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Au-delà du rose, l’œuvre de Dalila Dalléas Bouzar : L’exigence du travail

12 décembre 2020 à 10 h 21 min

C’est par une couleur rose que se singularise le catalogue publié par la galerie Cecile Fakhoury installée à Abidjan à l’occasion de la récente exposition Innocente (2019) de Dalila Dalléas Bouzar, artiste franco-algérienne.

 

Fausse ingénue, l’artiste-peintre certes s’adonne au travail de la couleur mais ne se contente ni de sujets ni de techniques stéréotypés. Bien au contraire, le rose, fait avec de la terre de Sienne, évoque la chair, le corps. Quotidien des femmes et histoire algérienne, peinture et dessin, broderie et performance, l’énergie de l’artiste se déplace et se concentre sur des formes indissociables d’une pensée critique et curieuse.

A la base de tout le travail de l’artiste, la passion du dessin acquise très tôt dans l’enfance, au contact des bandes dessinées. Cette passion lui vaut une première reconnaissance au collège, un de ses professeurs remarquant son talent. Après des études supérieures en biologie, c’est à sa passion, le dessin, la peinture que Dalila Dalléas Bouzar revient en mettant toute son énergie à s’approprier à la fois les concepts de l’art mais aussi et peut-être surtout ses techniques. Elle a conscience que le savoir-faire s’acquiert avec le temps. Le travail est de l’ordre de l’intime, totalement caché, mais constant. Dans son enfance comme dans sa vie d’artiste, Dalila Dalléas Bouzar ressent le dessin comme un outil de libération et de résilience.

Apprendre à dessiner, c’est apprendre à voir, dit-elle. L’album Algérie année 0 (2012), réflexion sur la place de la violence dans l’histoire du pays, en témoigne : s’appuyant sur des archives photographiques de la guerre de libération, l’artiste les commente, soulignant tel trait, effaçant tel autre, introduisant des taches de couleur – acrylique jaune, rose, plus rarement orange tirant sur le rose, qui focalisent l’attention sur une partie de la scène ou qui soulignent des portraits de vivants ou de morts. C’est avec les moyens du dessin, dans une confrontation avec le médium, que le commentaire de l’histoire s’élabore. La série des Princesses qui lui a valu le prix «L’art est vivant» (Art Paris) en 2016 est aussi inspirée de photographies, photos d’identité faites par Marc Garanger pour le compte de l’armée française dans les villages de regroupements ; ces portraits contraints de femmes obligées de poser dévoilées ont frappé de nombreux artistes.

Certains comme Mourad Krinah les ont détournées en en faisant des gravures de mode (d’habits et de moines); le parti pris de Dalila Dalléas Bouzar, c’est de travailler le portrait à partir de ces photographies : dessin et peinture y sont indissociables pour s’approprier ces représentations et rendre la «beauté de ces femmes, leur rendre leur dignité et dire que malgré ce dévoilement forcé, ces femmes sont des princesses».

Le dessin crée la forme, élabore le visage : un croquis au fusain très précis permet de structurer le portrait puis l’artiste dessine jusqu’au moment où elle comprend comment le visage est structuré. De cette étape, il ne reste qu’une trame. La peinture par le jeu des contrastes, la mise en abyme d’éléments picturaux comme les tatouages et d’éléments ornementaux (un tampon sert à faire les couronnes dorées), subliment les portraits. Confrontation avec la technique (sens qu’a le mot ars en latin) et engagement vont de pair dans la démarche artistique de Dalila Dalléas Bouzar. La réflexion politique s’élabore en même temps que le dessin, lui-même à la base de la réflexion picturale, qu’il s’agisse des formes, de la composition ou de la structure.

L’action

Pour Dalila Dallés Bouzar, la performance se confond avec la nécessité de l’action. Durant ses années à l’Ecole des beaux-arts, c’est une voie qu’elle pratique avec un sentiment d’urgence : ce qui compte, c’est de faire. Ses performances intègrent toujours une réflexion sur la peinture. Pour la manifestation off de la dernière biennale de Dakar, elle imagine de peindre le portrait des habitants d’un quartier populaire chaque jour pendant 8 heures : «L’idée était, dit-elle, de décloisonner l’art et d’amener la peinture à l’huile dans la rue, en proposant des portraits, exercice réservé dans l’histoire de l’art aux gens de pouvoir.» Lorsque, durant la foire AKAA, elle transpose son «studio nomade» à Paris – «où l’histoire de l’art occidental a sa source» – c’est l’Afrique qu’elle souhaite y amener. Elle imagine alors un rituel : peindre directement sur le visage du visiteur comme sur une toile, puis réaliser son portrait dans ces conditions particulières.

