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jeudi, 03 décembre, 2020
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Un peuple indépendant en mal de souveraineté

29 juillet 2020 à 9 h 46 min

Ce 5 juillet 2020, l’Algérie a fêté le 58e anniversaire de son indépendance. C’est un jour qui ne ressemble à aucun autre. Un moment unique dans l’histoire de la nation. Cette célébration est une occasion propice pour poser un regard objectif et sans complaisance sur le processus d’édification de l’Etat national souverain et les circonstances inhérentes à son évolution politique et sociale depuis 1962 à ce jour.
Un grand jour que ce jeudi 5 juillet 1962. Une journée extraordinaire complètement folle.

Aux quatre coins du pays, le peuple algérien célèbre dans une frénésie indescriptible l’indépendance recouvrée, 132 ans jour pour jour après la prise d’Alger par les troupes françaises placées sous le commandement du général en chef de Bourmont.

La liesse populaire a succédé au vacarme des combats. La Révolution de Novembre, digne héritière des insurrections qui ont jalonné la conquête de l’Algérie en 1830, a eu raison du joug colonial français. Sept longues années de souffrances et de sacrifices dans une Guerre de Libération nationale des plus sanglantes de l’histoire contemporaine. Une indépendance chèrement acquise. Un million et demi de martyrs et des dizaines de milliers d’invalides. L’Appel de Novembre n’a pas passé sous silence le prix à payer, «les pertes en vies humaines et les effusions de sang». Un lourd tribut à jamais gravé dans le marbre de la mémoire nationale.

La proclamation du 1er novembre, un appel à multiples facettes

Si l’appel au peuple algérien et aux militants de la cause nationale constitue le texte fondateur de la Révolution algérienne et en demeure le symbole emblématique, il se pose aussi comme le texte référentiel d’un combat politique dont l’objectif fondamental est : «Le recouvrement de l’indépendance nationale par :
– la restauration d’un Etat souverain, démocratique et social,
– le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races ou de confessions.»
Les rédacteurs de la Proclamation du 1er Novembre n’entendaient pas revenir purement et simplement à un Etat musulman traditionnel, mais bien fonder une société nouvelle garante des libertés, de la justice sociale et de la dignité humaine, à l’écoute des aspirations du peuple.

La Proclamation de Novembre se veut un procès du colonialisme et un testament moral et politique légué au peuple algérien. Un héritage qu’il lui appartient de perpétuer dans le temps.

Les pères de Novembre, ces militants révolutionnaires du Mouvement national, mus par un seul et unique ressort, l’amour de la patrie ­– n’ayant pas hésité à entrer en dissidence au sein même de leur parti, le PPA/MLTD, alors enfermé dans un carcan bureaucratique, en proie à une force d’inertie dans ses structures de décision, plus préoccupé par le maintien des positions personnelles que par la réalisation de l’objectif fondamental inhérent à sa ligne politique, à savoir l’indépendance du pays – destinaient cet appel solennel et rebelle d’abord et avant tout au peuple algérien, seul juge de leur action. «A vous qui êtes appelés à nous juger…

Nous donnons le meilleur de nous-mêmes à la patrie.» Tel est le serment de ces hommes insoumis et lucides, admirés et louangés, qui ont su le prouver au-delà de toute mesure jusqu’au sacrifice suprême. Les martyrs de la Révolution sont devenus les gardiens du temple sacré de l’esprit de Novembre. «Il y a quelque chose de plus fort que la mort, c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants», dit l’écrivain Jean d’Ormesson.

La Proclamation de Novembre tire toute sa force, son essence et sa quintessence de l’amour de la patrie. Elle est l’émanation d’une conviction profonde et d’un engagement sans faille. Ce texte intemporel ne cesse de nous interpeller. Malgré le temps, il garde toute sa portée et tout son sens. Au-delà de l’émotion que suscite sa simple lecture, l’Appel de Novembre reste la boussole de notre présent et de notre futur. Dans les moments difficiles qui ont marqué la vie de la nation, il a toujours été une source d’inspiration. Il accompagne la destinée du pays depuis 1954.

