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vendredi, 04 décembre, 2020
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Amina Menia. Artiste multimédia : «Mon travail se nourrit de mon environnement»

12 août 2020 à 9 h 40 min

Amina Menia est avant tout une artiste authentique. Son art recèle mille et un sens. A chaque fois que l’occasion lui est donnée, elle se plaît à scruter son environnement, chargé d’Histoire pour ensuite convoquer le langage urbain dans son travail. Dans cet entretien, le lecteur est à même d’apprendre plus sur cette artiste passionnée et sur sa vision des choses. Elle nous parle également de sa participation actuelle à une exposition intitulée «Notre monde brûle» au Palais de Tokyo, à Paris.

Propos recueillis par Nacima Chabani

 

-De quelle manière êtes-vous venue dans l’univers des arts plastiques ?

J’en ai rêvé depuis toute petite. J’ai toujours été passionnée par l’art contemporain et l’histoire de l’art et j’ai tout fait pour suivre des études d’art. Donc, c’est avant tout l’histoire d’une passion et d’un travail acharné. D’ailleurs, je ne saurais faire autre chose, je pense. Ce n’est pas plus romantique que cela. Et cela tranche avec l’idée clichée de l’artiste – bohème – qui vit dans sa bulle, dans ses rêves. L’artiste aujourd’hui est très en phase avec son époque, sa société et donne son regard sur le monde sous cette forme un peu sophistiquée qu’on appelle «œuvre». C’est aussi un travailleur comme les autres.

-Dans votre travail, vous vous plaisez à utiliser plusieurs médiums. A quel moment s’épanouir en tant que plasticien est devenu une évidence pour vous ?

Effectivement, je dois juste reconnaître que dans ma pratique, j’utilise plusieurs «médiums». Mes œuvres sont essentiellement des installations où se croisent des images (photo ou vidéo), des «ready made», des formes de sculptures… Ma pratique s’inscrit très précisément dans le conceptuel, dont je peux résumer l’esprit par cette formule célèbre : «L’essentiel est invisible pour les yeux». Il n’y a pas de messages dans mes œuvres. C’est une expérience sensorielle ; avant tout, elle s’adresse aux sens avant de s’adresser au cerveau. Elle n’est pas là pour faire beau, mais pour faire vrai. Mon travail est une écriture en pointillés où je laisse beaucoup d’espace au spectateur. Chacun se fait sa propre histoire. Sa propre interprétation. Et pour répondre à votre question, je m’épanouis dans l’interaction avec le public, quand le spectateur se reconnaît dans mon travail et y met un peu de son histoire, de son regard.

Ce qui m’intéresse aussi, c’est la réappropriation de l’espace public par le geste artistique. C’est ce que j’ai fait par exemple dans mon projet «Extra Muros» (2005), une installation in-situ qui avait pour cadre le Bastion 23 où j’ai posé une sculpture en forme d’échafaudage qui suggère la transformation de La Casbah et s’interroge sur notre ville qui subit les assauts d’une modernité débridée. Cette même démarche se retrouve dans mon œuvre, «Enclosed» sur le Monument aux Morts de Paul Landowski qui est «emboîté» dans cette sculpture de M’hamed Issiakhem en forme de mains brisant les chaînes de l’oppression coloniale. Cet emboîtement des histoires et des récits est l’un des fondements de ma quête artistique.

-Vous participez actuellement à une exposition collective intitulée «Notre monde brûle» au Palais de Tokyo, à Paris. Vous proposez une installation vidéo sur trois écrans intitulée : «Foot de Libération Nationale». Comment est né ce projet artistique ?

