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Christine Gandois au festival off d’Avignon : «On aimerait que l’amour triomphe, mais ce serait une autre histoire»

29 août 2019 à 9 h 37 min

Le sous-titre : Toute une vie dans deux valises résume bien ce que la comédienne et auteure, Christine Gandois, a voulu signifier pour son «Ici/ Là-bas», donné cette année pour la troisième année à Avignon. Elle a créé pour les besoins de cette pièce un personnage qui n’existe pas dans le roman Ce que le jour doit à la nuit, à savoir la petite-fille d’Emilie, héroïne de l’histoire dont l’amour avec Jonas (Younès) a été gâché. Cela permet à la comédienne de remonter le fil de cette romance et d’aborder la question de l’Algérie.

La particularité est que Christine Gandois est fille de pieds-noirs, partie jeune du pays. Outre l’arrachement, son spectacle est empreint des embruns de l’Algérie des regrets. Elle a bien voulu aller plus loin avec nous à l’issue d’une représentation.

 

Comment vous est venue l’idée de raconter l’histoire familiale en prenant appui sur l’œuvre de Yasmina Khadra ?

En 2014, j’ai vu le film d’Alexandre Arcady, tiré du livre Ce que le jour doit à la nuit, de Yasmina Khadra. Il m’a fait beaucoup de bien. Il a eu un fort impact en moi. Du coup, j’ai lu le livre et là, cela a été une révélation. J’ai ressenti un réel allégement du fardeau que je portais depuis longtemps. J’ai alors pensé que grâce au théâtre je pourrais véhiculer le message qu’il est possible de s’apaiser.

Justement, qu’avez-vous trouvé de réconfortant dans le livre de Khadra ?

Son impartialité et le fait qu’il traite des souffrances de tout le monde dans le conflit algérien. Je le savais, mais dans la vie il y a des moments où on l’intègre plus fortement que d’autres. Le roman m’a fait du bien pour comprendre l’injustice et la souffrance vécues durement des deux côtés.

Des deux côtés ? Que voulez-vous dire par là ?

La colonisation, j’ai pris conscience très tôt que c’était quelque chose d’intolérable et que son idée même ne pouvait pas être entendue ou soutenue. Un fonctionnement sociétal anormal. De l’autre côté, en tant que fille et petite-fille de pied-noir, j’avais entendu durant mon enfance la douleur de la perte de l’Algérie, notre pays.

Dans le livre de Khadra, il y a le personnage de Younès qui personnalise le lien raté entre les populations européenne et arabe. Pour vous, qui est Younès ?

Tout au début du roman, c’est un enfant algérien dans une famille. Il va être placé dans la famille de son oncle paternel, pharmacien, marié à une Française. Il sera élevé à la mode européenne et on va lui changer son prénom. Il deviendra Jonas. On l’habille à la mode européenne et il va peu à peu perdre son identité algérienne.

Comment avez-vous découpé le livre pour le ramener à un spectacle d’une heure seulement ?

Il fallait trouver une porte d’entrée. La seule lettre qui existe dans le roman, c’est la dernière que je découvre dans une boîte bleue. Il fallait que je trouve le moyen de donner la parole à Younès face à son amour impossible, Emilie. J’ai créé donc une fille d’Emilie que je nomme Hermine, à laquelle je fais retrouver les lettres qui évoquent la romance manquée de sa mère avec Younès. Ensuite, il m’a fallu faire des choix dans l’épais roman, pour évoquer cette ligne directrice. J’ai écarté notamment tout le début avec son enfance, l’attachement à son père et aussi la période de la lutte nationaliste que je ne fais qu’évoquer. J’ai tout de même pu mettre en avant une idée à laquelle tient Khadra : l’amour est-il plus fort que l’honneur ? Pour lui, tout est basé sur l’honneur pour tous les personnages.

L’histoire est un peu dure tout de même. On aimerait que l’amour triomphe, mais ce serait une autre histoire.

Symboliquement, l’amour manqué, ce serait donc celui entre l’Algérie et la France ?

Au début, justement, je ne voulais pas traiter de l’histoire d’amour. Je voulais être dans le message sur la colonisation, sur l’exil, toute cette dureté. Mais, finalement, je voulais un fil rouge avec l’amour Emilie-Younès. C’est ce qui prend le pas, car cela raconte beaucoup de choses que porte le livre.

Vous l’avez joué des dizaines de fois. Est-ce qu’à chaque représentation, cela vous apporte quelque chose ?

C’est notre troisième année à Avignon. On l’a joué en Algérie, en Tunisie, en Belgique, bientôt on sera à Berlin. On le donne dans plein d’endroits en France. On joue aussi dans les lycées où le programme d’histoire et de français prend enfin au sérieux la guerre d’Algérie en première et terminale. On crée le débat et cela nous apporte énormément. La magie du spectacle vivant fait que ça peut bouger tout le temps. Le spectacle aujourd’hui a beaucoup évolué au fil de représentations, notamment dans la force des personnages qui s’affine et se renforce.

Avec ce spectacle, vous avez posé «votre valise» du legs de votre famille rentrée d’Algérie ?

La dernière phrase où je dis «je ne porte plus leur colère», cela provoque un tsunami émotionnel en moi. Je me vois lors de l’écriture en train de décrire la colère et un jour cela m’est tombé dessus, me disant que ce n’est pas ma colère. Et cela m’a fait du bien de la laisser de côté et me dire que l’Histoire, il faut la regarder comme elle est, aujourd’hui plus que jamais, la regarder mais en posant les choses, en se demandant où est l’injustice, où sont les colères, la souffrance. Cela permet de mieux comprendre et prendre de la distance.

A votre tour, que désirez-vous transmettre à vos enfants ?

Dire qu’on peut s’apaiser lorsqu’on a vécu des traumatismes qui ne nous ont pas concernés. Des traumatismes qu’on nous a transmis. Moi j’ai trois filles et elles connaissent leur atavisme pied-noir, mais elles me rejoignent sur le fait que ce n’est pas notre colère.

Quel regard portez-vous sur ce qui se passe aujourd’hui en Algérie ?

J’aimerais que ce pays vive enfin ce qu’il mérite, car c’est un beau pays, où la population est extraordinaire, avec une générosité sans faille qu’on n’a jamais découverte ailleurs et je souhaite le meilleur pour l’Algérie.

 


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