Avec la naissance du hirak en février 2019, la Proclamation de Novembre lui offrait une occasion privilégiée de ressourcement aux idéaux de la Révolution, d’où il va en tirer une forte motivation dans son action revendicatrice axée sur l’instauration d’une démocratie réelle fondée sur l’expression pleine et entière de la souveraineté populaire, de sorte que tout Algérien puisse exercer librement les droits liés à la citoyenneté. Si les marcheurs du hirak s’inscrivent dans la filiation du Mouvement de libération nationale, ils s’approprient la vision de l’Etat national démocratique et social, respectueux de toutes les libertés fondamentales, tel qu’énoncé dans la Proclamation de Novembre, qui en a défini les attributs politiques, points d’ancrage de son identité.

Le pays libéré, la voix du peuple bridée

«Un seul héros, le peuple», fut le principal slogan des premiers jours de l’indépendance. Mais ce même peuple, artisan de la victoire sur la France coloniale, n’allait pas tarder à être mis à l’écart des grandes décisions qui vont marquer la vie politique de la jeune nation encore dépourvue de Constitution, ainsi que des institutions et structures d’un appareil étatique digne de ce nom. Tandis que le peuple manifestait bruyamment sa joie dans toutes les villes du pays et goûtait à la liberté retrouvée après une longue nuit coloniale, une course effrénée pour le pouvoir, parfois meurtrière et sanglante, se déroulait en parallèle.

Cette période, appelée communément «l’été de la discorde», continue de déteindre sur la vie politique du pays. Comme dans un séisme, ses répliques s’en ressentent encore et toujours au cœur de l’appareil d’Etat. Les crises politiques récurrentes que connaît le pays depuis l’indépendance en sont la parfaite illustration.

La Révolution et l’Etat se sont bel et bien organisés et construits dans un contexte d’antagonismes entre factions nationalistes rivales qui cherchaient à s’accaparer des rênes du pouvoir. Ces luttes intestines, qui ont vu le jour bien avant l’indépendance, se sont exacerbées lors du congrès de Tripoli du 28 mai au 5 juin 1962, pour atteindre leur acmé au cours de l’été 1962. L’euphorie de l’indépendance a peu duré. La crise a fini par éclater au grand jour et prendre une tournure d’affrontement armé. C’est la fin du consensus révolutionnaire.

Pendant tout l’été 1962, un climat d’hostilité et d’effervescence politique a prévalu entre les cinq chefs historiques de la Révolution, anciens prisonniers d’Aulnoy ; les membres du GPRA et les chefs militaires de l’ALN. Les alliances se font et se défont au gré de l’évolution du rapport des forces et des événements. Les factions sont en constante recomposition.

Chaque jour, les clivages politiques se creusent davantage. L’unité de façade a volé en éclats. Le Mouvement national est définitivement divisé. Dans le chaos de l’été 1962, le peuple, peu au fait des tenants et aboutissants de cette guerre des chefs, sort dans la rue au cri de «Sept années, ça suffit !»

«Le clan d’Oujda» résulte de l’alliance entre Ahmed Ben Bella et le chef de l’état-major général (EMG), le Colonel Houari Boumediène, fort de sa puissante armée des frontières, dont le poids a été décisif dans l’épreuve de force contre les factions loyales au GRPA. Ferhat Abbas parlera de la crise de l’été 1962 comme «le début de l’indépendance confisquée», dont il en fera le titre d’un de ses ouvrages.

De par sa nature foncièrement politico-militaire, le «clan d’Oujda» aura raison de tous ses adversaires par la force des armes. La victoire de Ben Bella et de l’armée des frontières scelle «la primauté du militaire sur le civil». Le visage du futur Etat algérien indépendant en sera la fidèle image. C’est là toute la dialectique de la crise de l’été 1962 qui va aboutir à l’élimination de toute opposition à l’entreprise d’appropriation du pouvoir.

