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Anouar Benmalek. Ecrivain : «Le coup d’Etat : la trahison suprême»

24 mars 2019 à 8 h 30 min

L’auteur d’O Maria, Le Rapt ou encore Le Fils de Sheol, Anouar Benmalek, qui n’est plus à présenter, salue la maturité et le civisme du mouvement populaire pacifique algérien s’opposant à un système gériatrique et s’insurge contre ce «prolongement de mandat», un putsch.

 

Le hirak, le mouvement populaire pour la liberté et la dignité, entre dans sa 5e semaine ; une formidable résistance avec civisme et sérénité du peuple algérien…

Ce qui se passe actuellement est un événement historique au premier sens du terme : d’un côté, un pouvoir autocratique, vieillissant, corrompu et corrupteur et, à présent, putschiste qui décide d’annuler purement et simplement la Constitution, comme s’il s’agissait d’un événement banal ; et de l’autre, la population du pays qui découvre, pour la première fois peut-être depuis l’indépendance, qu’elle est le peuple, c’est-à-dire, en dernier ressort, le décideur ultime du destin du pays. Le pouvoir n’arrive pas encore à le croire, tellement il est habitué, dans son rapport avec les Algériens, à des conduites d’allégeance, de soumission et de frayeur.

Quoi, cette foule de gueux voudrait décider des choses sérieuses à la place de sa majesté ? Suggérerait-elle qu’elle saurait mieux que son Excellence le génie du Maghreb ce qui est bon pour son pays (au sens où on dit ma voiture) ? Oublierait-elle que le seul décideur, celui dont un de ses valets les plus serviles a qualifié de «plus intelligent» des Algériens, ne pourrait-être que lui, par une espèce d’onction divine en faisant un être à part ?

Ce pouvoir n’arrive tellement pas à le croire qu’il n’a même pas pris les formes pour annoncer son coup d’Etat : une simple lettre grandiloquente de promesses du type «demain, je raserai gratis», commençant d’ailleurs par un mensonge éhonté (lui, le président éternel, n’aurait pas été du tout intéressé par un nouveau mandat) ! Pourquoi prendre des gants, en effet, avec ce troupeau de moins que rien que seraient les Algériens aux yeux du clan au pouvoir et de ses complices de l’armée, de la police et des milieux d’affaires ? En se soulevant tels qu’ils l’ont fait, les Algériens ont répondu d’une manière admirablement civique à ceux qui voulaient encore plus attenter à leur intelligence et à leur dignité : le roi est nu et, de plus, bien décrépit ! Et ce n’est pas la puissance armée, policière et financière de ses alliés qui y changera quelque chose.

Le pouvoir semble ignorer la rue. Le peuple algérien a-t-il tort de revendiquer la liberté, le changement contre la gérontologie ?

Tout peuple a droit à la liberté, a fortiori un peuple qui a payé au prix fort son indépendance du colonialisme et qui a résisté avec courage à la violence infâme des années du terrorisme meurtrier. Dans une République, la liberté est un droit absolu qu’on acquière à la naissance. Le peuple a le droit et la morale avec lui : le pouvoir qui annule d’un claquement de doigts le passage par les urnes commet le crime de haute trahison ! Dans un pays «normal», le Président et ses complices au plus haut niveau des rouages de l’Etat seraient déjà en prison, en attendant d’être jugés et punis sévèrement selon les lois en vigueur. N’ayons pas peur des mots : le traître, ici, ce n’est pas le peuple, c’est le pouvoir, avec, à sa tête, le président de la République.

Le pouvoir joue-t-il la montre et tablerait-il pour un dessein, l’usure, voire la division du hirak pour régner et se réincarner ?

Le pouvoir joue l’indifférence devant les manifestations de profond désaveu du peuple algérien à son égard. Il pense qu’il lui suffira de «tenir le coup» devant ce qu’il croit n’être qu’un «chahut de gamins» passager, comme il avait osé qualifier les manifestants d’Octobre 1988. Le peuple se fatiguera bien assez rapidement, estime-t-il, de sortir tous les vendredis clamer son mépris à son égard.

D’ailleurs, fait-il rappeler régulièrement par des porte-parole adéquats, l’armée et la police, les seules institutions importantes du pays, ne sont-elles pas à ses côtés ! Le pouvoir sous-estime cependant le nouveau peuple qui a fait récemment son apparition dans les rues de notre pays : ce peuple, bien que très jeune, est d’une exceptionnelle maturité, il a transformé le désespoir dans lequel il a été enfermé depuis l’indépendance en solidarité et en humour. Il crache sans peur son mépris à l’adresse du pouvoir et des courtisans. Il a goûté à sa nouvelle liberté et n’entend plus en être dépossédé.

Comment 1% veut-il diriger 90%, et les traiter comme une minorité ?

