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Un peuple de trois millions dans les rues des villes du pays : Qui sommes-nous ?

07 mars 2019 à 9 h 30 min

Les marches se sont déroulées dans les villes, dans les métropoles comme dans les villes moyennes (telles que définies par l’Office national des statistiques). C’est donc d’abord une population urbaine, qui constitue la majorité de la population algérienne, qui est sortie dans les rues.

Et, selon le site de cet Office national des statistiques (ONS), au 1er janvier 2018, plus de 70% de cette population est urbaine, et ce taux devrait atteindre les 85% à l’horizon 2050 (ONU-World Urbanization Prospects 2018). Cette remarque est importante, si on pense à la référence constante du système algérien «au vote automatique des campagnes» en faveur des pouvoirs en place.

Toutefois, toutes les enquêtes montrent qu’il existe de moins en moins de distinction dans les modes de vie et de pensée entre ruraux et urbains. Cette opposition ne fait que s’affaiblir du fait d’une uniformisation par l’école, le marché, les médias. De plus, le taux de croissance de la population agglomérée demeure très fort (2,89% en moyenne par an) en dépit du ralentissement observé depuis 1977, alors que celui de la population rurale a continué sa chute pour atteindre un taux négatif durant la dernière décennie (-0,46%).

Aussi, si on se réfère au fait que les moins de 15 ans représentent 29,7%, que les plus de 60 ans qui sont de 9,1%. On peut considérer que la population active est d’environ 12%. Les 3 millions qui ont manifesté représentent, selon nous, environ 25% de la population en âge de manifester, quelles que soient les corrections apportées en comptant les enfants et les retraités présents. Ce taux est important.

Concernant la répartition géographique de cette population, si celle des villes du Nord était très présente dans les marches, il faut souligner la mobilisation dans les 12 wilayas ayant une densité de moins de 20 habitants au km² (Djelfa, Adrar, Ghardaïa, Tamanrasset…). Dans toutes ces villes, la population a élu des lieux emblématique.

Elle a montré sa capacité à inscrire son action dans des raccourcis (les ruelles, les escaliers…), des nœuds urbains (place Audin, Grande-Poste…). Ceci à Alger, mais la même logique a été observée ailleurs.

Ces différents lieux ont constitué des haltes, des étapes, des repères pour des flots issus des plus vieux quartiers. A Alger, ils appartenaient à une «houma» ( Belouizdad, Bab El oued, El Biar, Hussein Dey, Alger-Centre…) ou qui le sont devenues comme Bab Ezzouar…, avec eux, les résidents des centres universitaires.

Il n’est plus question d’utiliser le terme de «neo-urbain», tant cette population a montré qu’elle s’était approprié, au fil des années, les espaces de ses villes. Urbains, ils ont montré qu’ils se sont approprié leurs villes. Cela parce que le mouvement d’urbanisation de la société dure depuis plus de 60 ans.

Il a connu plusieurs vagues successives ( 1960, 1972, 1990, 2001).
Toutes les générations figuraient parmi les manifestants, mais la majorité était jeune, ce qui correspond à la pyramide des âges de la population algérienne. Nous nous référons aux dernières statistiques de l’Office national des statistiques (ONS) qui le confirment. La population des moins de 30 ans a été de 22,48 millions, soit 54% de la population globale résidant en Algerie, qui était de 42,2 millions d’habitants au 1er janvier 2018 (contre 41,3 millions d’habitants au 1er janvier 2017 et 40,4 millions au 1er janvier 2016).

Les cinq premières wilayas qui ont enregistré le plus grand nombre de naissances vivantes sont Alger (102 025 naissances), Sétif (53 328), Oran (41 285), Constantine (38 112) et Batna (36 808). Dans toutes ces villes, le nombre de manifestants a été très important.

Dans ses analyses de l’évolution de la population algérienne jusqu’à 2040, l’ONS avance que la population des moins de 30 ans passera de 22,73 millions en 2018 à 27,1 millions en 2040.

Eduquée, cette jeunesse, au féminin comme au masculin, constitue le plus gros des chômeurs. Ils prennent la mer, obtiennent des visas dans le cadre d’une émigration choisie, mais ceux qui étaient dans la rue ne veulent plus partir.