N’eût été la sagesse dont firent preuve les dirigeants du GRPA et leurs soutiens militaires, qui privilégièrent la stabilité de la jeune nation indépendante, les ingrédients d’une guerre civile étaient bien là.

Le 20 septembre, une Assemblée nationale constituante est élue au suffrage universel sur une liste unique proposée par les instances du FLN. Ses 194 membres sont pour la plupart des partisans résolus du groupe d’Oujda. Tous les opposants ont été mis à l’écart, à l’exception de quelques figures qui continuent d’incarner une force représentative, tels que Boudiaf ou Ferhat Abbas, qui va assurer la présidence de l’Assemblée avant de démissionner avec fracas.

Dans la succession des événements, le premier gouvernement de l’Algérie indépendante, présidé par Ben Bella, est investi le 27 septembre dans ses fonctions. Il tient ses pouvoirs de l’Assemblée constituante, seule dépositaire et gardienne de la souveraineté nationale à l’intérieur et à l’extérieur. En réalité, c’est un véritable coup de force institutionnel, dans la mesure où le clan d’Oujda avait, par l’entremise de ses délégués imposés par le FLN sur une liste unique, la mainmise sur l’Assemblée. La force a fini par triompher du droit.

La constitution de 1963, matrice du système politique algérien

La Constitution du 10 septembre 1963 adoptée par voie référendaire est la première Constitution de l’Etat algérien indépendant. Les circonstances dans lesquelles elle vit le jour ont donné lieu à de nombreuses critiques, tant de la part de dirigeants de premier plan de la Révolution que de personnalités politiques. La régularité juridique de la procédure d’élaboration et d’adoption du texte constitutionnel a été dénoncée sans ambages.

Et pour cause. Par suite d’une initiative personnelle du président Ben Bella, un groupe restreint de cadres du FLN a été chargé de préparer un projet de Constitution, avant qu’il ne soit débattu au niveau des instances du FLN, puis déposé sur le bureau de l’Assemblée constituante. Devant de tels dépassements, Ferhat Abbas abandonna, sur démission, la présidence de l’Assemblée. Dans une publication intitulée : «Pourquoi je ne suis pas d’accord avec le projet de Constitution établi par le gouvernement et le bureau politique», il déclare notamment : «Faire approuver par des militants, qui n’ont reçu aucun mandat de cet ordre, un texte fondamental relevant des attributions essentielles des députés, c’est créer la confusion et violer la loi.»

Dans le même sillage, Mohamed Khider, l’un des cinq chefs historiques de la Révolution, affirmait au cours d’une conférence de presse à Paris : «La réalité est que tous les opposants sont d’accord pour considérer que la Constitution a été conçue par une procédure antidémocratique et en fonction du pouvoir personnel.»

Des voix et non des moindres s’interrogent alors sur la valeur juridique de la Constitution. Le régime politique qu’elle institue répond-il à la volonté réelle du peuple algérien ou n’est-il qu’une construction plus ou moins artificielle qui lui a été imposée, au nom d’une idéologie de circonstance, par une minorité assoiffée de pouvoir ? Les adversaires de la Constitution ne manquaient pas d’arguments pour défendre leur point de vue avec justesse.

La Constitution de septembre 1963 précise dans son énoncé que : «Les régimes présidentiels et parlementaires classiques ne peuvent garantir la stabilité des institutions politiques du pays, alors qu’un régime basé sur la prééminence du peuple souverain et du parti unique peut l’assurer efficacement.» Le système d’Etat tel que conçu par les initiateurs de la Constitution de 1963 se caractérise essentiellement par le monopole du parti unique dans l’exercice du pouvoir et le césarisme présidentiel. Il y a là tous les ingrédients d’un système foncièrement autoritaire et autoritariste, en rupture totale avec les valeurs démocratiques consacrées par la Proclamation de Novembre.

