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Auguste Ngomo. Ecrivain et diplomate : «Le roi Massinissa est peut-être le premier panafricaniste»

26 septembre 2020 à 10 h 26 min

Dans cet entretien exclusif, le diplomate gabonais revient sur la genèse de son roman historique : Massinissa, la légende, publié en France aux éditions Baudelaire, et qui a déjà enthousiasmé plusieurs lecteurs. L’auteur affirme avoir «voulu rendre fiers les Africains en leur faisant découvrir une partie de leur histoire, une petite partie de leur mémoire». «Comparativement, on pourrait dire que le roi Massinissa et le peuple amazigh ont joué un rôle décisif comparable à celui des USA pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce grand roi africain a exactement joué ce même rôle et il est anormal que son intervention capitale et décisive reste méconnue des Africains et du reste du monde. Massinissa mérite d’entrer au Panthéon des grands rois africains et des grands panafricanistes», soutient-il. Un partenariat avec un éditeur algérien pour une réédition et même une traduction de son œuvre le contenteraient : «Les Algériens doivent pouvoir lire leur histoire à travers les yeux d’autres Africains qu’eux-mêmes. Et si possible dans leur langue. Ce serait une très belle étape littéraire pour moi si une maison d’édition algérienne me proposait un partenariat. Massinissa, un roman écrit en Afrique, par un Africain, produit en Afrique, distribué en Afrique et lu par des Africains, n’est-ce pas là une belle manière d’illustrer ‘‘L’Afrique aux Africains’’ ?», relève-t-il.

Entretien réalisé par Nadir Iddir

 

-Vous avez publié Massinissa, la légende (Ed. Baudelaire), qui est votre première œuvre de fiction. Vous y déroulez le récit du roi numide qui «changea l’histoire de l’empire romain». Comment est née cette formidable œuvre ?

Permettez-moi avant tout de vous remercier pour cette opportunité unique d’être interviewé par votre journal El Watan. C’est un grand honneur pour un néo-romancier d’être interviewé par votre prestigieux journal bien connu en Afrique francophone. Pour répondre à votre question, cette œuvre est née d’un triste constat : l’existence d’une mémoire défaillante ou inexistante des Africains par rapport à leur propre histoire. Demandez à un Africain de vous citer dix grands rois ou empereurs qui ont marqué les cinq régions officielles de notre continent et vous serez surpris de constater que la majorité d’entre nous en seraient bien incapables. Demandez à ces mêmes personnes de vous citer de grands rois et de grands conquérants du reste du monde, et là vous serez désagréablement surpris de l’étendue encyclopédique de leurs connaissances. Nous connaissons très bien les histoires des autres, mais nous sommes ignorants de notre propre histoire. Par notre oubli involontaire ou volontaire, nous tuons une seconde fois nos ancêtres. La connaissance de notre histoire et donc de notre culture nous permet de nous enraciner et de nous épanouir en tant qu’êtres humains. Elle nous permet de vivre non pas à travers les autres, mais à partir de nos propres racines et elle nous permet de nous regarder avec fierté et honneur.

Enfin ressourcés, nous devenons capables de nous projeter avec courage et détermination vers notre futur. A travers le roman historique Massinissa, la légende, j’ai voulu rendre fiers les Africains en leur faisant découvrir une partie de leur histoire, une petite partie de leur mémoire. J’ai souhaité raconter à tous les Africains, sans exception, l’histoire unique de ce Berbère des terres d’Afrique du Nord qui, en ayant pris parti pour un des belligérants lors de la 2e guerre punique, fit gagner Rome au détriment de Carthage et changea pour toujours le cours de l’histoire de cette partie du monde. Comparativement, on pourrait dire que le roi Massinissa et le peuple amazigh ont joué un rôle décisif comparable à celui des USA pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce grand roi africain a exactement joué ce même rôle et il est anormal que son intervention capitale et décisive reste méconnue des Africains et du reste du monde. Massinissa mérite d’entrer au Panthéon des grands rois africains et des grands panafricanistes.

-Un travail de recherche exigeant vous a permis de mener à terme votre récit. Comment aviez-vous fait pour démêler l’écheveau des différents récits parfois contradictoires de cette période de l’histoire de la Numidie ?

Il est vrai que j’ai été confronté à une quantité énorme d’informations et de récits parfois contradictoires. Pendant cinq ans, j’ai fait des recherches, beaucoup lu et regardé des films sur Massinissa et cette période. J’ai dû accroître mon empathie en écoutant de la musique berbère, manger berbère, regarder et observer l’art et les danses berbères, regarder durant des jours et des jours des paysages de l’Atlas et de la Numidie… car si les hommes et les Etats ont changé, les paysages doivent sûrement encore être les mêmes que du temps de Massinissa. Tout cela pour tenter de me mettre dans la peau d’un Numide. Je dois l’avouer, ce fut une très belle expérience. Pour démêler tout ça, j’avais pour moi trois avantages certains. Premièrement, mon regard extérieur à cette partie du continent africain. Je pouvais donc regarder cette histoire avec beaucoup de curiosité et une certaine objectivité. Ensuite, je n’étais pas un historien. Un historien se doit de respecter certains codes, certaines méthodologies et aussi parfois pour des raisons professionnelles être en phase avec la pensée historique dominante du moment. Il est important de signaler que nous regardons toujours l’histoire à travers un prisme particulier.

