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Décès de Bettina Heinen-Ayech : La Mahouna s’est effondrée

07 juillet 2020 à 9 h 20 min

L’artiste peintre Bettina Heinen-Ayech s’en est allée silencieusement. Elle est décédée le 7 juin dernier à Munich à l’âge de 83 ans.La Mahouna s’est effondrée sur son ombre!

Contacté, son fils Haroun, médecin à Munich, nous dira : «Elle a travaillé jusqu’à son dernier souffle et a terminé un tableau (un bouquet de fleurs) la veille de son admission à l’hôpital (Munich) pour une inflammation aiguë de la vésicule biliaire.

Elle était impatiente de retourner en Algérie et attendait l’ouverture des frontières. Une semaine avant sa mort, elle m’a posé la question de savoir quand elle pouvait retourner chez elle, à Guelma.» La dernière pensée pour Guelma ! Avec cette pandémie, cela fait quelque temps déjà qu’elle n’était pas revenue en Algérie. Son mari mort en 2010, ses deux enfants, Haroun et Diana, établis à l’étranger, elle avait continué jusque-là, vivant seule dans sa maison à Guelma, à s’adonner à sa grande passion : l’aquarelle.

On ne le dira jamais assez : Bettina Heinen-Ayech a apporté du nouveau à l’acte pictural. Toute sa vie, elle s’est investie dans l’aquarelle ; elle y a longtemps creusé, si bien qu’elle y a puisé des trésors d’esthétique et de ravissement, et que sa touche particulière est désormais novatrice en la matière. Mais d’abord, comment ai-je connu Bettina, ou plus exactement comment ai-je découvert cette grande artiste ? Cela s’est passé àl a fin des années 1960 ; je revenais du collège, je devais avoir 13 ou 14 ans, et je traversais le jardin public et épigraphique (ce n’est malheureusement aujourd’hui ni l’un ni l’autre, mais juste un vulgaire espace bétonné et un brin vert, et en plus fermé depuis un bail, attendant quelque personnalité pour son ouverture, ou pour son inauguration, s’il vous plait, ce qui désengorgera le centre-ville, comme si le maire ne pouvait pas le faire – pardon pour cette digression, réflexe de journaliste-), quand je tombe sous le charme d’une scène merveilleuse, magique, irrésistible : une jeune et belle femme rousse était en train de dessiner des colonnes romaines. Quelle femme et quelles couleurs ! J’en étais tellement fasciné que je lui ai demandé si je pouvais rester près d’elle pour pouvoir admirer ces belles choses qu’elle dessinait. Oh que non !

«D’un geste de la main me faisant savoir de déguerpir»

Bien sûr, je devais la gêner, me disais-je, aussi à sa demande, un geste de la main me faisant savoir de déguerpir, je repartis déçu, désappointé. Depuis, je me suis toujours demandé comment j’ai pu avoir cette audace pour agir ainsi. Serait-ce la spontanéité de l’enfance ? Serait-ce parce que j’adorais le dessin, et qu’en ce temps-là, l’opportunité de l’apprendre et de s’y adonner n’existant pas, – le dessin était/est mal vu par l’opinion parentale, un machin pas sérieux – j’avais le loisir de/j’aimais m’éclater à redessiner les illustrés, à les imiter ?

Plus tard, je l’ai enfin retrouvée, j’ai pu accéder à ses œuvres, et je m’en suis mis plein les yeux. J’ai même assisté à plusieurs genèses d’aquarelles. Un régal émotionnel. Sa maison au quartier de l’Ancien abattoir était un centre de rayonnement artistique et culturel. Son salon ne désemplissait pas. L’on y rencontrait de jeunes peintres, des écrivains, des poètes. Généreuse, ennemie de toutes les exclusions, elle prodiguait des conseils aux jeunes peintres, les incitant à travailler, comme elle, en plein air, et à le faire tout le temps, continuellement, sans répit ; et s’adressant aux journalistes, elle insistait toujours pour que les efforts fournis par les jeunes peintres dans leurs travaux soient rapportés, montrés.