La Constitution de 1963 comporte intrinsèquement une contradiction fondamentale par le fait de déclarer le peuple détenteur de la souveraineté nationale et, dans le même temps, attribuer l’essentiel du pouvoir à un parti unique tout-puissant qui n’émane pas du suffrage populaire, n’est soumis à aucun contrôle, auquel toutes les institutions de l’Etat lui sont subordonnées.

«La souveraineté appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants à une Assemblée nationale», stipule l’article 27 de la Constitution. Mais les mots ne doivent pas faire illusion. Les représentants à l’Assemblée sont proposés par le FLN avant de pouvoir figurer sur les listes électorales. Le parti est tout, au-dessus de tout. La légitimité révolutionnaire a supplanté la légitimité par les urnes. Le peuple souverain, source de tout pouvoir, a été dépossédé de ses attributs essentiels au profit du FLN, force dominante au sein de l’Etat, qui s’est substitué à la volonté souveraine du peuple. Un peuple mis sous tutelle, marginalisé politiquement et assisté socialement.

Ce transfert de la souveraineté populaire inscrite dans le marbre de la Constitution de 1963 va cristalliser de vives oppositions envers les différents pouvoirs qui vont se succéder après l’indépendance. A ce jour, le pays peine encore à trouver son chemin de Damas.
D’une constitution À l’autre avec un seul et unique dénominateur commun, la pérennité du pouvoir en place
Depuis son indépendance, l’Algérie a connu quatre Constitutions adoptées respectivement en 1963, 1976, 1989 et l’actuelle Loi fondamentale de 1996, révisée à de multiples reprises.

A peine adoptée, la Constitution du 19 septembre 1963 se voit très vite piétinée par le président Ben Bella, qui s’arroge d’autorité des pouvoirs exorbitants face à une opposition très virulente, émanant notamment de dirigeants historiques de la Révolution qui dénoncent un populisme débridé, le pouvoir personnel, la démagogie et le culte de la personnalité érigés en idéologie d’Etat, le mythe du zaïm.

Le 19 juin 1965, Ben Bella est renversé par son ministre de la Défense nationale, bras armé du clan d’Oujda, le Colonel Houari Boumediène. En fait, Ben Bella n’a été qu’un instrument propre à servir les desseins de Boumediène qui, au lendemain de l’indépendance, voulait donner au regard du monde un visage civil à un pouvoir d’essence éminemment militaire.

Le coup de force du 19 juin 1965 est qualifié par euphémisme de «redressement révolutionnaire». Les hauts gradés de la hiérarchie militaire rentrent officiellement et publiquement dans une lutte de clans sourde et brutale. Le Conseil de la Révolution, instance suprême de direction et de décision, s’accapare du pouvoir, de tous les pouvoirs, au nom de la légitimité révolutionnaire. Le 19 juin 1965 aura mis à nu les limites de l’Etat-nation édifié après l’indépendance et le parti pris flagrant de l’armée dans l’exercice du pouvoir, alors que sa mission constitutionnelle est de veiller à la sécurité et à l’intégralité territoriale du pays. En réalité, l’Algérie post-indépendance aura vécu son deuxième coup d’Etat après le premier, celui qui vit l’entrée en force de Ben Bella à Alger avec l’appui de l’armée des frontières.

Le coup d’Etat militaire de 1965 fera date dans l’histoire. Il a dévoilé au grand jour la nature d’un régime adossé à une logique de pouvoirs et de clans, bien éloigné des valeurs de Novembre. Le rêve d’une Algérie démocratique n’est plus qu’un rêve. Plus de Loi fondamentale, plus de représentativité populaire. Le peuple exclu, interdit de parole, suit le cours des événements en simple spectateur. La dérive totalitaire ne fait plus de doute.

