sont adressées.

Puisse cette reconnaissance internationale dans l’univers poétique lui avoir apporté quelque réconfort et des raisons supplémentaires de lutter contre l’adversité. Elle est partie tandis que sa mère, également hospitalisée, ignore sans doute le départ de sa fille.

Son époux, Chawki, et ses proches l’auront soutenue jusqu’au bout. Ouahiba laisse le souvenir d’une aventure culturelle vaillante à travers sa galerie ainsi qu’une œuvre poétique émouvante et significative de sa noble âme.

Dans le recueil précité, elle écrivait : «La Mer est bleue et la fièvre d’Alger flambe mes veines/Obsédée par ma quête/Je te dévore en cachette, te parcours à mi-voix/ Et je t’aime sur la pointe des pieds/ A peine éloignée de toi, mon pays tu reviens/A ma rage tu m’interdis l’oubli».

Elle écrivait cela lorsqu’elle vivait encore au pays et elle imaginait déjà qu’il revenait vers elle, sans doute pour nous dire qu’il est possible de vivre dans son pays en s’en trouvant privé.

Ce qui peut éclairer les sentiments qui nourrissent notre actualité présente et fiévreuse. Mais oui, la poésie étant une déraisonnable raison, l’oubli devrait être interdit.

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