C’est un projet que j’ai porté pendant très longtemps. Dix ans ! Ce travail est né de la folie d’Oum Dourman, ce moment surréaliste que nous avons tous vécu lors de la fameuse campagne de qualification de notre équipe nationale pour la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud. Vous avez sûrement dû vivre ces moments de liesse indescriptible après cette qualification épique, arrachée de haute lutte, avec la même intensité. Et la façon avec laquelle on a célébré cette victoire m’a amenée à m’interroger sur le secret de telles effusions. Il était clair que cette déferlante joyeuse dépassait le foot et les enjeux de ce match. Pour moi, le vrai sens de ces célébrations extatiques, cette liesse extraordinaire, était plutôt à chercher dans le refoulé des années 1990, ces horreurs encaissées, ce traumatisme qui se nichait au plus profond de nous, et qu’on n’avait pas exorcisé.

Ces célébrations devenaient ainsi une thérapie de groupe. On avait besoin d’une communion de cette ampleur pour nous retrouver vraiment. Et puis, il y avait ce symbole fort qui était la reconquête du drapeau national, et cette libération des corps dans des rues bondées, sur un concert de klaxons.

Cela rappelait d’une certaine façon l’Indépendance. Je crois pouvoir dire, sans grand risque de me tromper, que ce qui s’est produit le 18 novembre 2009 est l’une des rares fois dans notre histoire, depuis 1962, qu’il y avait une telle communion entre tous les Algériens, y compris ceux de l’étranger. D’ailleurs, j’ai noté comme tout le monde que les héros du jour, les coéquipiers de Anthar Yahia, étaient pour la majorité écrasante d’entre eux des enfants de l’émigration. Je voyais en eux les petits-fils de l’équipe nationale du FLN. C’était symboliquement les descendants de la Fédération de France du FLN, dont l’apport à la Révolution n’a pas toujours été reconnu à sa juste valeur. Pour moi, Oum Dourman était le condensé de tout cela, toute cette complexité historique et sociologique. Voilà le fondement émotionnel, intellectuel et historique de cette œuvre, «Foot de Libération Nationale».

-Votre pratique artistique s’est construite aussi  avec cette quête de  réappropriation de l’Histoire coloniale…

Je dirais surtout et avant tout réappropriation de l’espace public. C’est par ce biais que j’interroge l’Histoire et le politique. Mon travail se nourrit de mon environnement, et celui-ci est chargé d’Histoire. J’observe mon environnement, ma ville en train de se transformer, afin de comprendre ma société. Je suis «un animal urbain». C’est pour cela que j’ai choisi le prisme de l’architecture, le langage urbain dans mon travail. Chaque mur, chaque monument, plaque de rue portent en eux des strates historiques ; mon travail s’apparente dès lors à une forme d’archéologie urbaine qui déconstruit ces gestes, ces strates, et les récits qui les sous-tendent.

-Qu’est-ce qui vous inspire le plus dans vos créations ?

C’est d’abord, avant tout, Alger, son architecture, sa tectonique heurtée, son espace public tendu, fragile. C’est la façon dont la ville s’est écrite, la façon dont on essaie de s’y faire une place. Par exemple, dans mon film, Un album de famille bien particulier, je me suis intéressée à la construction des fameuses cités Pouillon à Alger. Il se trouve que l’édification de ces ensembles d’habitation a commencé en 1953, un an jour pour jour avant le déclenchement de la guerre de Libération nationale. Les images contenues dans ce film sont un véritable making-of de ce qui devait transformer le visage d’Alger à un moment-clé de notre histoire. J’ai imaginé ces chantiers comme un compte à rebours avant le basculement dans le temps révolutionnaire qui allait surgir quelques mois plus tard.

C’est une façon pour moi de démonter la mécanique de l’Histoire par le truchement de ces histoires urbaines. Autre exemple : dans ma série photographique «Chrysanthèmes», je me suis intéressée aux stèles d’inauguration qui annoncent des projets qui ne voient jamais le jour. Ces stèles sont visibles un peu partout dans notre paysage, mais ne sont pas toujours suivies d’effet.

-Quel est le moment marquant de votre carrière ?

