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Ali Chibani, linguiste et poète : «Mohammed Dib est toujours là où on ne l’attend pas, jouant avec les limites des genres et des registres littéraires»

07 juillet 2020 à 9 h 30 min

-Nous fêterons dans quelques jours le centenaire de la naissance de Mohammed Dib (1920-2003). L’œuvre de ce géant de la littérature algérienne et universelle nous émerveille toujours. L’auteur d’Ombre gardienne est actuel. Qu’en pensez-vous ?

L’œuvre de Mohammed Dib est en effet intemporelle. Comme tout grand poète qui ne cherche pas à plaire, Mohammed Dib a construit une œuvre littéraire qui, bien que s’inspirant de l’histoire contemporaine, dépasse les contingences historiques. Que l’on relise La Grande Maison, Le Maître de chasse ou Si Diable veut, on trouvera certes une lecture critique de la colonisation, de l’autoritarisme politique de l’Algérie postcoloniale et du terrorisme des années 1990, mais on ne peut pas limiter ces œuvres à leur ancrage historique, aussi important soit-il. Mohammed Dib associe à ses questionnements politiques des interrogations d’ordre esthétique qui irriguent toute sa création. D’une œuvre à l’autre, on retrouve cette dynamique questionnante qui propose des réponses et suscite de nouvelles questions sur le langage, la sensibilité du/au monde, les finalités de la musicalité du texte littéraire… C’est la raison pour laquelle Mohammed Dib diversifie les univers et les genres littéraires.

-Dib est un touche-à-tout, il ne se complaît pas dans un genre particulier, son inspiration, comme l’ont constaté les spécialistes de son œuvre, s’est toujours renouvelée depuis La Grande Maison. Comment expliquez-vous cette «frénésie merveilleuse» chez l’auteur des Terrasses d’Orsol ?

En plus de choisir des lieux différents comme cadre spatial de ses intrigues et de ses poèmes (Tlemcen, Los Angeles, Paris, la Kabylie, la Finlande…), Mohammed Dib est toujours là où on ne l’attend pas, jouant avec les limites des genres et des registres littéraires à tel point que les spécialistes de sa littérature peinent à s’accorder sur l’appartenance générique de certaines œuvres. Peut-on vraiment dire que Le Maître de Chasse est un roman ? Les Terrasses d’Orsol est-il une œuvre fantastique ? Personnellement, je ne saurai pas répondre à ces questions de manière définitive. La seule chose que je peux avancer à la lecture de l’œuvre dibienne est qu’il aime jouer dans et avec les limites du langage, de la conscience et de la folie d’une humanité dans laquelle chaque individu est incapable de se définir, car, écrit-il dans L’Arbre à dires, il existe toujours en nous une «part qui n’a pas de nom». Et c’est dans cette part innommable que résiderait l’espoir de la perfectibilité humaine, de ce qui la rapproche de la divinité et de son mystère. Il y a comme une projection, dans l’espace du texte, de cette impossibilité ontologique de se nommer soi-même qui se réalise dès la naissance puisque notre entrée dans le langage se fait par l’Autre qui nous nomme.

On peut ici imaginer pourquoi Dib est admiratif d’une tradition chinoise qui attribue un nom provisoire à l’enfant laissé libre de choisir son nom définitif à la majorité. C’est cet acte de liberté d’entrer dans le langage et de (se) nommer que Dib, me semble-t-il, exerce dans chaque œuvre. Je crois que chaque livre de Mohammed Dib est un nouveau nom que l’auteur se donne à lui-même, avec tout ce que cela implique comme (re)formulation d’une destinée individuelle construite par, avec et contre la destinée collective à la construction de laquelle elle participe à son tour, portant avec elle une nouvelle vision de l’être humain. C’est ainsi que Mohammed Dib refuse la spécification de la personne humaine et de l’œuvre littéraire. Car toute spécification est un ghetto et, comme le dit Mammeri, «il se peut que les ghettos sécurisent, mais qu’ils stérilisent c’est sûr».

