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Antagonisme culturel et historique : Technologie(s), (néo)colonialisme, science-fiction

10 mars 2019 à 8 h 00 min

Deux événements qui se sont déroulés à Paris en ce mois de novembre posent la question des liens entre ces trois termes : d’une part un colloque, «Science-fiction et colonialisme», qui s’est déroulé à La Colonie, lieu culturel alternatif fondé par Kader Attia, et, d’autre part, l’exposition de l’Institut du monde arabe, «Cités millénaires».

Ces deux événements, produits dans des contextes différents, voire opposés, le premier avec une perspective critique, le second à la gloire d’entreprises françaises, qui ont développé des savoir-faire dans la médiation numérique du patrimoine, interrogent la place et la conception de la technologie dans le monde arabe et ses rapports avec le néocolonialisme. Par ailleurs, les deux événements interrogent aussi les imaginaires suscités par la technologie dans le monde arabe.

Technologies d’information et de communication (TIC), colonisation et monde arabe : la difficile émergence d’une nouvelle culture

Dans l’introduction qu’il a faite à La Colonie, Kader Attia pose la question de l’écart entre l’âge d’or des sciences arabes et certains discours obscurantistes de l’époque actuelle. Il pose aussi, sur un autre plan, la question du statut de la technologie dans la logique de la colonisation.

C’est à ce point qu’Aimé Césaire s’était intéressé dans son article Culture et colonisation, il y rappelait ce que l’anthropologue Malinowski désignait comme «le don sélectif» : les colonisateurs, pour se maintenir au pouvoir, n’ont jamais partagé ni les instruments de puissance physique : armes à feu, bombardiers… tout ce qui rend la défense effective ou l’agression possible, ni les instruments politiques, ni non plus les avantages économiques.

Cette situation est à l’origine de zones de vide culturel générées par la dévaluation des cultures indigènes, auxquelles se substitue, mais seulement partiellement, une civilisation dominante. D’où la nécessité, pour Césaire, de cultures se situant à parité pour que les éléments extérieurs soient naturalisés.

Un demi-siècle après ce constat, les anciens pays colonisés ont-ils pu se saisir des technologies, notamment des TIC ? L’un des paradoxes en ce qui concerne l’obscurantisme est qu’il peut, tout comme les informations les plus sûres, utiliser la puissance de diffusion des médias socionumériques. Le Maghreb et le monde arabe participent à ce qu’il est convenu d’appeler la «société de l’information» si l’on considère les chiffres de Digital Report 2018, même si le taux de pénétration de l’internet au Maghreb est encore bien en-dessous de celui de l’Europe, il se situe au-dessus de 50% et ne cesse d’augmenter rapidement.

Par ailleurs, si l’on prend les chiffres concernant les usagers actifs sur les réseaux sociaux au Maghreb, et plus largement dans le monde arabe, cette aire culturelle se situe dans une bonne moyenne, le Maghreb produit non seulement des usagers, mais aussi des développeurs et des scientifiques, qui trouvent sans mal à s’employer dans le monde occidental.

La situation «chaotique» de la culture dans les pays du Maghreb n’est pas encore dissipée, si la culture particulière survit, si une conscience patrimoniale ne cesse de se développer, si le Maghreb forme des élites dans le domaine de l’informatique, pour autant, il est encore en phase de demande de transferts technologiques qui leur sont chèrement comptés.

L’exposition «Cités millénaires», qui vient de fermer, reposait sur l’usage de nouvelles techniques de prises de vue par des drones, étaient ainsi données à voir les destructions de villes comme Mossoul, Alep, Palmyre et les reconstitutions des monuments en 3D numériques.

Le rôle de ces villes dans l’histoire est fort peu explicité, il n’est pas dit par exemple que Mossoul a été la capitale des Abbassides, faute de contextualisation, le face-à-face Palmyre/ Leptis Magna dans l’avant-dernière salle introduit une confusion. En revanche, la toute dernière salle est consacrée aux savoir-faire de l’entreprise et à une expérience de réalité virtuelle.

Le visiteur sort instruit des possibilités technologiques mais pas de l’histoire de ces cités millénaires. Les habitants de ces villes sont certes présents, mais sous forme d’interviews dans de petits écrans et essentiellement pour témoigner de leurs souffrances, la parole des spécialistes autochtones n’apparaît quasiment pas. Alors aujourd’hui, comme hier, les technologies de pointe sont-elles uniquement maîtrisées par le monde occidental ?