Car, pour elle, «pour avoir une pyramide très haute, il faut une base très large». Ce souvenir d’enfance, je le lui ai fait savoir un jour. Ammi Hamid, son mari, s’en était attendri et, lui faisant la moue, me dit qu’elle était toujours ainsi avec les enfants ; elle, elle souriait, quelque peu étonnée mais tout émue, les larmes aux yeux. Souvent, je lui rappelle cette scène pour rigoler…

Elle est devenue mon amie et mon professeur d’arts. Un jour, je lui montrai un gribouillage de mon crû, elle me dira : «Oui, c’est bien, mais travaille d’après nature, pas d’après photo, et puis n’utilise pas le violet de la boîte plastique, compose-le avec du rouge et du bleu.» Avec plaisir, elle a illustré mon premier livre Had-Ezzine et autres contes. Et avec tout autant de plaisir, elle fit le portrait de votre serviteur, lequel portrait doit être aujourd’hui quelque part dans quelque collection.

«Vous avez tous les tons du vert…»

Son travail ou plutôt son art ? Vastitude, vivacité, mélodie et mystique. L’aquarelle, elle lui a redonné ses lettres de noblesse, avec sa technique de tache à côté de tache, de point à côté de point, à la manière d’une mosaïque, avec le moins d’eau possible ; et l’on comprend que cette technique donne une vive brillance à l’aquarelle. Elle a mis cette dernière à la place qui est la sienne et qu’elle mérite, au même piédestal que la peinture à l’huile.

La nature, elle en a fait un dada, un credo, un culte, une métaphysique artistique. Une quête mystique, esthétique et bucolique. Peut-être serait-ce le panthéisme de Spinoza, coloré ?

C’est une tautologie de dire que la nature (l’artiste parle de «cosmos»), exerce sur l’homme, qu’il s’en rende compte ou non, une énorme influence, d’autant qu’elle est une source de lumières pour qui sait ou prend le temps de voir, d’entendre, d’écouter, de sentir, d’apprécier. Bref, vivre. Pleinement. Qui a vu la nature à Guelma,comme dans toutes les régions du sublittoral, peut facilement comprendre Bettina. Cette région avec le cycle régulier des quatre saisons, surtout celle de la folie vernale,avec ses collines, ses montagnes, dont la Mahouna (cette gisante et ses contreforts dessinés des centaines de fois), ses prairies,ses champs de blé piquetés de rouge des coquelicots, ses maquis, etc., est une palette foisonnantes de couleurs, où vous avez tous les tons du vert (les valeurs, diront les peintres), pour ne parler que du vert de l’espoir (pas le vert pâteux, «épais», selon le mot de Bettina, de l’Europe, mais celui aérien,diaphane, gorgé de soleil) ; ils se trouvent réunis dans un tout petit espace…

Et le tout baignant dans une sublime et palpitante lumière et vivant grâce à elle. Ce qu’il y a lieu de souligner, c’est, malgré son âge avancé, sa capacité intacte de s’étonner, de s’extasier devant un beau paysage. De fait,quand elle entamait une nouvelle aquarelle, face au paysage qu’elle avait choisi, elle en était envoûtée, tout comme à ses débuts. Aussi arrivait-elle à en faire aisément percevoir et sentir les vibrations mélodieuses et toutes les extraordinaires émotions. En suivant son évolution, ses admirateurs regardent désormais la nature avec d’autres yeux, avec un peu plus d’intérêt.

Cette Allemande a réconcilié plus d’un avec la nature

Oui, cette «étrangère», cette Allemande, a réconcilié plus d’un avec la nature. Avec ses innombrables et inépuisables beautés. Elle a voué sa vie à l’Algérie, glorifiant ses paysages depuis 1963 jusqu’à sa mort.

Ces derniers ainsi que des portraits ont fait l’objet d’environ une centaine de grandes expositions individuelles et d´innombrables autres collectives en Europe, au Maghreb et en Orient. Vrai, elle a beaucoup donné à l’Algérie et à Guelma. Certes, on l’a honorée à plusieurs reprises, mais ne mériterait-elle pas un peu plus de gratitude et de reconnaissance ?

Par Abdelwahab Boumaza


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