C’est dans ce sens que ce que vous appelez «frénésie merveilleuse» apparaît comme une liberté féconde, malgré tout ce qu’elle peut avoir de périlleux pour la réception de la création d’un écrivain par le grand public – particulièrement européen – qui est davantage rassuré par les auteurs qui réécrivent le même livre tout au long de leur parcours littéraire. Vigilant quant à ce que le marché du livre peut transformer le nom de l’écrivain en une marque commerciale, Mohammed Dib a déjoué, par l’exercice de sa liberté de toujours créer autrement, les pièges du marché du livre qui demande en priorité des œuvres de consommation.

-Et puis Dib, n’est-il pas d’abord et surtout poète ?

Jean El Mouhoub Amrouche a dit, dans L’Eternel Jugurtha, que tous les Maghrébins sont poètes. Mohammed Dib, comme Nabile Farès, Tahar Djaout, Assia Djebar, Mohamed Khaïr-Eddine et bien d’autres auteurs maghrébins, est essentiellement poète. En lisant les plus grands auteurs nord-africains, on découvre que la matrice de leur création est poétique. Le poème semble être ce qui les relie à leur propre histoire, à leur espace culturel et au langage de la mère. Kateb Yacine est celui qui explicite le mieux ce rapport à la poésie chez les auteurs maghrébins.

Mais quelque chose de particulier se passe chez Dib et qu’on ne retrouve, à mon sens, que chez l’un de ses plus grands admirateurs, en l’occurrence Tahar Djaout : la poésie dibienne n’est jamais aussi vive que lorsqu’elle est brodée ici et là sur le tissu de la prose. C’est naturellement une opinion des plus subjectives : la poésie de Mohammed Dib est plus forte dans ses romans que dans ses recueils de poésie où elle atteint pourtant son haut degré de perfection formelle. Il me semble que, dans les romans, la poésie se charge d’une fonction supplémentaire qui est celle de vitaliser le texte romanesque chaque fois qu’il atteint ses limites génériques, en lui apportant cette touche d’irrationnel qui lui manque, cet «autre chose» – comme le dit Guillevic cité par Dib lui-même – qui révèle l’envers de la poétique romanesque au moment même où elle se construit.

-La photographie a également attiré l’enfant de Tlemcen. Cet attachement, nous le constatons dans le recueil Tlemcen ou les lieux de l’écriture …

Mohammed Dib a tôt affectionné la photographie. Louis Guilloux en parle même dans ses Carnets lorsqu’il évoque les rencontres de Sidi Madani que le jeune intellectuel tlemcénien immortalisait avec son appareil photo. Ce qui m’a intéressé dans Tlemcen ou les lieux de l’écriture, c’est de voir à quel point Dib peut reconnaître spontanément les lieux qui peuvent être source d’un récit mémoriel car, à l’avenir, ils changeront, voire disparaîtront et emporteront avec eux toutes les histoires et toute la culture qui s’y sont constituées. Ainsi, la photographie dibienne est l’écho d’un chant menacé par le silence. Mais au-delà de la photographie, Mohammed Dib est un virtuose de l’image. Dans toute son œuvre, l’image est ce qui rend sensible l’invisible du monde. C’est peut-être pour cette raison que bien des lecteurs découvrent, dans la création de Mohammed Dib, une certaine orientation mystique.

-La nouvelle génération a toujours de l’admiration pour un auteur «familier». Une explication ?

Toute personne qui écrit ne peut qu’admirer le génie de Mohammed Dib. Quand on le lit, on sent son humilité. Il n’expose jamais au grand jour sa technique, ses trouvailles, comme certains auteurs peuvent le faire en survalorisant une tournure de phrase, une vision ou une conclusion qu’ils trouvent originales. C’est comme si Dib inventait son propre «effet de sourdine». Ce procédé littéraire que Spitzer prête à Racine est censé produire un effet de distance dans l’expression des passions violentes. Chez Dib, il produit une mise à distance de l’effet du style même de Dib. C’est quand on s’intéresse, non plus à l’histoire narrée, mais à l’écriture même qu’on découvre tout ce que l’écriture dibienne a d’inégalable et, surtout, d’inimitable.

