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vendredi, 07 août, 2020
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Un doigt-sur notre monde : Notes en marge de la Covid-19 (2e partie et fin)

07 juillet 2020 à 9 h 32 min

De surcroît, la mise en discours de cette conception chez les philosophes et les savants, pendant la période précopernicienne, contribuait à théoriser cette vision.

De plus, en l’insérant dans des paradigmes socio-économiques plus tardifs, c’est le processus initial qui allait être renforcé au sein de la culture des sociétés industrielles et post-industrielles, ou hyper-industrielles, selon la terminologie de Veltz (2018). Proposer un modèle nouveau d’une citoyenneté universelle, associée à une citoyenneté mondiale dans son acception kantienne, ne peut se concevoir sans une critique de la technique telle qu’elle nous est présentée, comme le destin de l’humanité. Or, une telle tentative, qui n’est certainement pas l’objet de cet article, ne saurait se faire en faisant une tabula rasa de la littérature qui traite du sujet.

Homme-technique-monde : un rapport complexe

Dans un passage qui nous éclaire sur la conception humaniste de la relation Homme-technique, en ce qui nous semble être une critique de Heidegger, Dominique Bourg écrit : «Il n’y a pas en effet d’humanité sans objets techniques, ni sans environnement technique permanent […] l’humanité et son langage se sont constitués grâce à la manipulation des objets, laquelle est devenue en retour fondamentalement tributaire du langage. On ne saurait donc séparer l’humanité en soi de la technique en soi pour les opposer ensuite. L’avènement de la modernité scientifique et industrielle n’a en rien altéré cet état des choses» (Bourg, 1996). Une indissociabilité Homme-technique ainsi suggérée laisserait croire que le raisonnement qui la sous-tend est strictement binaire, au point d’avancer que «l’humanité de l’homme commence avec l’industrie» (Guéry, 1989), ou mieux, avec Luc Ferry : «La haine des artifices liés à notre civilisation du déracinement est aussi la haine de l’humain comme tel» (2009).

Or, Heidegger, dans la lignée d’Être et temps (Heidegger, 2018), qui avait soulevé en 1954 «la question de la technique» (2001) dans un chapitre né d’un échange épistolaire avec Ernst Jünger, semblait bien mettre l’accent sur l’«être-à-la-disposition-de» (§4 & 9) qui est l’un des existentiaux caractérisant le Dasein (§15), cet étant qui a cette caractéristique d’être, et issue de l’analyse existentiale du sujet. Heidegger ne condamne pas la technique en tant que telle, mais l’activité de production qui repose sur la technique et qui occulte le sens. Le sens qui, dans l’acception heideggérienne, ne peut se donner que par la patience (Flipo, 2014).

Pour Robert Hainard, en revanche, le rapport à la nature est tout autre, il est dialectique, car «… l’homme, en tant qu’individu agissant, se considère comme hors de la nature et appelle nature ce qu’il n’a pas fait… Pour la fourmi, l’homme fait partie de la nature… et que pour elle, la fourmilière ne fait pas partie de la nature» (Hainard, 2007). Bien qu’il nous soit difficile, voire impossible, de nous mettre à la place de la fourmi, et encore moins dans sa tête, appeler à bâtir un équilibre conscient avec la nature, comme le suggère Hainard, dans un souci d’écologie, ne peut se faire qu’en engageant une négociation avec tout ce que nous n’avons pas fait, c’est-à-dire la nature, d’un côté, et avec les conséquences de tout ce que nous avons fait, de l’autre, et, précisément, tout ce que nous avons fait subir à la nature. Comment redéfinir la triade précédemment examinée, à savoir l’Homme, le monde et la technique ? On doit à Marshall McLuhan, dans Pour comprendre les médias (McLuhan, 2001), son célèbre aphorisme : «Le message est le média».

L’apport majeur de cet ouvrage controversé est, d’une part, l’appel à délocaliser l’intérêt au contenu à celui du média lui-même, et, d’autre part, de considérer la technologie comme une transformation de la manière d’être de l’Homme à la fois dans la société et le monde. La thèse principale de cet auteur est de considérer que toute découverte technique est «médium», un «prolongement de l’Homme», de ses sens comme de son corps, qui s’opère dans l’espace et dans le temps. En effet, depuis l’homo erectus, de la technologie lithique à l’industrie 4.0, l’Homme n’a fait, en réalité, que construire des liens avec ses semblables et avec le monde, en prolongeant ses membres et ses sens.

Sa quête technologique consistait à améliorer les extensions de ses sens et de leurs substituts, mais tendait, principalement, à perfectionner l’extension de ses extensions elles-mêmes. Ainsi, les moyens de transport, de la roue à l’avion, seraient l’extension de nos pieds ; le téléphone, l’extension de notre voix, mais de l’ouïe aussi ; le télescope spatial Hubble, à titre d’exemple, celle de nos yeux et nos lunettes, tandis que le pointeur laser l’extension de notre doigt.

Tous les objets technologiques créés jusqu’ici à travers tous les âges de l’espèce humaine sont, en réalité, soit des extensions primitivement simples (bâton + pierre, bâton + feu), soit des extensions combinées ou plus complexifiés. Pour illustrer encore cette continuité de la démarche, prenons l’exemple des armes utilisées aujourd’hui, du fusil aux missiles balistiques et les armes spatiales. Ces armes ne sont en réalité que des extensions combinées et complexes de la main ou du bras (force remplacée par un propulsif), de la pierre et du feu (remplacés par des balles, des bombes ou des têtes nucléaires) et du bâton (remplacé par le canon en bambou, puis en métal percés, etc.). Quant aux radars, ils prolongent les yeux et les oreilles .