Ce prisme peut être culturel, temporel, idéologique ou même religieux. Même les historiens professionnels sont victimes de cette réalité. Aucun humain ne peut plonger dans une histoire vieille de plus de 2100 ans et nous ramener des vérités définitives et certaines. N’ayant pas lui-même vécu à cette époque, il se contentera donc des sources écrites ou matérielles laissées par d’autres personnes de ce temps. Or, nous savons de plus en plus que, même à cette époque déjà, l’histoire était sujette à des enjeux politiques. Nous ne pouvons donc pas exclure le fait que certaines sources puissent aussi être entachées de ces prismes. Le troisième avantage que j’avais de mon côté était le choix du genre littéraire dans lequel je voulais écrire l’histoire de Massinissa : un roman historique et non pas un livre d’histoire. J’avais donc la liberté d’imaginer certains aspects, d’en créer d’autres. Tout en respectant la trame chronologique de sa vie, j’avais la liberté de faire vivre le roi Massinissa dans plusieurs situations différentes. J’ai regardé ce roi avec des yeux d’Africain, avec un prisme assumé d’Africain. Et au final, je suis assez content du résultat.

-Massinissa, roi «tenace, talentueux, mais surtout imprévisible», a cherché à unir la Numidie en s’alliant avec les Romains. Il a réussi à conquérir, comme vous le montrez dans des tableaux successifs de votre texte, le royaume de Syphax et «contrôler entièrement les Atlas». L’Aguellid voulait, comme il le dit dans cette formule qui lui est attribuée, une «Afrique aux Africains». Que doit-on retenir de la légende de ce roi ?

Un des signes des grands hommes est que leurs messages restent toujours intemporels et leur vie, longtemps après leur mort, suscite toujours des débats passionnés. En découvrant cette fameuse phrase du roi Massinissa «L’Afrique aux Africains», je me suis senti interpellé par un grand roi à travers le temps.

Il n’a pas dit «L’Afrique aux Numides», ou «L’Afrique aux Berbères ou aux Amazighs». Mais «L’Afrique aux Africains». Et la réponse à cette interpellation est venue des siècles plus tard du grand président panafricaniste Kwamé Nkrumah qui a répondu que pour faire «l’Afrique aux Africains», «l’Afrique doit s’unir». Pourquoi devons-nous nous unir ? Parce que l’Afrique nous appartient et que nous devons, ensemble, la défendre pour qu’enfin «l’Afrique aux Africains» soit une réalité. Sous réserve de me faire corriger, le roi Massinissa est peut-être le premier grand Africain à interpeller tout un continent, c’est peut-être le premier panafricaniste, avant même que ce mouvement idéologique et politique ne soit créé. Pourquoi ne le citons-nous pas parmi les grands panafricains ? Parce que nous ignorons tout de notre histoire ancienne. Et ceux qui oublient leur histoire sont condamnés à la répéter sans cesse.

Il est temps de briser ce cercle vicieux. Nous pouvons encore retenir de son ancien message, mais qui reste d’actualité, que l’Afrique sera toujours la convoitise de forces extérieures, déjà à son époque il le voyait. Car quand il disait «L’Afrique aux Africains», c’est parce qu’il voyait bien que d’autres personnes déjà présentes désiraient aussi nos terres. Et donc, si nous devons développer nous-mêmes notre continent et en faire un lieu agréable et prospère pour nous et les générations futures, la toute première étape est de nous le réapproprier, «L’Afrique aux Africains». Ensuite, son alliance opportuniste avec Rome démontre que nous ne devons pas nous enfermer. Nous sommes certes les propriétaires légitimes de ce continent, mais nous devons ouvrir les bras à de bonnes et équitables alliances. Cependant, notre histoire récente nous démontre que cette ouverture d’esprit doit s’accompagner d’une très grande vigilance. Le roi Massinissa m’inspire beaucoup, je préfère donc arrêter là cette analyse.

-L’histoire de nos pays respectifs est liée, forgeant une nécessaire communauté de destin. Malheureusement, les Africains ne connaissent pas les belles légendes de leurs pays respectifs et celles de leurs voisins, comme vous le notez. Comment expliquez-vous cette situation ?

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette situation. Par exemple, le fait que les Africains sont majoritairement acculturés. Nous avons été conditionnés à ne pas aimer notre «pauvre» histoire. Celle qu’on nous raconte est celle de nos défaites, nos humiliations, notre colonisation, notre mise en esclavage, notre domination par d’autres. Qui a envie, chaque jour, de lire ce type d’histoire ? Et l’histoire des autres présentée de manière flamboyante et glorieuse nous conduit à nous sentir inférieurs, bas, moins que rien. Quand vous êtes dans cet état d’esprit, impossible de vous construire dignement et encore moins de construire un pays ou une nation. Vous n’avez qu’une seule envie, aller vivre dans les pays des vainqueurs et imiter leur culture et leur mode de vie dominant. Une autre raison de ce manquement est ce que nous pouvons appeler la «culture mondiale de l’instantané». Une culture fast-food. Sur ce point, le monde entier en est malade. On ne veut pas lire, on ne veut pas apprendre et au final on se cache derrière cette excuse : «L’histoire c’est le passé, laissez-le là où il est». Les gens veulent jouir du présent, car pour eux le passé est peu glorieux et lointain et le futur est incertain. Donc, l’Africain n’apprend rien de son histoire et encore moins de celle de son voisin sauf de manière anecdotique. Et d’ailleurs, il mettra toujours en doute ce que vous lui dites, sauf si cette connaissance vient des vainqueurs.