De plus, Mohammed Dib est connu pour avoir reçu tous les écrivains qui ont eu envie de le rencontrer, sans jamais laisser penser qu’il les prenait de haut. Tahar Djaout, Anouar Benmalek et Habib Tengour en ont témoigné. Abdelkader Djemaï, évoquant l’admiration qu’il voue à l’auteur de La Grande Maison, assume même un certain «complexe de Dib». J’ajoute, pour finir, que Mohammed Dib est un écrivain qui a toujours dénoncé les errements de l’Algérie, mais il a toujours parlé de son pays avec bienveillance. C’est la raison pour laquelle sa critique de ce qu’est devenu son pays natal n’a jamais suscité de réactions virulentes de la part de son lectorat algérien. En cela, Mohammed Dib doit servir de modèle, surtout aux écrivains actuels dont certains sombrent dans un nationalisme bêtement apologétique, quand d’autres, grisés par le succès qu’on leur accorde en Europe, dépassent le cadre vital de la critique constructive pour verser dans l’injure en dégradant les Algérien(ne)s.

-Le programme de célébration du centenaire de la naissance de Dib devait être lancé à la mi-février 2020. La crise due à la Covid a tout bousculé. Y a-t-il du nouveau ?

En Europe, la Société internationale des amis de Mohammed Dib (SIAMD) envisageait un certain nombre de rencontres, mais certaines n’ont pas pu avoir lieu à cause des restrictions liées à la pandémie de la Covid-19. En France, la revue Europe a publié cette année un numéro spécial Mohammed Dib, dirigé par l’universitaire Hervé Sanson. Ana Isabel Labra Cenitagoya, Assia Dib et moi-même coordonnons un numéro sur le «divers dans l’œuvre de Mohammed Dib» pour la revue espagnole Thélème.

Par ailleurs, Charles Bonn, Mounira Chatti et Naget Khadda organisent un grand colloque sur «le théâtre des genres dans l’œuvre de Mohammed Dib». Il aura lieu du 1er au 5 septembre à Cerisy-la Salle, en France. Il sera jumelé avec le colloque «Atlal» qui sera organisé par l’association culturelle La Grande Maison les 17, 18 et 19 octobre à Tlemcen. Le septième prix Mohammed Dib sera décerné à cette occasion. Malheureusement, plusieurs autres manifestations sur Dib ont dû être annulées. En Algérie, l’inauguration officielle du centenaire prévue en avril dernier à Alger et le colloque de l’université d’Alger en juin n’ont pas eu lieu. Côté rééditions, Barzakh a déjà publié un certain nombre d’œuvres.

Le même éditeur projette de proposer, pour la première fois en Algérie, Tlemcen ou les lieux de l’écriture, dans une version augmentée de photos inédites de Mohammed Dib, accompagnée d’une préface de Waciny Laredj. Il s’agit d’une co-édition avec Images Plurielles qui a déjà publié ce livre à Marseille. Qui se souvient de La Mer et Cours sur la rive sauvage seront publiés en un seul volume, préfacé par Naget Khadda qui éditera aussi une version revue de son essai Mohammed Dib, cette intempestive voix recluse.

Il y aura également un album jeunesse rassemblant les contes de Dib. En France, la collection Points des éditions du Seuil, éditeur historique de Mohammed Dib, se mobilise à son tour. La Grande maison a ainsi bénéficié d’une nouvelle édition en janvier dernier et, en mars, c’est le recueil de poésie Formulaires qui est réédité dans la collection Points-Poésie. La Danse du roi paraîtra à l’automne prochain dans la collection Points-Signature.

C’est dans ce contexte que les éditions de La Différence relancent leur collection de poésie «Orphée» qui proposera une anthologie de la poésie de Dib d’ici la fin de l’année. L’exposition du Centre culturel algérien sur le thème «Mohammed Dib et l’art», prévue initialement en juin, a été reportée au mois de novembre. Seront exposés des photos et des tableaux de Mohammed Dib, ainsi que des œuvres de trois créateurs contemporains inspirés par l’œuvre du même auteur.

Entretien réalisé par  Nadir Iddir

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