La constitution de 1976 ou l’idéologie nationaliste au service du système

Pendant plus d’une décennie après le coup de force de 1965, l’Etat algérien s’est dispensé de toute Constitution, celle de 1963 ayant été suspendue. Un système politique militarisé a été mis en place pour assurer la direction du pays avec pour bras séculier, le parti unique FLN. Le Conseil de la Révolution légifère par ordonnances. Faute de texte constitutionnel, c’est «la légalité révolutionnaire», notion vague et insaisissable, qui en tiendra lieu.

La proclamation du 19 juin 65 déclare en substance : «Le Conseil de la Révolution s’attachera à réunir les conditions pour l’institution d’un Etat démocratique sérieux, régi par des lois et basé sur une morale, un Etat qui saura survivre aux gouvernements et aux hommes.» Un tel engagement ne pouvait se réaliser en l’absence d’une Constitution, socle juridico-politique de l’Etat projeté. Le 22 novembre 1976, une nouvelle Constitution entre en vigueur tandis que le président du Conseil de la Révolution, en l’occurrence le Colonel Houari Boumediène, candidat unique, se fait élire président de la République avec un score à la soviétique.

Fondamentalement, la Constitution de 1976 s’inscrit dans le continuum de celle de 1963, en ce qui concerne la dominance du parti unique sur la vie politique et sociale du pays. En lui et sur lui se concentre l’essentiel du régime politique. Conformément au principe de l’unicité du parti et de l’Etat, les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire se réduisent à de simples fonctions soumises au contrôle du parti. Malgré la reconnaissance de principe des droits et des libertés individuelles et collectives, le système de parti unique étouffe toutes divergences d’opinion, tout esprit critique. La Constitution, creuset où se noue le pacte de confiance gouvernants-gouvernés, échappe à la volonté souveraine du peuple. Son adoption par référendum n’est nullement un gage de la réalité du sentiment populaire. Le monopole de la pensée unique, corollaire du système de parti unique, s’est imposé en chape de plomb à la société entière. Le droit souverain, imprescriptible et aliénable du peuple, a été dilué dans la confusion savamment entretenue entre «souveraineté nationale», «souveraineté de l’Etat» et «souveraineté populaire».

Un état national en mal de légitimité

La caution populaire reste et demeure la plus ferme assise de tout pouvoir politique, sachant que la confiance Etat-citoyen en constitue le ciment à l’origine du pacte social. Ce ne fut pas, tant s’en faut, la norme de gouvernement depuis l’indépendance. Les coups de force électoraux qui ont entaché les différents scrutins ont largement dépassé l’art du trucage et de la fraude en la matière, dont s’est rendu coupable le gouverneur général Naegalen lors des élections municipales d’avril 1948, que les militants nationalistes dénoncèrent avec la dernière des ardeurs.

Faute d’élections crédibles, loyales et régulières, le pouvoir en Algérie a toujours souffert d’un manque de légitimité. L’expression de la volonté populaire bannie des urnes a depuis bien longtemps jeté le discrédit sur les institutions élues. Le continuum nation-Etat implique avant tout un Etat souverain régi par des règles de fonctionnement démocratiques où les élections sont libres, équitables et sans reproche.
Le système Etat-parti, exempte de contre-pouvoirs institutionnels, porte les germes de sa propre destruction à terme, dans la mesure où tôt ou tard la rue s’érige, par défaut, en contre-pouvoir. Les violentes émeutes d’Octobre 1988 à travers tout le pays en sont la preuve à plus d’un titre. Le peuple, notamment sa frange juvénile, a investi la rue pour crier haut et fort son rejet du système de parti unique incarné par le FLN qui, avec l’armée en arrière-plan, encadre de manière autoritaire la société dans son ensemble.