La réalisation de mon dernier film, Foot de Libération Nationale et la rencontre avec l’immense Rachid Mekhloufi. Ce fut quelque chose d’extrêmement émouvant et d’extrêmement significatif pour moi. Ce film était ainsi une manière de montrer la filiation entre la génération de 1958 et celle d’aujourd’hui, y compris celle du 22 Février. C’est aussi l’occasion pour moi de rendre hommage à ma famille. J’aimerais juste ajouter un mot pour exprimer ma gratitude à Malika Bouabdellah qui a fait part de son ressenti après avoir vu mon travail à travers une publication sur internet. Ses mots m’ont profondément touchée. C’est le regard d’une parfaite connaisseuse, elle qui est une très grande historienne de l’art. Elle a écrit : «Au premier regard : un documentaire sur l’histoire du foot comme moyen de ‘‘déferlement’’ identitaire et émotionnel. Au deuxième regard : j’ai trouvé un parti pris artistique.

Le format : triptyque, pratique ancienne et moderne de peintres, sculpteurs, cinéastes (à l’exemple d’Abel Gance), etc. Placer le foot et ses archives au centre, c’est les sanctifier, volontairement ou pas. Le portrait de Rachid Mekhloufi à droite, c’est rappeler l’icône du foot. Dans l’art religieux orthodoxe, cette position est emblématique. A gauche, le narrateur (Slimane) Zeghidour ou la ligne de fuite qui relie le présent au passé, le mythe à la réalité, tout comme le dialogue entre l’artiste et son modèle où je suis allée chercher l’émotion. Au troisième regard (et pas le dernier), la note dominante du parti pris artistique est la réduction de la foule en nébuleuse rouge sang, transe, souffle haletant et battement des cœurs à l’unisson. Quant à ‘‘Libération nationale’’, un des sourires en coin du héros semble nous en dire plus long».

-Des projets à court et à long termes ?

Il y a déjà cette expo au Palais de Tokyo, à Paris, qui se poursuit jusqu’au 13 septembre. Pour le reste, avec tous les bouleversements que nous connaissons depuis le début de la crise du coronavirus, beaucoup de mes projets ont été annulés ou différés, entre autres, la biennale européenne «Manifesta 2020». Ce qui est certain, c’est que, après cette pandémie, beaucoup de choses vont et doivent changer. Et le monde de l’art réfléchit déjà sur le monde post-Covid. En attendant, je me suis engagée auprès d’un groupe d’artistes designers, sous la férule bienveillante de l’infatigable Feriel Gasmi Issiakhem, dans l’aventure de la création de l’Alliance des Designers Algériens Professionnels.

C’est un espace important pour apprendre à réfléchir «collectif», à la fois comme artistes et comme citoyens, pour voir comment on peut s’organiser, comment on peut agir sur le réel, et qu’est-ce qu’on peut apporter pour changer un tant soit peu les choses à notre petite échelle.

 

 

Bio-Express

Amina Menia est une artiste plasticienne avec une pratique multimédia qui varie les techniques et les supports (installations in-situ, photographies, vidéo…). Son travail est une forme d’archéologie urbaine aux croisements de l’histoire, de l’identité, de la mémoire des lieux, et du langage architectural. Elle s’intéresse également à l’espace public et à sa réappropriation par le geste artistique. Parmi ses œuvres : «Extra Muros» (2005), «Chrysanthèmes» (2009), «Un album de famille bien particulier» (2012), «Enclosed» (2013), «Lost qibla» (2017). Son dernier travail, «Foot de Libération Nationale», est actuellement exposé au Palais de Tokyo, à Paris, jusqu’au 13 septembre 2020. Les œuvres de Amina Menia ont été exposées dans plusieurs musées, galeries, et centres d’art, à l’international, dont le Centre Pompidou à Paris, le New museum de New York, le Museum of African Design de Johannesburg, le Musée d’Art Contemporain de Marseille, au Royal Hibernian Academy de Dublin. Elle a pris part aux prestigieuses Triennales de Brugges (Belgique) et de Folkestone (Grande-Bretagne) ainsi qu’aux Biennales de Sharjah et de Dakar. Ses œuvres sont entrées dans de nombreuses collections publiques.

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