-La coopération économique – nécessaire – prend souvent le dessus sur les échanges culturels. De très rares événements ont permis cette écoute au-delà des frontières dessinées par les puissances coloniales. Pourquoi ?

Vos questions m’éloignent beaucoup du roman Massinissa (sourire), mais je vais essayer modestement de répondre à votre question. Les anthropologues, les psychologues et les sociologues ont définitivement démontré que parmi les premiers éléments qui définissent un être humain se trouvent son environnement et sa culture. La culture va lui permettre de se repérer par rapport à son environnement et grâce aux us et coutumes de sa culture à interagir avec les autres occupants de cet environnement. Retirez-lui sa culture ou changez-la lui et cet être tourne en rond et est incapable de se connecter proprement à sa nouvelle réalité. La culture est quelque chose de riche et de profond. La culture africaine est riche de milliers d’années d’histoire et nous ne l’utilisons pas proprement.

Si les Africains décident de se reconnecter culturellement, ils vont vite réaliser leurs similarités culturelles et leur communauté de destin. Et ensuite, immanquablement, ils vont rejeter les fausses identités basées sur la couleur, la religion ou les frontières artificielles. C’est une situation assez ingérable pour nos systèmes de gouvernance actuels. Il est donc plus facile d’échanger des biens et de l’argent que de la culture. Cependant, il existe une volonté de dirigeants africains actuels de faire avancer cet agenda du partage culturel. Je sais, par exemple, que l’Algérie a reçu la charge de créer le premier musée africain. Les Algériens ont donc la lourde responsabilité de présenter aux Algériens, aux Africains et au reste du monde l’histoire, la diversité, la richesse et la culture de tout un continent.

-Des projets en vue ?

Je continue mon combat pour faire connaître aux Africains notre histoire avant l’An zéro. Après ce premier partage d’une partie de l’histoire des Berbères aux restes des Africains, je m’attelle actuellement à écrire l’histoire romancée de l’empereur malien Mansa Abu Bakr II, l’empereur explorateur de l’Atlantique et qui arriva aux Amériques autour de l’an 1313, et celle du roi de Napata, Piye ou Piankhy qui devint pharaon et fonda la 25e dynastie égyptienne. Il y a aussi Sheshong, un Berbère, qui monta sur le trône d’Egypte et fonda la 22e dynastie. Une autre belle histoire à raconter aussi. Mais après 5 ans de délicieux Aghroum, Seksu et autres Abbadaz, et regardé des danses Ahouach et Ahidous dans le cadre de mon immersion culturelle obligatoire, j’aimerais bien découvrir les délices du Soudan. Mon choix du genre littéraire restera le même, le roman historique car il facilite la lecture et laisse mon imagination s’exprimer plus librement. L’Afrique est l’un des continents les plus riches et les plus diversifiés culturellement.

Les histoires de nos civilisations commencent 3150 avant notre ère. Il y a tellement de belles histoires à raconter aux Africains. Notre passé est une vraie source d’inspiration pour les romanciers historiques. Après le succès planétaire de Black Panther, une soif de films africains avec des héros africains est de plus en plus demandée alors pourquoi pas un film sur Massinissa. C’est une très belle histoire à raconter aux Africains et au monde. Et pour nous, ce serait un grand apport au patrimoine culturel mondial. Il faudrait que les plus riches d’entre nous se décident à investir dans la culture, les profits sont considérables. Si vous en doutez, regardez juste les fortunes colossales constituées à Hollywood, Nollywood ou Bollywood.

-Peut-être une édition algérienne de votre roman ?

Je serais heureux et fier de cette opportunité. Les Algériens doivent pouvoir lire leur histoire à travers les yeux d’autres Africains qu’eux-mêmes. Et si possible dans leur langue. Ce serait une très belle étape littéraire pour moi si une maison d’édition algérienne me proposait un partenariat. Massinissa, un roman écrit en Afrique par un Africain, produit en Afrique, distribué en Afrique et lu par des Africains, n’est-ce pas là une belle manière d’illustrer «L’Afrique aux Africains» ? En lisant Massinissa, la légende, je vous invite à un merveilleux voyage historique avec Massinissa, Scipion, Sophonisbe, Magon, Hannibal, Efès, Syphax et bien d’autres encore. A la fin de cette belle histoire, vous aurez un beau sourire nostalgique. Je ne remercierai jamais assez votre journal de m’avoir ouvert ses colonnes pour cette interview exclusive. Merci. 

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