C’est toujours la vieille histoire du monde, en particulier celle du monde arabo-berbère et africain : une minorité accable une majorité en s’aidant de tous les moyens, légaux et illégaux, à sa disposition ! En Algérie, le pouvoir n’a pas hésité à user de tous les moyens pour rester aux commandes et mater la volonté de liberté du peuple algérien : bourrage des urnes, inféodation des médias d’Etat, intervention de l’armée, de la police et de la justice aux ordres, le cas échéant.

Il a pu compter sur une foule de courtisans avides, capables de toutes les bassesses, même de s’adresser à un portrait du Président comme s’il s’agissait d’une icône religieuse. Comment ne pas remarquer, par exemple, le silence assourdissant et indigne des présidents du Conseil constitutionnel, de l’Assemblée populaire nationale et du Sénat ? Ces gens-là n’ont donc ni honneur, ni sens du devoir, ni patriotisme ? Comment, en outre, ne pas être scandalisé par le discours de l’autorité militaire mettant en garde contre des ennemis extérieurs, alors que le seul ennemi mettant réellement en danger la sécurité de l’Algérie est le pouvoir en place ?

Certains avancent que le hirak n’a pas de leaders…

Il est normal qu’il n’y ait pas de leaders pour le moment. Les leaders se créent avec le temps et l’action et doivent mériter le soutien de ceux qu’ils voudraient représenter. Il faut tenir le plus longtemps possible. Viendra ensuite le temps de l’organisation et de la représentation politique. Le peuple apprend actuellement à se connaître en tant que peuple, à apprécier son nouveau rôle de propriétaire de son pays. Viendra bien assez tôt le temps de désigner ses interprètes. Il faut évidemment faire très attention aux leaders autoproclamés qui voudront aller à la soupe promise aux futurs interlocuteurs dociles du régime putschiste.

Prolonger un mandat est un «putsch»…

J’insiste sur le mot putsch et le mot trahison. L’expression «prolongement de mandat» est trop neutre, elle cache la véritable nature de la forfaiture commise par M. Bouteflika et ses complices. C’est d’ailleurs l’expression que tente de vendre actuellement le clan au pouvoir aux pays qui comptent sur la scène internationale. Avez-vous remarqué qu’il n’y a pas eu de condamnation explicite du coup d’Etat en Europe et ailleurs, ni aucune tentative de rétorsion de quelque type que ce soit contre un gouvernement qui a choisi pourtant de se mettre hors la loi vis-à-vis de sa propre Constitution et des engagements de bonne gouvernance pris auprès des institutions de la communauté internationale ?

Certains pays arabes sont inquiets. Car quand le peuple algérien triomphera, leurs pouvoirs vont s’effondrer. Craignent-ils l’effet de la théorie des dominos… «Il ne faudrait pas que leurs peuples prennent exemple sur l’Algérie», semblent-ils penser ?

Le monde arabo-berbère se porte mal. Tous les peuples de notre région sont opprimés par leurs gouvernements, aucun pouvoir ne respecte les droits élémentaires de ses citoyens. Certains peuples se sont soulevés contre leurs tyrans, comme par exemple le peuple syrien. Ce dernier a payé très cher sa volonté de libération. Pour le moment, il a échoué, malgré ses centaines de milliers de morts. Il mérite toute notre amitié et notre solidarité.

Notons que le pouvoir algérien a, en revanche, toujours affiché son soutien officiel au boucher de Damas ! L’Algérie populaire vient de reprendre le relais du combat pour la liberté, en employant des moyens pacifiques propres à elle. Son succès serait un très grand signal aux autres peuples de la région. Il est clair que certains autocrates de la région verraient très mal cette possibilité de contagion démocratique par la mobilisation pacifique, le sourire et l’humour.

Comment envisager l’alternative de ce mouvement populaire ?

Le pire est toujours possible, si le pouvoir reste sourd aux appels de son peuple à «dégager». «Si je ne suis plus le capitaine du bateau, je coule le bateau», semble être la tentation du gouvernement actuel. Certains d’entre les gens en place n’hésiteront probablement pas à créer des incidents ici et là, à fomenter des troubles, à tirer sur la foule comme en Octobre 1988 et à en prendre prétexte afin de réprimer férocement le mouvement populaire… J’espère de tout cœur que cela n’arrivera pas, mais la vigilance doit être de tous les instants.

La rupture est déjà consommée. La dictature, l’Etat policier, la junte militaire, ce sont des pratiques jurassiques…

La rupture est consommée, mais les hyènes sont encore en place, déjà à la manœuvre, recyclant tel vieux diplomate à la retraite, nommant tel ministre de l’Intérieur (mais oui : celui qui «organisait» les élections !) comme chef d’un soi-disant gouvernement de technocrates, recrutant tel et tel représentant (désigné par qui ?) de la société civile à une conférence de béni-oui-oui. Les députés et les sénateurs, parasites du budget de l’Etat, n’ont pas démissionné et sont prêts à rempiler pour peu qu’ils continuent à percevoir le salaire du silence et de la honte… Mais nous nous devons d’être optimistes : le peuple algérien ne se laissera pas cette fois abuser aussi facilement qu’au lendemain de l’indépendance !

 


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