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A la mémoire de Kays Djilali : Il nous rendait meilleurs

21 juin 2020 à 9 h 17 min

Dans son roman, Désert, J. M. G. Le Clézio écrit : «Il fallait aller encore plus loin, penché un peu en avant, dans la direction qu’avaient donnée les étoiles.

Mais c’était le seul, le dernier pays libre peut-être, le pays où les lois des hommes n’avaient plus d’importance.» Voilà à quoi me fait penser le merveilleux parcours de Kays Djilali qui vient de s’achever mais dont le sillage perdurera à travers ses œuvres et son souvenir lumineux.

Cet homme n’était pas seulement un œil, une oreille, un cœur, c’était une leçon d’humilité, un exemple d’humanité à lui tout seul. Une façon d’être au monde. Il n’entrait jamais dans votre vie par effraction, il était la pudeur, l’élégance et la discrétion incarnées.

Plus léger que l’air, il n’imposait jamais, il proposait. Il avait une présence si légère, il ne vous agressait jamais. Généreux de son temps, il avait marqué, durablement, tous ceux qui l’ont côtoyé. Il était un homme du Nord.

Mais il avait des gens du sud, la générosité du temps qui passe. Il aimait la matière humaine, respirait l’authenticité et sa réserve forçait le respect. Toujours à distance juste, il me rappelle cette chose imperceptible appelée «ma» au pays du soleil levant, et qui nomme l’espace vivant entre les choses, entre les êtres. Il avait cette délicatesse. Et cette passion toute naturelle pour le désert.

Là où les gens allaient au Sud en touristes, lui se rendait chez lui, sur ses terres.

Il avait «compris» le désert. Ils s’étaient reconnus l’un l’autre. C’était sa famille, le vent et le silence, sa langue maternelle. J’avais vu de nombreuses fois Jeremiah Johnson au cinéma. L’histoire d’un trappeur fuyant la civilisation et décidant de vivre seul dans les montagnes au milieu des tribus indiennes.

Un jour, je demandais à Kays s’il voulait bien m’accompagner et «capturer» une image particulière de ce film pendant la séance, et il se prêta au jeu avec un plaisir non feint. Après la séance, nous avons discuté toute la soirée. Je compris ce soir-là combien cette histoire humaine, ce conte philosophique au milieu de la nature sauvage, l’avait touché.

Dans les années 1980, on me confia la conception de la pochette de l’album Kutché de Cheb Khaled et Safy Boutella. Après quelques semaines de recherche, l’idée fut acceptée : une composition mettant en scène les deux artistes dans une atmosphère onirique de «film noir». Je proposais de travailler avec Kays pour la photographie. S’en suivirent des discussions passionnantes autour de l’image, des décors, des costumes, de l’ambiance, de la chaleur et du grain de la photo.

Les échanges avec Kays étaient toujours riches et féconds, et l’on se comprenait à demi-mot. La séance de prise de vue dura une journée et une nuit entières et ce fut une expérience mémorable de travail sur les nuances, sur la densité du noir et blanc, sur les ombres, etc. Et même après des heures interminables d’essais, de changements d’angle, de tests de lumière, jusque très tard dans la nuit, la sérénité, la patience, et le souci de la perfection étaient intacts.

Ce fut une expérience intense et généreuse, où jamais l’ego n’avait de place. Durant la même décennie, j’eus à travailler sur l’identité visuelle du Parc national de l’Ahaggar. Kays vouait une attirance quasiment mystique au désert, il affectionnait ses mystères, son silence et la sérénité de ses habitants.

Il semblait être son habitat naturel, voire son lieu natal. Nous nous retrouvions souvent à Alger ou à Tamanrasset, avec son cousin et ami Amine, un autre mystique et amoureux du désert, où nous parlions images, signes, communication, pour ce territoire qui nous fascinait et nous paraissait infini.

Photographe sensible et avisé «n’ayant de goût ni pour les villes ni pour les cravates», il leur a préféré les aventures humaines, les territoires, les grands espaces. Il a filmé, photographié et suivi au plus près les errances et les souffrances des migrants arpentant le désert, parcouru l’Algérie tant aimée, des Aurès enneigés au sommet de l’Assekrem, des hauteurs d’Alger aux ksour du sud-ouest dont j’eus l’immense privilège de mettre en scène les photographies superbes et précieuses.

Il n’était pas instrumentiste mais avait l’oreille fine et exigeante des mélomanes éclairés. La musique était vitale à sa vie. Il écoutait religieusement le jazz pointu de Pat Metheny, de Jan Garbarek, Jonas Hellborg, Dhafer Youssef ou Wayne Shorter, il affectionnait Talking Heads, Ali Farka Touré, Nass El Ghiwan et tant et tant d’autres, qu’il adorait faire découvrir et partager avec ses amis.

Kays était un arbre, un repère, un exemple d’homme, un frère que l’on reconnaît. On dit qu’un livre qui ne vous transforme pas est inutile. Kays vous rendait meilleur. Il laisse dans nos cœurs un sillon profond de manque, un sentiment âpre d’incompréhension et de vacuité.

Je t’ai aimé Kays. De toute mon âme. Sans toi, le monde paraît plus futile, vidé de son sens, comme un ciel sans étoiles. Puisse-tu illuminer d’autres cieux de ta Lumière.

Par Noureddine Boutella


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