Les émeutiers se sont attaqués essentiellement aux symboles de l’Etat ainsi qu’aux sièges des structures centrales et locales du FLN, qui à lui seul cristallisait toutes les colères. Dans l’engrenage de la violence, l’hebdomadaire Algérie Actualités du 24 novembre 1988 écrit : «Les enfants d’Octobre 1988 ressemblent étrangement à ceux du 8 Mai 1945, à ceux de Novembre 1954, à ceux de Décembre 1960… Entre tous ces enfants, il n’y a pas qu’une ressemblance, il y a identité de revendication…»

L’onde de choc d’Octobre 1988 marque la fin d’une époque. La crise d’Etat, sociale et politique, est profonde. Elle est la preuve sanglante que les dirigeants du pays, quel que soit leur clan, ne connaissent pas leur propre peuple, à force d’en avoir ignoré ces aspirations profondes. Le passer outre à la volonté populaire a créé un fossé immense entre la classe politique et le peuple, corps de la nation. C’est bien là l’expression d’une situation où l’Etat inquisiteur est partout présent dans la société et la société nulle part dans l’Etat. Un Etat désincarné, frappé d’autisme, à l’écoute de lui-même. Une République ne peut se construire dans la négation du peuple.

La Constitution de 1989 ou l’ancrage d’un projet démocratique inabouti, inaccompli et inachevé

La Constitution du 23 février 1989 sonne la fin d’un système politique non représentatif, mis en place au lendemain de l’indépendance, dénué de légitimité démocratique, porté par un unanimisme populiste, à l’ombre tutélaire du FLN et de l’institution militaire. C’est la rupture avec le système de parti unique, auquel les constitutions de 1963 et 1976 ont consacré une place privilégiée dans le dispositif institutionnel de l’Etat. La mutation politique vers le multipartisme consacre le principe de la légitimité élective en substitution au principe de la légitimité révolutionnaire et son corollaire, «le consensus totalitaire».

L’ouverture politique de 1989 a donné naissance à de nombreux partis, le plus souvent sans ancrage social par absence de militants, puisque leur création se suffisait de 15 membres fondateurs seulement. La fragmentation du champ politique et son émiettement en une multitude de partis aboutissent à un multipartisme débridé. Le parti du FLN si décrié se réinsère dans le nouveau paysage politique. Dans un contexte de guerre des clans larvée, il ne se départira ni de ses attaches avec l’institution militaire ni de son rôle d’intermédiation politique dans une conjoncture où vont se redéfinir les rapports entre l’Etat formel représenté par le gouvernement, expression du pouvoir exécutif, et l’Etat réel qu’incarne la haute hiérarchie militaire avec toutes les subtilités relationnelles qui en découlent.

Si la Constitution de 1989 se caractérise par un gain démocratique évident, le pluralisme politique n’a pas pour autant produit les résultats escomptés. Le remède a été pire que le mal. A l’exception de quelques rares partis représentatifs d’une opposition authentique, tous les autres, issus d’une création du pouvoir, vont complètement fausser le jeu politique. Contrairement aux apparences, la mécanique du système a réussi avec leur complicité à maintenir son emprise sur les rouages de l’Etat.

L’introduction du multipartisme dans la vie politique de la nation n’a guère favorisé l’alternance au pouvoir, gage d’un régime démocratique vivant et fonctionnel. La majorité des partis, n’ayant le plus souvent à défendre que le nom, a très vite donné une image répulsive de la vie politique partisane. Le pouvoir y trouvait son compte à manipuler ces partis en coquilles vides dont le peuple, conscient des enjeux, s’en détournait complètement.

Le FLN, fortement ébranlé par les événements, s’est prêté à un jeu d’opposition critique vis-à-vis du pouvoir en place. Dans ce système pseudo-démocratique, la séparation des pouvoirs n’est qu’une chimère. L’Etat démocratique en trompe-l’œil issu de la Constitution de 1989 va ouvrir la voie à des dérives chaotiques qui déboucheront sur une crise politique autrement plus grave que celle inhérente aux événements d’Octobre 1988.