L’expérience qui s’y vit tant pour le visiteur de la foire que pour l’artiste se situe à la fois au moins sur deux plans : l’expérience immédiate, sensible, la part du corps dans la relation entre l’artiste et son modèle indissociable de la réflexion sur la représentation. Outre la peinture, le thème du corps et plus particulièrement du corps des femmes s’impose dans les performances. Dans le cadre de la manifestation «L’Orient au féminin», la performance Studio Orient au féminin constitue une critique de l’orientalisme; l’artiste y déconstruit la vision fantasmée de la femme orientale au moment même de l’exposition Peinture des lointains au musée du Quai Branly (2018). La performance comme acte symbolique prend tout son sens en fonction du cadre.

Dans Rituel de déplacement de corps (2020), c’est sur fond de la tapisserie de velours brodée Adama représentant les trois âges de la vie d’une femme que se termine la performance de l’artiste tout en gloire: auparavant, enduite de noir, elle mène le public à s’interroger sur les espaces dévolus aux femmes, les chaînes qui entravent leurs mouvements, le rejet de la mariée en blanc – l’artiste crachant une peinture rouge sur la robe immaculée puis, arrivée au terme de son action, dévoilant son vrai visage en se défaisant du noir. Il s’agit-là d’un point important : la performance, loin d’être une simple description de situation, est aussi performative, elle transforme le monde par la critique qu’elle opère. En critiquant la vison orientaliste, elle la défait, en critiquant la condition des femmes, elle éveille la possibilité d’une action. Ce que Dalila Bouzar appelle «rituel» est cette mise en scène du rôle de l’artiste, qui, selon ses mots, «cogne ’invisible» pour faire advenir du nouveau.

Les paradoxes de la mémoire

Attachée à son histoire algérienne, Dalila Dalléas Bouzar refuse pourtant d’y être assignée par la critique. Son identité est d’abord professionnelle – elle revendique son appartenance à la grande famille des artistes – mais son identité professionnelle se double de son identité individuelle : travaillée par l’histoire de sa communauté d’origine, elle en a tiré l’album Algérie année 0. L’histoire du pays est aussi en arrière-fond de la série des Princesses. Par ailleurs, elle s’inscrit dans une double culture : une histoire de l’art européen du fait de ses études et la culture de l’immigration algérienne. Toutes ces mémoires façonnent son œuvre.

Lorsqu’elle interroge le tableau de Delacroix Femmes d’Alger dans leur appartement, elle le voit d’abord avec des yeux de peintre pour qui il constitue une œuvre picturale extraordinaire, mais aussi du point de vue d’une femme algérienne qui se pose la question : qu’est-ce que représenter des femmes d’Alger aujourd’hui? Revendiquant un rapport à l’art dans ce qu’il a d’universel, elle parvient néanmoins à traiter la tension entre inscription dans une histoire de l’art née en Europe, recherche d’universalité et attachement à ses origines.

L’œuvre Adama dont nous avons déjà parlé en témoigne. Cette tapisserie brodée a des dimensions imposantes (3,65 x 3 m). Elle a été réalisée par une artisane de Chlef sur un carton de l’artiste. Le velours fait référence au karako brodé utilisé dans les mariages. Pour autant, si le mariage est un rite universel, l’artiste le vit, le perçoit et le restitue à travers son histoire algérienne : partant d’une photographie de Nicole Garcia Rodero montrant une petite fille assise sur un autel, elle place de part et d’autre de la petite fille deux autres âges de la vie d’une femme, la jeunesse et la vieillesse et fait broder en outre des mains de Fatma et l’œil qui doit prémunir contre le mauvais œil.

Le velours qui évoque celui du karako que la mariée pourra revêtir, les broderies en fil d’or (la fetla connue de toutes les Algériennes), les signes de protection, le haïk de Tlemcen constituent autant d’éléments de la mémoire algérienne. Ces signes locaux sont articulés dans une réflexion sur la mémoire en général, celle qui va s’ancrer profondément dans la petite fille et à partir de laquelle se constitue la pensée.

Dans l’œuvre de Dalila Bouzar, les appartenances s’entrecroisent décidément sans aucune innocence.


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