Ceux qui sont sortis veulent vivre ici et maintenant. Si les jeunes chômeurs étaient en nombre, on a pu aussi voir, parmi ces foules, toutes les catégories sociales. Il faut souligner la forte présence des classes moyennes habituellement silencieuses.

Ce qui nous conduit à deux constats : premièrement, que cette catégorie s’est reconstituée depuis la fin des années 1990, où elle avait été laminée, mais aussi que ce pouvoir constitue, pour elle, un «ennemi de classe». Un ennemi qu’incarne un Premier ministre, dont le nom était scandé par des manifestants qui lui reprochent, pour les uns, son mépris, alors que les autres l’accusent d’avoir envoyé des fournées de cadres en prison afin d’affaiblir la production nationale au profit d’importations accompagnées de rétro-commissions.

C’est ainsi que cette catégorie sociale, ciblée aussi pas des assassinats dont les auteurs n’ont jamais été retrouvés, a été conduite à ce qu’on a appelé «la fuite des cerveaux», «le départ des élites». Cela aussi parce que les dirigeants ont choisi comme alliés les représentants de ce qu’un économiste algérien appelle «l’argent brutal», comme les Haddad, Tahkout…

Les jeunes hommes étaient plus nombreux, comme le veut l’anthropologie, qui alloue aux hommes le rôle de défense du groupe. Leur démarche hardie signifiait bien qu’ils étaient prêts à défendre la population. Mais la société algérienne connaît de grandes mutations dans les rapports de sexe et les jeunes femmes ne manquaient pas de hardiesse. La démarche de protection bienveillante des hommes montrait une volonté de reconquête d’une masculinité à partir des qualités dites «viriles».

La possibilité de retrouver une estime de Soi pour des individus qui longtemps ont été perçus comme ni, ni, ni… C’est-à-dire ni citoyens, ni travailleurs, ni époux… Ils voulaient en finir avec les qualificatifs de «gâchis», «hittistes»…

Concernant la présence des femmes, seuls ceux qui n’ont pas suivi l’évolution – comme l’histoire – de l’Algérie, peuvent être étonnés. C’est au XXe siècle, à l’occasion de la Guerre de libération, qu’elles sont sorties en nombre de l’univers familial et qu’elles se sont trouvées mêlées au destin politique de ce pays.

Que l’histoire ne leur ait pas rendu justice est un autre débat, tout aussi fondamental pour l’avenir de l’Algérie. Elles ont donc été présentes, avec ou sans voile, jeunes et vieilles. Il faut souligner qu’il existe une profonde communauté d’intérêts entre les jeunes et les femmes. Car, bien que qualifiées, elles sont aussi particulièrement touchées par le chômage et on peut dire davantage que les jeunes hommes. L’enquête emploi de 2013, de l’ONS, montre que seules 70% des femmes diplômées du supérieur sont officiellement occupées.

Elles sont présentes dans les rues des grandes villes, comme dans les administrations, les marchés, les partis politiques, les cafés… Toutefois, si leur statut, leurs rôles dans la société ont profondément évolué, nombre d’entre elles, au sein des associations, dénoncent les conditions juridiques qui leur sont faites, les violences qu’elles subissent. Reste que certaines ont soutenu le mouvement en fournissant, depuis les balcons, de l’eau, du vinaigre et en accompagnant de youyous ces marches de la dignité.

Cette jeunesse a manifesté pacifiquement, rassurant une population plus âgée qui l’a massivement rejointe. Et c’est en groupe, en couple, en famille que nous avons marché. Aucune violence contre les femmes, entre jeunes ou contre des bâtiments. Davantage, la violence a été refusée, si on se réfère au fait que des pierres étaient placées sur le parcours des marches, comme une invitation à s’en servir, lorsque les manifestants étaient confrontés aux forces de l’ordre.

Culturellement, la population a fait montre d’une grande créativité et d’humour durant ces manifestations. Cette jeunesse a montré qu’elle était cultivée, qu’elle était constituée d’enfants de caricaturistes, car l’Algerie possède une grande tradition du dessin politique. Elle a aussi montré qu’elle était informée, voire formée, par des réseaux sociaux mais aussi par le mouvement associatif, Facebook. Les chants entonnés ont été repris depuis des mois dans les stades du pays.