L’évolution historique de l’Etat national sujette à un constitutionalisme de crise

La Constitution du 23 février 1989 n’a pas survécu aux élections législatives de décembre 1991, qui virent la victoire du Front islamique du salut au premier tour. L’interruption du processus électoral par l’institution militaire et la démission du président Chadli Bendjedid, le 11 janvier 1992, crée un vide politique et institutionnel que la haute hiérarchie militaire va combler, le 14 janvier, par la création du Haut-Comité d’Etat. Dans la tourmente et la succession précipitée des événements, l’état d’urgence est proclamé le 29 février. La Constitution, les partis politiques et la liberté d’expression sont suspendus. L’Algérie vivra une guerre civile des plus tragiques pendant toute une décennie. La décennie noire.

À chaque crise sa constitution

La nouvelle Constitution adoptée par référendum le 28 février 1996, en vigueur à ce jour, marque une avancée et un recul par rapport au processus de démocratisation engagé en 1989. L’avancée consiste dans la création d’un Conseil d’Etat et le renforcement du rôle du juge, notamment le juge administratif, dans le souci de faire prévaloir l’Etat de droit et le respect de la règle juridique. Le recul se situe dans l’institutionnalisation du Conseil de la nation, dont l’objectif s’inscrit dans une volonté de contrôle du pouvoir législatif.

La Constitution de 1996 a fait l’objet de plusieurs modifications sous la magistrature du président Bouteflika en 2002, 2008 et 2016, notamment sur le point relatif à la limitation du nombre de mandats présidentiels. Cette question des plus sensibles va mettre le feu aux poudres à l’occasion de la reconduction de Bouteflika pour un 5e mandat.

Le hirak, ce mouvement citoyen de contestation à caractère pacifique, se mobilise à l’échelle nationale en février 2019, pour réclamer l’avènement d’une nouvelle République fondée sur l’Etat de droit. Le peuple crie haut et fort son rejet du système. Il revendique sa souveraineté pleine et entière. Celle-ci ne peut être réduite à une souveraineté déléguée.

Huit Constitutions, matérielles ou formelles, se sont succédé depuis l’indépendance et pourtant la question afférente à la nature du pouvoir continue de se poser avec acuité. Preuve du caractère inachevé de la construction de l’Etat national, social et démocratique, respectueux des libertés fondamentales, que les rédacteurs de l’Appel de Novembre appelaient de tous leurs vœux. Force est de constater que l’Etat post-indépendance a failli. Toutes les Constitutions sans exception ont échoué à résoudre la crise latente que vit l’Algérie depuis 1962. Dans ce constitutionalisme de crises qui affecte cycliquement le système politique national, il ressort clairement que l’Etat dans sa conception, son organisation et sa forme de gouvernance, a atteint les limites historiques de son obsolescence. L’insurrection citoyenne renvoie à la crise de légitimité de l’Etat.

Après 58 ans d’indépendance, le pays est à la croisée des chemins. Les exercices d’équilibrisme, les habillages de circonstance, les demi-mesures, le changement dans la continuité, les écrans de fumée ne font plus recette. Le peuple ne peut être condamné à espérer indéfiniment. Le pays a trop souffert de l’image écornée qu’il en a donnée tout au long de ses quatre mandats. Une règne empreint d’impotence et de ridicule, d’autocratie et d’arbitraire, d’impunité et de prédation, de corruption et de mépris. Pendant 20 années, Bouteflika ne tenait pas ses pouvoirs de la Constitution, mais de sa violation systématique.

La nécessité d’une refondation du système de gouvernance est criante. Celle-ci doit aller aux racines de la colère du peuple et mettre le citoyen au cœur du système politique, abstraction faite des intérêts claniques ou occultes. Faut-il sauver l’Algérie ou le système. Le choix s’impose de lui-même.

La sève de la Révolution continue d’irriguer la terre éternelle d’Algérie.

 

Par Djamal Kharchi

Ex-Directeur général de la Fonction publique, écrivain, docteur en sciences juridiques

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