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lundi, 13 juillet, 2020
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Amar Ingrachen. Éditeur, auteur : «La majorité des chapelles veulent des livres qui les confortent dans leurs convictions»

30 juin 2020 à 9 h 35 min

-Le catalogue de votre maison d’édition (Frantz Fanon) s’étoffe de nouveaux titres. Malgré la situation sanitaire délicate, vous avez maintenu vaille que vaille votre activité…

En effet, nous avons essayé de maintenir la même cadence éditoriale malgré la situation sanitaire. Le confinement a été une occasion pour nous d’examiner les nombreux manuscrits qui attendent depuis des mois (on en reçoit une dizaine chaque mois) mais aussi de préparer l’après-confinement et de faire un bilan de nos cinq années d’existence. Nous avons arrêté un programme de 18 livres pour cette année dont certains sont déjà sortis, d’autres en cours et le reste prévu pour la rentrée. Je peux vous dire avec joie que, en dépit de l’ambiance générale déprimante qui prévaut dans le pays, notre premier lustre d’existence est globalement satisfaisant. Quand on a créé les éditions Frantz Fanon, mon épouse et moi voulions faire une maison d’édition engagée et ouverte et, aujourd’hui, beaucoup d’auteurs connus pour leur rigueur intellectuelle, leur constance dans la production, leur engagement dans les débats qui traversent la société et leur crédibilité nous font confiance. Nous sommes d’autant plus contents que nos livres et nos activités sont très appréciés, y compris par la diaspora algérienne, et suscitent des réactions très positives.

Contrairement à ce qui se dit ça et là, je pense que les Algériens s’intéressent énormément au livre. Ce qu’il faut souligner par contre, c’est qu’il y a un déficit énorme en production intellectuelle qui, conjugué avec la désorganisation totale du marché du livre, crée une anomalie qui ne permet pas une lecture saine de la situation. Quant aux problèmes que me cause le métier d’éditeur, ils sont d’ordre philosophique et politique. Etre éditeur, c’est diffuser des idées et, dans le monde des idées, il n’y a jamais de consensus. Or, en Algérie, aussi bien du côté du pouvoir politique que du côté de la société, le conservatisme, en plus d’être prégnant, prend de plus en plus des relents castrateurs. La majorité des chapelles veulent des livres qui les confortent dans leurs convictions et combattent le droit au doute et à la dissidence, alors que nous, en tant qu’éditeur, notre seule conviction est le doute permanent. Le fait d’être tout le temps assiégé par des injonctions au silence et à la prudence n’est pas de nature à renforcer la liberté de pensée et de création que nous défendons.

-Je crois savoir que vous allez publier un inédit de Jean El Mouhoub Amrouche. Qu’en est-il ?

Il s’agit d’un recueil de conférences politiques prononcées par Jean El Mouhoub Amrouche en Tunisie, au Maroc, en France et en Italie avant le 1er Novembre 1954 que nous publions sous le titre Je suis un champ de bataille, avec une belle préface de la philosophe algéro-française Seloua Luste Boulbina. Il faut dire que ce projet n’a été possible que grâce à l’heureux concours du professeur Afifa Berehi, que je remercie vivement ici. Ces conférences, réunies par Pierre et Réjane Le Baut, qui travaillent sur l’œuvre de Amrouche depuis plus de 30 ans, donnent à voir toutes les possibilités qui s’offraient à l’Algérie et au Maghreb au milieu du siècle dernier, leurs tenants et leurs aboutissants.

Elles nous permettent aussi de mieux saisir les choix faits aussi bien par la France coloniale que par l’Algérie révolutionnaire. Ces textes, qui rappellent avec bonheur les écrits du défunt Albert Memmi et de Frantz Fanon, ont par ailleurs le mérite de nous donner de Jean Amrouche l’image d’un homme qui a toujours été au cœur du combat pour la réhabilitation du colonisé dans son entière humanité, mais aussi celle d’un penseur lucide qui sait lire l’histoire au-delà des événements. Je peux ajouter que ce livre est un premier inédit de Jean Amrouche que nous publions. Il sera bientôt suivi par un recueil de conférences littéraires et d’un autre livre de correspondances avec le général de Gaulle.

-Des auteurs majeurs disparus seront également au rendez-vous. Des ouvrages collectifs sont consacrés à Mohammed Dib et Rachid Mimouni…

Nous avons lancé la collection «Fac» à la création des éditions Frantz Fanon pour créer des connexions entre l’université et la société, l’enjeu étant d’améliorer la culture scientifique des Algériennes et des Algériens pour les prémunir des assauts idéologiques dans le débat public. Cette collection a déjà abrité trois ouvrages en science du langage et en sociolinguistique de Abderrezak Dourari, Abdou Elimam et un collectif coordonné par Rachid Chibane et Kaci Moualek. Cette année, nous publions dans cette collection trois ouvrages sur des auteurs algériens majeurs : Mohammed Dib. Le Simorgh, essai du professeur marocain Abdelaziz Amraoui ; Mouloud Mammeri. Intellectuel enchanté, romancier désillusionné, ouvrage collectif conçu et dirigé par l’universitaire Mohammed Yefsah et, enfin, Rachid Mimouni. Ruptures et renouveaux, également ouvrage collectif dirigé par le docteur Nawel Krim et le professeur Youcef Immoune.