En effet, depuis l’homo erectus, de la technologie lithique à l’industrie 4.0, l’Homme n’a fait, en réalité, que construire des liens avec ses semblables et avec le monde, en prolongeant ses membres et ses sens. Sa quête technologique consistait à améliorer les extensions de ses sens et de leurs substituts, mais tendait, principalement, à perfectionner l’extension de ses extensions elles-mêmes. Ainsi, les moyens de transport, de la roue à l’avion, seraient l’extension de nos pieds ; le téléphone, l’extension de notre voix, mais de l’ouïe aussi ; le télescope spatial Hubble, à titre d’exemple, celle de nos yeux et nos lunettes, tandis que le pointeur laser l’extension de notre doigt. Tous les objets technologiques créés jusqu’ici à travers tous les âges de l’espèce humaine sont, en réalité, soit des extensions primitivement simples (bâton + pierre, bâton + feu), soit des extensions combinées ou plus complexifiés.

Pour illustrer encore cette continuité de la démarche, prenons l’exemple des armes utilisées aujourd’hui, du fusil aux missiles balistiques et les armes spatiales. Ces armes ne sont en réalité que des extensions combinées et complexes de la main ou du bras (force remplacée par un propulsif), de la pierre et du feu (remplacés par des balles, des bombes ou des têtes nucléaires) et du bâton (remplacé par le canon en bambou, puis en métal percés, etc.). Quant aux radars, ils prolongent les yeux et les oreilles .

Ce mode opératoire peut très bien être étendu à la manière dont les humains organisaient leur défense ou échangeaient des produits. En se constituant en groupes, les individus de l’homo erectus pouvaient se défendre contre les animaux féroces, chasser plus facilement et de manière sécurisée. De même, les alliances régionales, comme l’UE, les alliances militaires intercontinentales, comme l’OTAN, peuvent être perçues, à travers cette optique, comme un prolongement de ses groupes primitifs.

Les activités économiques et commerciales et les transactions bancaires, qui caractérisent l’économie mondiale aujourd’hui et qui font appel à la technologie numérique, peuvent très bien être assimilés au simple geste primitif, qui existe encore dans nos commerces, celui de vente/achat via une monnaie d’échange ou le troc.

Les précédentes illustrations mettent l’accent sur les motivations de l’homme primitif, qui peuvent être ramenées à sa propre survie. Celles de l’homme moderne, par contre, peuvent être ramenées exclusivement au profit.

Conclusion

La notion de «médium», que nous avons mis en œuvre comme cadre explicatif de la technique, met l’accent sur le caractère dominateur de celle-ci. Cette domination s’étend aux êtres qui ne sont semblables comme aux objets du monde naturel, ce qui a fait de la relation binaire Homme-nature une relation de confrontation, un face-à-face dévastateur pour les «deux». Remplacer ce paradigme doit, selon moi, passer par une négociation avec soi, d’abord, et avec la nature, dont nous faisons partie, ensuite.

Cette négociation devrait remettre en cause l’idéologie libérale et adhérer au projet kantien de paix perpétuelle tout en bâtissant une nouvelle hospitalité en plus de celle de Kant, une hospitalité à deux sens : nous dans la nature et la nature en nous. Une hospitalité qui consiste à l’obligation heureuse d’être l’hôte de l’autre.

Par Lazhari Rihani  , Université Alger 2

 

Bibliographie

Bourg, D. (1996). L’homme artifice : Le sens de la technique. Gallimard.
Engelhard, P. (1996). L’homme mondial : Les sociétés humaines peuvent-elles survivre ? Arléa.
Ferry, L. (2009). Le nouvel ordre écologique : L’arbre, l’animal et l’homme (4. ed). Grasset.
Flipo, F. (2014, février 19). Heidegger et les critiques de la technique [Text]. Sens public; Département des littératures de langue française. http://sens-public.org/articles/1060/
Guéry, F. (1989). La société industrielle et ses ennemis. O. Orban.
Hainard, R. (2007). Recours à la nature sauvage. Utovie.
Heidegger, M. (2001). Essais et conferénces. Gallimard.
Heidegger, M. (2018). Etre et temps (F. Vezin, Trad.).
Klein, É. (2016). Discours sur l’origine de l’univers. Flammarion.
McLuhan, M. (2001). Pour comprendre les médias : Les prolongements technologiques de l’homme. Bibliothèque québécoise.
Morin, E. (2006). Les sept savoirs nécessaires. Revue du MAUSS, 28(2), 59‑69. Cairn.info. https://doi.org/10.3917/rdm.028.0059
Sagan, C. (1994). Pale blue dot : A vision of the human future in space (1st ed). Random House.
Shah, S. (2020, mars 1). Contre les pandémies, l’écologie. Le Monde diplomatique. https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/SHAH/61547
Veltz, P. (2018). «Nous entrons dans une société hyper-industrielle, et non post-industrielle». Trivium. Revue franco-allemande de sciences humaines et sociales/Deutsch-französische Zeitschrift für Geistes- und Sozialwissenschaften, 28, 159‑161. https://doi.org/10.4000/ifha.347

 



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