Les clubs de supporters ont joué un grand rôle dans la formation des manifestants de sexe masculin, mais pas seulement. En effet, ces chants, ayant circulé sur YouTube, ont été ainsi mis à la disposition de l’ensemble de la population. Ceci, alors que le pouvoir a tout tenté pour maintenir sous son contrôle les collectifs de supporters, comme le montre l’épisode du Mouloudia Club d’Alger placé sous la tutelle de Sonatrach.

Les personnes de référence ne sont donc plus Ali Benhadj et Abassi Madani, vêtus de djellabas, se revendiquant du seul texte religieux. Depuis les années 1990, ce courant a donné naissance à une «bourgeoisie pieuse», voire une petite bourgeoisie qui a voyagé, qui n’a pas que l’Arabie Saoudite comme horizon.

Avec les dérives syrienne et libyenne, les voyages en Turquie, les islamistes algériens ont connu un relooking. Ils ont des intérêts matériels sur les marchés informels d’El Eulma, de Jolie-Vue. Ils craignent des ruptures trop brutales. Certes, il demeure des courants plus plébéiens, mais les directions des partis islamistes sont tenues par ces islamistes New look.

Cette évolution a signé la fin de la mosquée comme seul centre de formation à la contestation. C’est ainsi, qu’après les manifestations des années 1960, nourries d’idéologie socialiste, puis celles des années 1980 et 1990, fondées sur des revendications identitaires, et qu’on a voulu radicaliser pour s’en servir autour de la figure d’un Ferhat Mehenni (leader d’un parti au nom sinistre de MAK) que les jeunes ont dédaigné, comme ils ils se sont détournés du radicalisme islamiste, cette population jeune s’est mobilisée autour d’une demande de démocratie.

Les rangs des marches étaient formés de toutes les franges de la société

Il est vrai qu’à présent, les appels ne définissent pas un avenir clair, mais ce que nous souhaitons montrer ici c’est l’évolution historique de notre pays qui a connu différentes «banques de la colère», au sens que lui donne le philosophe allemand Peter Sloterdijk dans son ouvrage Colère et Temps.

Il s’agit de la capacité d’une idéologie à capitaliser la colère d’une population à un moment de son histoire. Cette colère après avoir pris la forme d’une revendication matérielle, a évolué pour cette population jeune, urbaine et présente au monde. Il ne s’agit plus de seulement contester un pouvoir, mais de retrouver une dignité bafouée précisément par les «dignitaires» du régime.

Il s’est agi de s’approprier la rue en la respectant, de faire montre d’une complexité de la société algérienne en la respectant, montrant ainsi, faisant éclore une culture politique que l’on savait présente chez cette population, ancienne, pouvons-nous dire, mais mise à mal par la violence du personnel politique. Cette population s’est voulue pacifique, alors qu’elle subit une violence économique, politique et institutionnelle depuis de longues années.

De ce personnel politique, pouvoir et opposition, la population en marche ne pense pas grand bien, elle s’en méfie, comme le montrent l’expulsion de Louisa Hanoune mais aussi le slogan «FLN, barra». Alors, il nous faut savoir ce que les manifestations ont fait du récit national et comment il a nourri ou pas ce mouvement. Ce mouvement s’est-il inscrit comme un moment de la nation ? Il faut dire que les références à l’histoire n’ont pas été pesantes, c’est du présent et de l’avenir qu’il s’est agi.

Toutefois, conscients qu’ils doivent inscrire leur combat dans un récit national, les manifestants ont revendiqué deux figures : l’icône Djamila Bouhired, parce qu’elle n’a jamais été de la clientèle du régime, occupant un appartement au 16e étage, n’a jamais été sénatrice nommée sur le tiers présidentiel. L’ensemble de la population a aussi marqué une grande empathie avec la famille Benkhedda, à l’occasion du décès lors de la marche du 22 février de Hassan Benkhedda.

Cette mort a, d’emblée, revêtu un fort caractère symbolique : il est mort au moment où «le fleuve détourné» par la destitution de son père, dernier Président du GPRA, retrouvait son cours naturel, grâce à ces manifestations de la dignité. Mais ils sont jeunes, avons-nous dit, et donc, le passé n’a pas écrasé leur mouvement, c’est vers le futur qu’ils et elles se projettent : une Algérie plurielle, démocratique, libre. «Djazaïr, hourra, démocratiya». Une République enfin Démocratique et enfin Populaire.

Ici, maintenant. C’est pourquoi les promesses ne sont plus recevables.

 

Par Fatma Oussedik , Sociologue

 


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