-Vous publiez une auteure, Hedia Bensahli, dont l’œuvre vous a ému…

En parlant de Sadek Aïssat, l’un des écrivains les plus poignants de la littérature maghrébine mais qui reste méconnu par je ne sais quelle magie, François Maspero dit : «Un livre, c’est fait de deux choses essentielles : talent et authenticité. Il y a des livres pleins de talent, ça reste de jolis livres. Il y a des livres où l’auteur sort ses tripes, ça reste de la triperie. Sadek, c’était autre chose : un écrivain authentique, de ceux qui portent tout un monde en eux et vous plongent presque physiquement dedans. Il allait jusqu’au bout de sa nuit.» C’est exactement ce que je pense de l’écriture de Hedia Bensahli et je ne trouve pas des mots plus forts pour le dire. Son deuxième roman, L’Agonisant, est à mon avis la plus implacable métaphore sur notre Algérie qui refuse de grandir et qui s’entête à toujours chercher son salut dans son pourrissement.

-La politique n’est jamais loin, puisque votre maison d’édition publie à la rentrée les mémoires de Saïd Sadi, et un texte du sociologue Lahouari Addi…

L’écriture de l’histoire enregistre un déficit majeur en Algérie pour des raisons qu’il n’est pas aisé de cerner ici. Le fait que des acteurs politiques de la dimension de Saïd Sadi interrogent notre trajectoire historique soit en écrivant des livres sur des personnages aussi emblématiques que Amirouche et Cherif Kheddam, soit en retraçant leur parcours propre ou un fragment de leur vie comme dans Algérie, échec recommencé ? et Algérie, l’heure de vérité, contribue considérablement à combler ce déficit, même si, fondamentalement, l’intervention historienne reste nécessaire.

Le premier tome des mémoires de Saïd Sadi, La guerre comme berceau. 1947-1967, est quasiment prêt. Il sort le 20 août et il sera vite suivi par la publication d’un livre-document où on rassemble plusieurs de ses écrits (des interventions dans des conférences, des correspondances, des contributions dans la presse, etc.) sous le titre Mon combat pour la démocratie. Ce travail de témoignage est nécessaire parce qu’il aide, comme dirait justement le Dr Sadi, à «stabiliser une mémoire politique chahutée par l’oubli, l’oralité ou les falsifications».

Ce qui est souhaitable est que tous les acteurs politiques et culturels et toutes les figures intellectuelles du pays s’y mettent. Quant à l’essai de Lahouari Addi, La crise du discours religieux musulman, il s’agit d’un livre qui nous dit comment le discours musulman a sombré en organisant la soumission du savoir profane au savoir religieux et nous donne des clefs pour comprendre cette situation et en sortir. Compte tenu de la crise actuelle du discours religieux musulman, son ressassement infécond et, parfois, meurtrier, sa mobilisation populiste par certains milieux politiques, le livre de Lahouari Addi, alliant pédagogie, connaissances historiques irréfutables et une audace intellectuelle rare, est plus que nécessaire.

-Vous avez lancé également un site Algérie Cultures (www.algeriecultures.com) et comptez même lancer, après le confinement, une web TV et même une revue. D’autres détails ?

Algeriecultures.com est un projet que nous portons depuis au moins deux ans. Nous avons constaté que la culture est le parent pauvre des médias en Algérie, y compris les médias publics qui n’y ont recours que comme alibi conjoncturel et le font souvent mal puisque le parti pris politique dans le choix des invités et des couvertures est flagrant.

Le journalisme culturel n’a jamais été institutionnalisé chez nous et, n’était l’effort louable que de quelques journaux privés, il ne serait pas faux de parler de désert. La preuve la plus irréfutable de ce désastre est qu’il n’existe aucun artiste ou écrivain algérien qui doit sa notoriété à l’Algérie. C’est toujours à partir de l’étranger que nos artistes et nos écrivains «se fabriquent».

Métis Média, l’entreprise qui gère les éditions Frantz Fanon, a donc lancé ce magazine, que nous essayerons de développer petit à petit, pour accompagner les acteurs culturels par l’information, l’analyse et la critique dans leurs parcours respectifs et leur donner, dans les limites de la place que nous aurons à occuper dans le champ médiatique algérien, une visibilité.

Ceci dit, je pense qu’il est important que les grands médias algériens accordent davantage de place à la culture, dans toutes ses expressions, et que des médias spécialisés, notamment publics ou à capitaux mixtes, se mettent en place. La culture n’est pas un luxe dont on peut faire l’économie ; c’est notre unique arme contre la barbarie qui menace le monde.

Entretien réalisé par  Nadir Iddir



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