Les imaginaires de la technologie dans le monde arabe

Le colloque, organisé avec E-flux, a interrogé les relations complexes du monde arabe avec la technologie, notamment sous l’angle de la science-fiction. De ces journées très riches, il n’est pas possible de tout retenir. On se contentera -pour donner la tonalité de la réflexion- de mentionner la vidéo Pipe Dreams de l’artiste Ali Cherri, à partir d’images d’archives : on y voit Hafez El Hassad congratuler le commandant Mohammed Faris, mais ce qui intéresse Ali Cherri, ce sont moins les congratulations du «père de la nation» que le fait qu’il s’est agi du seul Arabe à avoir participé à l’aventure spatiale  : le montage en fait un leitmotiv. Au spectateur d’y réfléchir.

La science-fiction, comme le fait remarquer dans sa passionnante introduction la conférencière Rasha Salti, se focalise sur l’impact des technologies, la manière dont elles pourraient améliorer nos modes de vie, constituer une alternative au réel.

Qu’en est-il dans le monde arabe ? Rasha Salti commence par rappeler les textes du répertoire classique, fondateurs d’un imaginaire qui a nourri la science-fiction arabe : les Illuminationsd’ Ibn Arabi, La Cité vertueuse (Al Madina Al Fadila) d’Abu Nasr al-Farabi, L’épître du pardon (première partie) d’Abu ‘Ala Al Ma’arri, Le philosophe autodidacte d’Ibn Tufayl ou encore Les merveilles de la création de Zakariya Al Qazwini.

Si ce rappel des textes du répertoire classique s’avère très riche, la mise en perspective de l’histoire récente à partir des auteurs de la Nahda (la Renaissance) du XXe ne l’est pas moins. Les écrivains, Georges Henein et Jirji Zeidan, ont laissé des textes où ils imaginent une société émancipée du colonialisme. Tawfik Al Hakim et Mustafa Mahmud acclimatent la science-fiction occidentale au monde arabe, dans les années 1960-70, dit Rasha Salti, l’intérêt pour les innovations technologiques et sujets relatifs à l’espace et aux phénomènes surnaturels croît considérablement.

C’est dans ce contexte que de nombreux auteurs popularisent des thèmes propres à la science-fiction comme les phénomènes surnaturels, les théories du temps, les défis de l’informatique, l’existence d’autres civilisations (Mohammed Aziz Lahabbabi, Mohammed Abdessalam Al Baqqaliau Maroc, Kassem Al Khattat, Muouaffaq Uwayss Mahmoud et Ali Karim Kathemen Irak, Kassem Kassem au Liban, Taleb Omaran en Syrie, Sulaiman Mohammed Al Khalil en Jordanie, Abdallah Khalifa à Bahreïn, Ashraf Faqih en Arabie Saoudite et Moussa Ould Ibno en Mauritanie).

Rasha Salti présente aussi les auteurs femmes, et parmi elles, l’Algérienne Zohra Rabhi, pseudonyme pour Safia Ketou. Née à Aïn Sefra en 1944, elle y est professeur jusqu’en 1969, puis elle se rend à Alger pour poursuivre ses études universitaires. Safia Ketou travaille alors comme journaliste free-lance, ses poèmes (Amie Cithare) sont publiés au Québec en 1979, ainsi que son recueil de nouvelles La planète mauve en 1983.

Ces histoires courtes ont été écrites, selon Rasha Salti, entre 1965 et 1980, certaines traitant de l’histoire récente de la guerre de Libération, d’autres sont plus autobiographiques ou délibérément inscrites dans une la science-fiction. La Planète mauve, écrite en 1969, raconte l’histoire de deux copilotes de la fusée Faïza 7, Ryad and Alym.

Dans Les pleurs de l’encre, la principale protagoniste, Zina, échappe à l’enfer des petits boulots et des voisins malveillants en imaginant des mondes magiques.
Alternative critique au réel jouant sur l’absurde, la science-fiction l’est aussi chez Emile Habibi dans sa nouvelle La vie secrète de Saeed : le pessoptimiste, chez le romancier irakien Hassan Blasim, auteur de L’exhibition de la mort et autres histoires d’Irak (2014).

En ouvrant les imaginaires, les codes linguistiques et iconographiques, la science-fiction est apparue dans ces journées comme un moyen d’expression qui va bien au-delà du fantastique tout en pouvant à l’occasion s’en servir.

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